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Full text of "Chronique de Jean le Bel, publiée pour la Société de l'histoire de France"

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CHRONIQUE 



DE 



JEAN LE BEL 



IMPRIMERIE DAUPELEY-GOUVERNEUR 



A NOGBNT-LB-ROTROU. 



CHRONIQUE 



DE 



JEAN LE BEL 

PUBLIÉE 
POUR LA SOCIETE DE L*HISTOIRE DE FRANGE 



PAR 



Jules VIARD et Eugène DÉPREZ 



TOME PREMIER 




A PARIS 

LIBRAIRIE RENOUARD 

H. LAURENS, SUCCESSEUR 

LIBRAIRE DE LA SOGléTB DE l'hIBTOIRE DE FRANCE 

RUE DE TOURNON, N* 6 

MDGGGGIY 

317 



ij INTRODUCTION. 

n appartenait à une ancienne Camille appelée Del Gange, 
dont plusieurs membres furent successivement échevins de 
cette ville*. On trouve un Gérard Del Gange remplis- 
sant ces fonctions en 1260 et 1261. L'un des fils de ce 
Gérard, Gilles, fut échevin dès 1292, puis bourgmestre de 
Liège en 1304. Le père de notre chroniqueur, fils de cet 
échevin et appelé aussi Gilles, est le premier, semble-i-il, 
qui porta le surnom de Le Bel; il fit également partie de 
l'échevinage. Ses armes étaient de gueules, à quatre griffes 
de lion d'or. 

La mère de Jean le Bel, ainsi que nous l'apprend Jacques 
de Hemricourt', sortait d'une des grandes familles du pays ; 
elle était fille de Henri Gossent et petite-fille, par sa mère, 
de Renier de Thys. 

Jean le Bel eut deux frères et une sœur. L'un de ses 
frères, Henri le Bel, chevalier, devint échevin de Liège; 
l'autre, Gilles le Bel, fut chanoine de l'église Saint-Jean- 
Baptiste; sa sœur épousa Humbert de Bernamont, cheva- 
lier. Tels sont les principaux renseignements que l'on pos- 
sède sur la famille de l'auteur de ces chroniques. 

Sur sa jeunesse, on ne connaît rien. A quelle date 
entra-t-il dans l'Église et devint-il chanoine de Saint-Lam- 
bert de Liège? Aucun document ne nous l'apprend. Gepen- 
dant, c'est lui, probablement, que nous voyons figurer 
parmi les témoins de la paix d'Angleur conclue le 14 février 
1313 (n. st.) entre le chapitre de Saint-Lambert et ses par- 
tisans, d'une part, et ceux des bourgeois de Liège qui 

1. Kervyn de Lettenhove, Œuvres de Froissart, t. XXII, p. 54 
et 55. Voir aussi, sur les ancêtres de Jean le Bel, Jean d'Outre- 
meuse, ly Myreur des histors; éd. Stanislas Bormans, t. IV, 
p. 414. 

2. Kervyn de Lettenhove, loc. ^t. 



INTRODUCTION. iij 

étaient représentés par le comte de Looz, d'autre part. Il 
porte déjà le titre de chanoine de la grande église ^ 

Le 6 janvier 1315 (n. st.), Jean dit Béas, chanoine de 
Saint-Lambert de Liège (Jean le Bel), plaidait devant le 
maire et les sept hommes jurés de la cour allodiale du comte 
de Looz pour réclamer une partie de Théritage d'Henri de 
Gollin contre Julienne, sœur du défunt, qui avait épousé 
Gérard de Tihanges^. Les réclamations de Jean dit Béas 
étaient fondées sur ce qu'il était âls d'une sœur d'Henri de 
Collin. L'héritage fut adjugé à Julienne comme étant plus 
rapprochée d'un degré*. 

Dans un acte du 11 novembre 1321, il figure encore avec 
le titre de chanoine de la cathédrale de Liège à côté de son 
frère Henri le Bel^. 

Ses chroniques nous fournissent, en général, peu de rensei- 
gnements sur lui. C'est par elles, cependant, que nous avons 
quelques détails sur la part qu'il prit à la campagne d'Ecosse 
en 1337. Parti de Wissant, en compagnie de Jean de Hainaut 
et d'un grand nombre d'hommes d'armes recrutés en Hai- 
naut, en Flandre, en Brabant, etc. , il arriva quelques jours 
avant la Pentecôte à York, où était fixé le point de rassem- 

1. Jean d'Outremeuse, op, cit., t. YI, p. 185. Bormans, Recueil 
des ordonnances de la principauté de Liège, i^ série, p. 146. Ce qui 
rend très probable qu'il s'agisse de notre chroniqueur, c'est que 
parmi les arbitres du comte de Looz figurent un Bareit del 
Change et un Piron le Beals, peut-ôtre ses parents. (Bormans, 
op. cit., p. 141.) 

2. Cf. Jean d'Outremeuse, op. cit., t. IV, p. 414. 

3. Schoonbroodt , Inventaire analytique et chronologique des 
chartes du chapitre de Saint-Martin de Liège. Liège, 1671, in-4*, 
p. 46, n» 157. 

4. Schoonbroodt, Inventaire analytique et chronologique des 
archives de l'abbaye du Val'Saint''Lambert''lex'Liège. Liège, 1875, 
in-4% 1. 1, p. 449. 



iv INTRODUCTION. 

blement de l'armée d'Édoaard III. Après un séjour d'environ 
un mois dans cette yille, Jean le Bel se mit avec l'armée 
anglaise à la poursuite des écossais qui se retiraient devant 
elle. Le récit des maux qu'il endura pendant cette pour- 
suite, les détails pittoresques qu'il donne sur les écossais et 
sur leur manière de combattre, la description des pays qu'il 
traversa forment un ensemble de chapitres des plus intéres- 
sants. Cette chevauchée terminée, Jean le Bel revint avec 
ses compagnons à York. De là, ils furent reconduits jusqu'à 
Douvres, où ils durent s'embarquer peu après le 20 août 
1327' pour régagner Wissant. 

M. le baron Kervyn de Lettenhove signale une charte du 
15 septembre 1344' qui rappelle les relations du chroniqueur 
et du roi de Bohême. Par cet acte, ce dernier vend « hérita- 
blement > à Jean le Bel deux écus de France assignés sur ses 
biens du comté de Luxembourg. 

Une pièce du 29 juin 1358 nous apprend encore que Jean 
le Bel fut avec son frère, Henri le Bel, chevalier et échevin 
de liège, exécuteur testamentaire de l'échevin Jean de Bra- 
bant^. 

A la mort de son frère, Gilles le Bel, chanoine de l'église 
collégiale Saint-Jean à Liège, il fut, en qualité d'exécuteur 
testamentaire, chargé, après avoir rempli plusieurs legs 
pieux, de partager le reste de ses biens par tiers entre les 
héritiers légitimes de Lambert de Bernamont, chevalier, de 
Gilles Surlet et de Henri de Vivirs, chevalier. Les maire et 

1. C'est en effet par lettres du 20 août 1327 qu'Edouard m 
manda à Jean de l'Ule de reconduire Jean de Hainaut à Douvres. 
(Rymer^ Fœdera, t. II, 2« partie, p. 713.) 

2. Œuvres de Froissart, t. XXn, p. 55. 

3. Schoonbroodt, Inventaire des archives de V abbaye du VaU 
Saint- Lambert'leX'Liège^ 1. 1, p. 222, n» 592. 



INTRODUCTION. V 

échevins de Liège, par des lettres du 21 mars 1364^ sanc- 
tionnent le partage qu'il fit en vertu des pouvoirs qui lui 
étaient ainsi conférés. 

Enfin, le 10 août 1369^ les mêmes magistrats approuvent 
le testament de Jean le Bel écrit sur plusieurs peaux de ' 
parchemin^. Il mourut peu après, car son épitaphe^ compo- 
sée par son ami Tévêque Jean d'Arkel, donne la date de sa 
mort, le 15 février 1370^. Tels sont, présentés par ordre 
chronologique, les différents documents que nous avons pu 
recueillir sur le chroniqueur qui fut le précurseur de 
Froissart. 

A côté de ces renseignements très épars fournis par les 
chartes, on a encore de lui un portrait bien vivant tracé 
par Jacques de Hemricourt^, un de ses contemporains qui le 
connut et le fréquenta. Nous ne pouvons mieux faire que de 
le reproduire. Après avoir fait connaître la famille de Jean 
le Bel, il parle ainsi de lui : « Messire Johans dessumom- 
mois ne doit pais estre oblieis en ce compte, car onkes d'eage 
d'omme vivant à son temps ilh n*out en l'église Saint Lam- 
bert nul miez entachiez de ly, ne de plus frank, ne de plus 
noble régiment, car je le veys, et hantay tant son hosteit 
que je en saray bin veriteit recordeir ; ilh fut grans et hauz 
et personables de riches habis et stoffeis, samblans az habis 
des bannerez, car ses vestemens de parement estoyent ham- 
moteis sor les espalles de bons y ermens ; ilh estoit foreis de 

1. Schoonbroodt, Inventaire analytique et chronologique des 
chartes du chapitre de Saint^Lambert, à Liège. Liège, 1863, in-4o, 
p. 236, no 804. 

2. Schoonbroodt, Inventaire des chartes du chapitre de Saint- 
Lambert, à Liège, p. 244, n» 826. 

3. Kervyn de Lettenhove, Œuvres de Froissart, t. I, Introduc- 
tion, 2« et 3« parties, p. 52, n. 1. 

4. Miroir des nobles de Hesbaye, p. 157 à 160. 



vj INTRODUCTION. 

costables pennes et de samis et de cendal selont Tatempore- 
ment de temps, et avoit estât de chevaz et de maynyez aile 
avenant ; il avoit eut en ses jovenes jours fokenirs et brake- 
nirs, chiens et oseaz, costablement, et estoit ses régiments 
cotidiens et Ij escuwiers d'onneur qu'il avoit esooleit telle- 
ment affaitiez, que sains parler à leur maistre, s'ilh veoyent 
alcon vailbant homme estraingne^ fuist prelaz, chevaliers 
ou escuwirs, ilh le prioyent, fuist al dyneir ou al sopeir, et 
selont ce estoit tosjours ses hosteit porveus; et sy alcons 
princes s'enbatoit en la citeit, ilh convenoit qu'il dynast 
deleis ly ; ilh portoit tout habit de chevalier de pyet et de 
corps et del harnas de ses chevaz, et estoit costables de fermas 
et de botennires de pierles et de vrayes pires; les chevêches 
de ses soplis estoient tous près overeez de pierles et estoit 
sa table onie et li bankes de sopeir estoit commons à toz, et 
as solempniteis, onsy siervoit en vasel d'argent; ilh n'alloit 
onkes les commons jours délie samaine aile eglize qu'il 
n'awist 16 ou 20 persones quy le conduisoient, tant de ses 
proymes, come de ses maynyés et de cheaz quy estoyent à 
ses dras. Et quant c'estoit az jours solempnés, chil quy 
estoyent à ses dras , le venoyent quere en son hosteit et le 
mynoyent aile eglize. Sy avoit sovent fois assy gran rotte 
après ly com après Tevesque de Liège, car ilh avoit bin 50 
ou de moins 40 parsiwans, quy tos demoroient al dyneir 
deleis ly , sy qu'il estoit chief et souverain de son linages, et 
selont ce ly portoyent sy proismes et amis honeur et révé- 
rence, et ilh les hantoit et avanchissoit en tos estas; ilh 
donoit quarante owit paires de robes d'escuwiers et chink 
paires de robes à vayres, assavoir à trois cannones et à dois 
chevaliers. Ilh parsiwist les armes en jovente et servit al 
toumoy et fut délie hosteit Monss. Johan de Haynau, sain- 
gnor de Beamont et de Cymay ; ilh avoit bon sens natur^t 



INTRODUCTION. vij 

et bon régiment sor tos atres; ilh astoyt lyez, gays, jolis et 
savoit fair chanchons et vierlais, et queroit tos desduys et 
tos ses solas, et en ce £aisant ilh acquist grandes pentions et 
grans hiretages : se ly flst Dyez la grasce qu'il viskat tôt 
son temps en prosperiteit et en gran santeit et fut anchiens 
de quatreviens ans ou plus quant ilh trespassat, et selont 
son estât furent reverement et costablement £aites ses 
exeques ; ilh ou en ses anchiens jours une paire de fis ger- 
meaz d'une poirture, nommeis Johan et Gilhes, quy furent 
d'une damoys[elle] de bonne estration^ qui estoit de Unage 
de Preit, fllhe délie sereur Stassien de Preit et Gilhon de 
Preit, az queis dois germeaz ilh laissât grans possessions : 
ly ainsneis est chevalier et sires de Hemricourt, et Gilhe est 
chantes et cannones de Saint Martin en Liège. Ly dis mes- 
s[ire] Johan, fis de vailhant cannones dessurnommeis est 
hautement marieis à une dame de noble sanc de Dufle et de 
Marlines et en at des beaz enfans et at encargiet les armes 
d'Opliews teilement que ses bon peires les portât, et acquist 
par discange novellement la saingnorie de Hemricourt et de 
Lantremenges, et est en bon estât, et ly dis Gilhes ses freires 
est bons et envoysiez compains. » 

Jacques de Hemricourt nous fait ainsi connaître la vie 
fastueuse du chanoine de Saint-Lambert et nous apprend que 
dans sa vieillesse il eut de Marie des Prés, ûlle de Gilles 
des Prés, d'une maison fort puissante à Liège, deux fils 
jumeaux, Jean et Gilles, dont il reconnut la naissance. De 
ces deux fils, auxquels il laissa de grandes richesses, Jean, 
l'aîné, fut chevalier, l'autre, Gilles, fut chanoine de Saint- 
Martin de Liège et composa une chronique intitulée : Li 
livres des mervelles et notables faits puis la crecUion 
dou monde ^. 

1. Cette chronique, que Ton crut longtemps perdue, fut retrou- 



viij INTRODUCTION. 

Nous voyons également dans son portrait que Jean le 
Bel composa en dehors de sa chronique des chansons et 
des virelais. Aucune de ces œuvres ne nous est parvenue, et 
M. Petit, après lui avoir attribué et avoir publié sous son 
nom : Li ors d* amour ^ de vertu et de bonheurté^^ dut 
reconnaître ensuite que cette œuvre ne pouvait être de lui. 

Si nous nous en rapportons à Jean d'Outremeuse qui le 
connut*, ce fiit Jean de Hainaut, seigneur de Beaumont, 
dont il était Tun des £amiliers, qui rengagea à écrire sa 
chronique. 

vée par M. Kervyn de Lettenhove. Selon lui, elle ofifre peu d'in- 
térêt. (Œuvres de Froissart, t. XXII, p. 7i.) 

4. Deux vol. in-8o (1867-1868). 

2. Voici en effet ce que dit ce chroniqueur (éd. Bormans, t. YI, 
p. 322 et 323) : « Et partant que chis fais fut si notoires par cristi- 
niteit, si que fais de n roys très puissans, assavoir de roy de 
Franche et d'Engleterre, et partant les Englés fisent de chesti 
mortelle guère giestes qui contenoient mult grandes escriptures, 
où ilh avoit pluseurs deffautes, si fut proieit et commandeit de 
part noble prinche monsangnour Johans de Bealmont, conte de 
Soison deseurdit, à mesire Johans le Beaux, canoyne de Liège, 
qui presens avoit esteit (aveque ledit mesire Johans de Bealmont 
et le castelain de Waremme deseurdit) à tous les fais deseurdis, 
qu'ilh vosist faire et escrire la pure veriteit de tout le faite entire- 
ment, sens porteir faveur à nulles des parties, mains procédant 
en chu loialment et véritablement, sens faire blasme ne hon- 
neur à cheaux qui ne l'ont mie deservit al manière de croniques. 
Et quant ilh Tavroit fait, si fut mostreis al dit monsangnour 
Johans de Bealmont et aux altres qui avoient esteit presens 
al fait, et fust corregiet à leur vraie volenteit sens finction. 
Ly quels mesire Johans h Beals, al commandement del dit mesire 
Johans de Bealmont, ilh mist en escript toute la veriteit de la 
mateire et de la dit guère, et fut publiiet et corregiet par ledit 
monsangnour Johans de Bealmont, le castelain de Waremme et 
pluseurs altres qui avoient esteit presens, et puis mis en fourme : 
et en furent fais n libres, dont lidis Johans le Beal en présentât 
Tun al dit monsangnour Johans de Bealmont, et ilh retient 



INTRODUCTION. ix 

Quelque amateur de rimes avait voulu raconter dans un 
de ces poèmes souvent interminables, comme on en fit un si 
grand nombre au xiv® siècle, la guerre qui venait de s'en- 
gager entre Edouard III et Philippe YI. Sans doute, comme 
le dit Jean le Bel dans sa pré£ace, Tauteur sacrifia souvent 
la vérité à la rime, car il Taccuse d'être rempli de « bourdes > 
et d'histoires « mal creables et ainsy comme impossibles » . 
Or, ayant pris part ou ayant assisté à un grand nombre 
de faits qu'il voyait ainsi dénaturés, de plus vivant au mUieu 
de chevaliers et de seigneurs qui s'étaient distingués dans 
les différentes luttes soutenues par Edouard III depuis son 
avènement au trône, il lui était &cile, tant à l'aide de ses 
souvenirs qu'à l'aide des récits qu'il recueillerait de la 
bouche de personnes dignes de foi, de raconter d'une manière 
plus exacte les débuts du règne d'Edouard III et de la guerre 
de Cent ans. En outre, comme le dit encore Jean d'Outre- 
meuse, Jean le Bel, pour être certain d'avoir rapporté avec 
exactitude les événements consignés dans sa chronique, la 
présenta à Jean de Beaumont et à d'autres personnages^ afin 
qu'ils pussent bien mettre au point chacun des faits dont ils 
avaient été témoins. 

Cette règle adoptée pour la rédaction de cette chronique 
ne put être appliquée à l'œuvre entière, mais seulement aux 
trente-neuf premiers chapitres. En effet, Jean d'Outremeuse 
dit que Jean le Bel fit faire deux manuscrits de sa chronique, 
dont l'un fut offert à Jean de Beaumont et l'autre resta entre 
ses mains. Jean de Beaumont étant mort le 11 mars 1356^, 
et, dès les chapitres xLin, XLiy, xlv, Jean le Bel rapportant 



l'autre, lequeile je ay mis en mon présent croniques, nient toute 
ensemble, mains la mateire de cascon faite à le daute à chu 
afferantes, enssi qu'ilh appert chi après. » 
1. Biographie belge. 



X INTRODUCTION. 

des Caits qui se passèrent à la fin de cette même année 1356, 
dans le courant de 1357 et même en 1358, nous pou- 
vons donc affirmer qu'il exista des copies de la chronique 
de Jean le Bel comprenant seulement le récit des faits anté- 
rieurs à Tannée 1341 , et cette première partie dut être com- 
posée d'un seul jet, postérieurement au mois de mars 1352, 
époque où mourut Jeanne de YaloisS veuve de Guillaume V^y 
comte de Hainaut et de Hollande^, et antérieurement au 
11 mars 1356^ date de la mort de Jean de Beaumont. 

Les six chapitres qui viennent après cette première partie 
durent être composés successivement, suivant les loisirs de 
Jean le Bel, et avec la seule préoccupation de consigner les évé- 
nements les plus importants dont il entendait parler. En ^et, 
le début du chapitre xl le laisse bien comprendre : « Pour ce 
que on ne doibt pas oublier les aventures sourvenues le temps 
pendant des guerres dessusdites en estranges marches, je ne 
vueil mye mettre en oubli la grande aventure et la très heu- 
reuse fortune qui avint au roy d'Ëspaigne. » Suit alors le 
récit de la victoire du Salado, remportée par les rois de 
Castille et de Portugal sur les Sarrasins, le 30 octobre 1340. 

Au chapitre xu, Jean le Bel a déjà le dessein de reprendre 
le récit des luttes qu'Edouard III continuait à soutenir en 
Gascogne, en Limousin, en Bretagne et en Ecosse. Il annonce 
qu'on en entendra parler « cy aprez ». Il recueillait sans 
doute alors les matériaux qui lui étaient nécessaires pour 
continuer son œuvre ; mais, soit que le « loisir » lui eût fait 
défaut, soit que les témoignages qu'il consignait ne l'eussent 
pas encore pleinement satisfait, il parle de tout autre chose 
et sans beaucoup de suite. On trouve dans ce chapitre des 

1. P. Anselme, Hist. généaL, 1. 1, p. 100. 

2. Jean le Bel en parle comme d'une personne décédée, t. I, 
p. 202, 203, 207. 



INTRODUCTION. xj 

mentions plus ou moins étendues sur la mort de l'évëque de 
Liège Adolphe de la Marck, sur la mort de Louis de Bavière, 
sur l'élection, comme roi des Romains, de Charles, fils de 
Jean, roi de Bohême, sur la peste de 1348, sur les Flagel- 
lants, sur la persécution des Juifs. 

On saisit encore très bien dans les chapitres suivants 
la pensée à laquelle obéit Jean le Bel. Il songe toujours k 
raconter les grandes guerres que soutint le roi d'Angleterre ; 
mais il assiste d'un autre côté, en Flandre et en ^ 
à des scènes intéressantes; il les consigne donc e 
C'est ainsi qu'il parle du couronnement de Charles, roi des 
Romains, à Milan, puis à Rome : « Pour la grande merveille 
que on en eut, le raetteray je en escript*. » Puis il raconte 
toutes les luttes et les discordes survenues en Flandre, en 
Hainaut, dans le Brabant, dans le comté de Namur, le pays 
de Liège, etc.; mais on sent que dans son esprit tous ces 
récits ne sont que des digressions- Il songe toujours à ce qui 
se passe en France. Par exemple, au chapitre xliu^, par- 
lant de la bataille de Poitiers et disant que le roi Jean y fut 
pris avec un de ses âls et « pluseurs de ses plus baults 
barons », il ajoute : « ainsy que vous porrez ouyr. » A la 
fin de ce chapitre^ il veut se taire sur les aSaires de Flandre 
et retourner à sa * première matere » ; mais il survint encore 
de belles aventures dans ce pays et dans les régions voi- 
sines ; il se garde donc de les passer sous silence et leur 
consacre le chapitre xlfv tout entier, ajoutant encore à la 
fin* : « Si m'en tairay à tant, et revendray, quant j'avray 
loisir, à la gentile hystoire du roy d'Angleterre. » Enfin, 



l.T. I, p. 227. 

2. T. I, p. 234. 

3. T. I, p. 236. 

4. T. I, p, 243. 



xij INTRODUCTION. 

encore une petite digression au chapitre xlv, car « ainchois, 
vouldray je dire qu'il avint à ce duc Willaume de Bavière » , 
et Jean le Bel qui a « pris ung petit de loisir » revient < à la 
noble hystoire du gentil roy Edowart d'Angleterre » et la 
reprend là où il l'avait quittée, c'est-à-dire < à la départie 
de son siège de Tournay , qui fut l'an de grâce mil CGC et XL , 
ou moys d'aoust^ ». 

Il commence alors le récit de la guerre de Bretagne, et 
ayant eu le temps de recueillir tous les matériaux qui lui 
étaient nécessaires pour l'écrire et d'interroger un grand 
nombre de témoins, il en retrace un tableau intéressant 
où tous les faits s'enchaînent et se suivent. Cependant, il ne 
faut pas oublier que Jean le Bel s'est avant tout proposé 
plutôt d'écrire l'histoire d'Edouard III que l'histoire d'un 
pays ou d'une guerre^. C'est ce qui explique les digressions 
que l'on trouve fréquemment dans la suite de sa chro- 
nique. Ainsi, au chapitre XLVin, après avoir dans le cha- 
pitre précédent énuméré les villes reconquises par Charles 
de Blois et raconté comment fut pris Charles de Montfort, 
il dit' : 4c Or revendray je à la noble hystoire de ce gentil 
roy Edowart d'Angleterre pour conter qu'il devint aprez ce 
qu'il fut parti du siège de Tournay, car longuement je m'en 
suys teu. » A la fin du chapitre lx^ : « Si me tairay ung 
petit d'elle (de la comtesse de Montfort) et de ceulx de Bre- 
taigne, et parleray dudit roy Edowart. » Au chapitre civ, 
après avoir retracé le tableau de tous les maux qui acca<- 

4. T. I, p. 245. 

2. Il le dit, au reste, en tôte de son prologue : « Qui veult lire 
et ouir la vraye hystoire du prœu et gentil roy Edowart, qui au 
temps présent règne en Engleterre, si lise ce petit livre que j'ay 
commencé à faire. » 

3. T. I, p. 272. 

4. T. I, p. 342. 



INTRODUCTION. xiij 

blèrent la France à la suite de la bataille de Poitiers, il 
revient à son héros* : < Bien est heure de retourner à l'is- 
toire du noble roj Edovart, dont longuement me Buys tea. » 

Une seule fois encore, il se permet une digression étran- 
gère à Edouard III et aux péripéties de la guerre de Cent 
ans pour rapporter un fait important concemaot sa patrie. 
C'est an chapitre LXzTm, qu'il consacre tout entier à la 
guerre qui éclata entre l'évêque de Liège, Engilbert de la 
Marck, et les habitants des villes de Huy et de Liège. Mais, 
à part ce chapitre, Jean le Bel ne s'écarte plus de son sujet, 
et expose successivement jusqu'à la fin de sa chronique les 
faits intéressant Edouard III et la France. 

Il est k remarquer, comme nous l'établirons surtout en 
recherchant à quelle date elle fut composée, que les der- 
niers chapitres, écrits à une époque peu éloignée des évé- 
nements qui y sont rapportés, sont inférieurs comme com- 
poàtion au reste de la chronique et surtout à la première 
partie. Les transitions sont peu ménagées et les expressions 
de : « En ce temps », « Assez tost aprez », < D'aultre 
part », etc., reviennent souvent sous la plume de Jean 
le Bel. On sent qu'il ne voit plus les événements dans une 
perspective déjà un peu lointaine, lui permettant de les 
grouper avec harmonie. Au fur et à mesure que les infor- 
mations lui arrivent, il les consigne; mais si dans cette 
partie sa chronique perd au point de vue de la composition 
â de la manière de présenter les faits, elle gagne en préci- 
sion. Les dates sont données beaucoup plus fréquemment 
dans les quinze ou vingt dermo^ chapitres environ que dans 
ke précédents, et les erreurs au point de vue dironologique 
sont plus rares. 

1. T. II, p. 287. 



xiv INTRODUCTION. 

De tout ce que nous venons d'exposer, il ressort déjà que 
l'œuvre de Jean le Bel ne fut pas composée d'un seul jet et 
qu'il 7 travailla durant plusieurs années h des intervalles 
plus ou moins espacés. 

D'après ce que nous apprend Jean d'Outr^neuse, qui 
là-dessus pouvait être bien informé, Jean le Bel commença 
sa chronique à l'instigation de Jean de Beaumont et lui en 
offrit un exemplaire. Or, comme nous l'avons déjà établi, à 
la mort de Jean de Beaumont, en 1356, sa chronique ne 
pouvait aller au delà des trente-neuf premiers chapitres. 
Au reste, la manière dont il termine le trente-neuvième cha- 
pitre laisse bien entendre qu'il va suspendre son travail au 
moins pendant un certain temps ^ « Des aventures, lesquelles 
sourvindrent en ce temps en Gascongne, en Poytou et es 
aultres marches, je ne suys mie bien infourmé et n'en faiz 
point de mention, ne de celles d'Escoce entre les Angles et 
les Escots, car je pourroye faillir à voir dire ; si vault mielx 
que je m'en taise jusques à tant que j'en avray meilleur 
loisir et que j'en seray mielx infourmé, car j'en diroye envis 
aultre chose que la vérité. » 

Si cette partie fut composée avant le 11 mars 1356, elle 
le fiit après le mois de mars 1352, car, au 1. 1, p. 207, il 
parle de Jeanne de Valois, veuve de Guillaume, comte de 
Hainaut, et abbesse de Fontenelles, comme d'une personne 
déjà décédée. Or, d'après le P. Anselme', elle mourut au 
mois de mars 1352. Le reste de sa chronique fut composé 
entre l'année 1358 et le mois d'avril 1361, dernière date 
que l'on relève au chapitre cix. Dès les chapitres xliv et 
XLY, il parle, en effet, d'événements survenus à l'extrême 
fin de 1357 ou dans le courant de 1358. Ainsi, page 239, il 

4. T. I, p. 242. 

2. Hist. généal, 1. 1, p. iOO. 



INTRODUCTION. xv 

donne quelques détails sur l'assemblée tenue à Metz par 
l'empereur Charles IV, te jour de Noël 1358, ^ k laquelle 
assista le duc de Normandie, et, page 244, il fait allusion à la 
folie de Guillaume III, comte de Hainaut, que l'on dut en 
effet enfermer au château du Quesnoy au commencement de 
1356. On peut même dire que tous les chapitres, de xl & 
xciv, durent être écrits dans le courant de l'année 1358, et 
on était sans doute vers la fin de cette année ou h l'extrême 
commencement de 1359, quand il fit le chapitre xcir. Il y 
parle, en effet, des tentatives faites pour amener le roi de 
France et le roi d'Angleterre à signer une paix durable, et 
du bruit de la conclusion de cette paix qne les deux rois 
auraient juré de tenir fermement à une fête donnée vers le 
milieu de 1358 à Windsor; « mais, ajoute-t-il, la manière 
de la paix et les condicions, ne sçavoit on encores commu- 
nément quant ce fut escript* ». Tout cela semble bien ae 
rapporter au traité qui fiit repoussé par les Etats généraux 
le 25 mai 1359*. Par conséquent, toute cett« partie fut écrite 
avant cette date. 

Les chapitres suivants, jusqu'au chapitre cm, sont consa- 
crés à un grand nombre de faits qui se produisirent au cours 
de l'année 1358, tels que la Jacquerie, le meurtre d'Etienne 
Marcel, etc. 

Au chapitre cm, nous relevons une indication très précise, 
nous permettant de fixer les mois pendant lesquels il fut 
composé. Parlant en effet de la captivité du comte de Por- 
cien, il dit qu'il était encore en prison à Roucj, au mois de 
mai 1359, « quant cest eacript fut fait^ ». Un peu pins loin, 
il donne le récit d'actions accomplies autour de la Saint-Jean 

1. T. U, p. 240. 

2. Grandet chroniques, éd. P. Ptris, t. VI, p. 152. 

3. T. U, p. 279. 



xvj INTRODUCTION. 

1359S puis encore plus loin, au milieu d'août'. Â partir de 
ce chapitre, on voit qu'il suit les événements presque au 
jour le jour et les note au fur et à mesure qu'ils lui sont 
rapportés. Ainsi, au commencement du chapitre cv, on est 
à la Toussaint 1359; vers la fin, au mois de janvier 1360. 
Au chapitre cvi, vers Pâques de la même année. Au cha- 
pitre cvn, au mois de mai. Au chapitre Gvm, à la fin de 
l'année 1360, et enfin, au chapitre cix, au mois d'avril 1361 . 
Grâce à ces données, on peut donc facilement cir- 
conscrire les dates où les différentes parties des chroniques 
de Jean le Bel furent composées. La première partie, com- 
prenant les chapitres i à xxxix, postérieurement au mois de 
mars 1352 et antérieurement au 11 mars 1356. La deuxième 
partie, comprenant les chapitres xl à cai inclusivement, dans 
le courant de l'année 1358. Enfin, dans les sept derniers 
chapitres, le chroniqueur suit le cours des événements, de 
1359 au nK)is d'avril 1361. 

En dehors des sources orales que Jean le Bel nous dit 
avoir seules utilisées, et que Jean d'Outremeuse nous fait 
également connaître, a-t-il puisé à quelques sources manus- 
crites, soit chroniques, soit chartes? Nous ne le pensons 
pas. Il connut, il est vrai, comme il le dit dans son prologue, 
un livre rimé, dans lequel étaient racontées les guerres qu'il 
se propose de mettre en chronique ; mais s'il le connut, c'est 
pour dire qu'il ne faut pas le lire, car tout ce qu'il renferme 
n'est que bourdes et mensonges^. On peut donc présumer, 

1. T. n, p. 280. 

2. T. Il, p. 283. 

3. Dans VInventaire de la Hbliotfièque du roi Charles VI, fait au 
Louvre en 1423 par ordre du régent, publié par Douôt d'Arcq, 
Paris, Société des bibliophiles, i867, in-8<», on relève les titres de 
quelques manuscrits, parmi lesquels pourrait bien se trouver 



INTRODrCTION. xvij 

dans ces conditions, qu'il ne s'en servit pas, pas plus que de 
toutes les autres histoires rimées auxquelles il fait allusion 
au cours de sa chronique. 

Peu après l'apparition du touie I" de l'œuvre de Jean le 
Bel, notre con&ère et ami M. Moranvillé, dans une note 
parue dans la Bibliothèque de l'Ecole des chartes'^, se 
demandait, à propos de la ressemblance que nous avions 
signalée entre certains chapitres de la chronique de Jean le 
Bel et plusieurs passages de la Chronographia regum 
Franoorum, si ces deux chroniques n'auraient pas eu une 
source latine commune, au moins pour ces parties. Nous 
avons fait connaître notre sentiment à cet égard dans un 
article publié dans la même revue' et démontré, croyons- 
nous, que pour la guerre de Bretagne comme pour le reste 
des événements qu'il nous rapporte Jean le Bel n'a puisé 
autre part que dans les récits faits par des témoins oculaires. 

Si, en effet, nous examinons successivement les différentes 



celui auquel Jâaa le Bel fait allusion. N" 1%. Un viel r 
papier, gros et court, de lettre bastarde, à une coulomhe et en ryme, 
et parle dei guerres dEscoee et d'Angleterre. — N" 267. La Guerre du 
roy de France et d'Angleterre et les fait du roy de Navarre et de 
ceuU de Paris quant ils furent contre le roy, i eacript en papier, 
jadis couvert de parchemia sans aiz et de présent entre deux ais, 
couvert de cuir blaoc, escript en françoia, de lettre formâe et 
rymé, à deux coulombes ». On trouve encore dane le même 
inventaire d'autres histoires rimées, telles que ; n" 210. La 
Guerre de Philippe de Valois et des Flamens, en ryme (n° 394 de 
la Bibl. protypograpbiqae de Barrois). — N° 329. La Bataille de 
Cassel en Flandres, rimée. Halbeureusement, cette bibliothèque 
ayant été dilapidée, ces manuscrits, qui faisaient déjà partie de 
la bibliothèque de Charles V, semblent perdus. (Delisle, le Cabi- 
net des manuscrits de la Bibliothèque impériale, t. 1, p. 29 et 53.) 

1 . (Aservations sur un passage de la Chronique de Jean le Bel, 
t. LXV, (1904), p. 583. 

2. Jean le Bel et la Chronographia regum Francorum. [Bibl. de 
l'£c. des charUs, t. LXVI (1905), p. 540 à 546.) 



xviij INTRODUCTION. 

parties de ses chroniques, nous ne trouvons rien qui vienne 
contredire cette assertion. Ajoutons, en outre, qu'elle est 
encore appuyée par les témoignages de Froissart et de Jean 
d'Outremeuse. Nous avons déjà rapporté le passage dans 
lequel ce dernier fait connaître de quelle manière fut com- 
posée au moins la première partie de ses chroniques. Frois- 
sart, dans son prologue, nous assure, de plus, que Jean 
le Bel n'épargna rien afin de chercher à recueillir les ren- 
seignements nécessaires pour la composition de son ouvrage. 
Il veut, dit-il, fonder et ordonner ses chroniques « sur les 
vraies croniques jadis faites et rassemblées par vénérable 
homme et discret seigneur monseigneur Jehan le Bel, cha- 
noine de Saint Lambert du Liège, qui grant cure et toute 
bonne diligence mist en ceste matière et la continua tout 
son vivant au plus justement qu'il pot, et moult lui cousta à 
acquerre et à l'avoir. Mais quelque fraiz qu'il y eust ne fist, 
riens ne plaingny, car il estoit riches et puissans, si les 
pouoit bien porter, et de soy mesme larges, honnourables et 
courtois, et qui le sien voulentiers despendoit. Aussi, il fut 
en son vivant moult amy et secret à très noble et doubté 
seigneur monseigneur Jehan de Haynault, qui bien est 
ramenteus de raison en ce livre, car de pluseurs et belles 
avenues il en fut chief et cause, et des roys moult prochain. 
Pourquoy, le dessus dit messire Jehans le Bel pot delez lui 
veoir et congnoistre pluseurs besoingnes, lesquelles sont 
contenues ensuivant^ ». 

Il résulte donc bien de ce que nous apprennent ces deux 
chroniqueurs, ses contemporains, que Jean le Bel ne tiégli- 
gea rien pour obtenir le témoignage des personnes qui 
avaient assisté aux événements qu'il désirait consigner dans 

1. Froissart, éd. Luce, 1. 1, p. 210. 



XIX 



INTRODUCTION. 

son œuvre et auxquels il n'avait pu être mêlé. Il le dit, au 
reste, formellement dans son prologue^ : < Je veul mectre 
paine et entente, quant je pourray avoir loisir, d'escrire par 
prose ce que je ay veu et ouy recorder par ceulx qui ont 
esté là où je n'ay pas* esté, au plus prez de la vérité que je 
pourray, selonc la mémoire que Dieu m'a preste, et au plus 
brief que je pourray, sans nulluy placquier. » 

Si nous parcourons sa chronique, nous trouvons très fré- 
quemment la confirmation de ce que nous venons d'avan- 
cer. Les premiers chapitres, jusqu'au septième inclusi- 
vement, durent être certainement écrits sous l'inspiration 
de Jean de Hainaut. Ce fut lui, en effet, qui reçut la reine 
Isabelle, chassée d'Angleterre et abandonnée du roi de 
France, et la ramena dans son pays. Au reste, certains 
détails, tels que ceux se rapportant au débarquement des 
troupes que Jean de Hainaut amenait avec lui en Angle- 
terre^, ne peuvent guère avoir été donnés que par un témoin 
oculaire. Dans les chapitres suivants, jusqu'au quatorzième, 
qui sont si vivants, et dans lesquels Jean le Bel décrit si bien 
l'Ecosse et retrace avec des couleurs si vraies et si vives les 
misères endurées par Tarmée anglaise et ses alliés à la pour- 
suite des Écossais^ il raconte ce qu'il a vu. Il se nomme, en 
effet, parmi les compagnons de Jean de Hainaut' et dit for- 
mellement, en parlant de la rixe qui éclata entre les archers 
anglais et les valets des seigneurs de Hainaut, qu'il y fut 
présent. « Et je mesmes qui fus là présent^ ne peus en mon 
hostel entrer pour moy armer, moy et mes compaignons^. » 

Il dut tenir également de son ami Jean de Hainaut tous 



1. T. I, p. 3. 

2. T. I, p. 19. 

3. T. I, p. 41. 

4. T. I, p. 44. 



XX INTRODUCTION. 

les détails qu'il donne sur le mariage de Philippe de Hai- 
naut, nièce de Jean, avec Edouard III ^. Quelques-uns des 
chapitres suivants^, parmi lesquels il y en a cependant de 
très pathétiques, sont inférieurs néanmoins aux précédents 
au point de vue de la précision. On voit que, dans bien des 
cas, Jean le Bel ne fut pas très exactement informé, en par- 
ticulier pour tout ce qui touche aux guerres d'Ecosse. Frois- 
sart, dans la rédaction d'Amiens, donne plus de détails sur 
ces campagnes, et il constate bien que les faits ainsi rappor- 
tés par lui ne se trouvent pas chez son prédécesseur, car, 
dit-il : « J'en fui enfourmez dez signeurs dou pays, quant je 
fui en Escoche^. > 

Dans les chapitres qui terminent la première partie de sa 
chronique^, comme il est question d'événements survenus 
dans le Hainaut, en Flandre, dans le Brabant, autour de 
Cambrai et de Lille, à Âubenton, à Thun-l'Evèque, à Gand, 
à Tournai, etc., notre chroniqueur est en général bien ren- 
seigné. N'étant pas éloigné du théâtre des événements, il 
put interroger beaucoup de témoins, avoir les rapports de 
personnages qui avaient pris part à ces actions. Aussi, les 
faits sont bien présentés et, toutes les fois qu'on peut les 
contrôler, exacts. Le récit est peut-être peu coloré, mais il 
est précis et donne les noms d'un grand nombre de personnes 
qui prirent part aux actes relatés. 

Au chapitre xl, Jean le Bel parle des luttes soutenues 
par les rois d'Espagne et de Portugal contre les Sarrasins, 
et en particulier de la bataille du Salado. Les détails qu'il 
donne à ce sujet montrent qu'il dut les tenir de quelques-uns 

i. Gh. XIV. 

2. Gh. XV à XXIV. 

3. Fraissart, éd. Luce, 1. 1, p. 343. 

4. Gh. XXV à XXXIX. 



INTRODUCTION. Xij 

des « estranges pelerios » qui, de toute la chrétienté, allèrent 
dans la péninsule Ibérique lutter contre les Maures. 11 en 
désigne, au reste, qui revinrent de cette expédition et donne 
aussi les noms de plusieurs de ses compatriotes restés sur le 
champ de bataille. 

Les chapitres suivants* sont réservés à tout ce qui se 
passa entre les années 1344 et 1358, en Allemagne, dans le 
pays de Liège, en Brabant, dans les Flandres, etc. Jean le 
Bel put donc être témoin de plusieurs de ces événements ou 
entendre rapporter par quelques-uns de ses nombreux hôtes 
et amis ceux qu'il ne vit pas lui-même. 

Pour ce qui est de la guerre de Bretagne', comme nous 
l'avons déjà démontré^, Jean le Bel nous a surtout transmis 
ce qu'il recueillit de la bouche de différents témoins. I\ dit 
lui-même* : « Et pour chascun mielx infourraer comment 
tous ces maulx avindrent, j'en conteray une partie, ainsy 
que je le sçay et que j'en ay enquis et ouy dire à ceulx qui 
ont esté où je n'ay mie esté. » Aussi, pour bien montrer 
qu'il ne s'est pas départi de cette règle, il prend, peut-être 
plus que partout ailleurs dans le reste de sa chronique, la 
précaution d'affirmer qu'il décrit les faits tels qu'on les 
lui a racontés. Ainsi, tome I, page 265, après avoir dit que 
l'armée de Charles de Blois s'élevait à 5,000 armures de fer, 
plus 3,000 Génois, il ajoute : « Si comme j'ay ouy dire. » 
Page 268, racontant « une aventure assez sauvage », il a 
bien soin d'ajouter, pour qu'il ne puisse être accusé de l'avoir 
inventée, « ainsy que j'ay ouy recorder ». Page 269, il rap- 
pelle encore à propos d'un autre fait qu'on le lui a raconté. 

1. Ch. su à XLV. 

'2. Ch. xLvi et xLvii, ui à lxhi, lxxiz. 

3. Jean le Bel et ta Ghronographia regum Francorutn. {Bibl. dr 
l'Ée. dïîcAarlw, l. LXVI (1905), p. 540 à 546.) 

4. T. I, p. 246. 



xxij INTRODUCTION. 

Page 271 , rapportant que le comte de Montfort fut mis en 
prison au Louyre, à Paris < où il moru », il ajoute : 
« Comme on m'a dit; se je mesprens, si me soit pardonné. » 
On peut se rendre compte aussi, en le lisant, qu'un grand 
nombre des épisodes qu'il narre sont vécus et qu'il n'eût 
pu donner tous ces détails avec tant de précision s'il ne les 
avait vus ou entendu raconter de la bouche de ceux mêmes 
qui prirent part h tous ces événements. 

Cependant, s'il rapporte fidèlement ce que des témoins 
dignes de foi lui ont aJB9rmé, cela ne veut pas dire qu'il 
accepte tout, et nous voyons qu'en plusieurs circonstances 
il préfère se taire que de consigner dans ses chroniques des 
choses peu croyables. Ainsi, tome II, page 10, parlant des 
secours qu'Edouard III envoya pendant l'été de 1342 à la 
comtesse de Montfort, il dit, après les avoir &it embarquer : 
« Je ne sçay pas dire toutes les aventures qui leur sour- 
vindrent, car je n'y fus pas, et ceulx qui m'en ont raconté 
m'en ont dit en tant de diverses manières que je ne m'en 
sçay à quoy tenir de la vérité. J'ay trouvé en ung livre 
rimé que ung jongleur a fait tant de bourdes et de menteries 
que je ne les oseroie dire. » 

Cette méfiance à l'égard de ce « livre rimé » se traduit 
encore plus loin^, à propos des convocations d'hommes 
d'armes faites par Philippe YI pour soutenir son neveu 
Charles de Blois et empêcher le roi d'Angleterre d'envahir 
la France. Les témoignages lui firent probablement défaut 
sur ce qu'accomplirent ces armées ainsi réunies. Il eût pu, 
à la vérité, y suppléer à l'aide des < romans rimes » et don- 
ner ainsi quelques chapitres de plus, sans doute intéressants ; 
mais il aime mieux s'arrêter que de raconter des faits sus- 
pects. € Je ne m'ose plus avant entremettre de conter com- 

4. T. n, p. 2i. 



INTRODUCTION. xxiij 

ment ces n grande» assemblées se départirent, ne quelles 
aventures il y eut, car je n'y fus mye, et jasoit que je treuve 
en ces rommans rimes, dont j'ay parlé cy dessus, biacop de 
choses, neantmains, pour ce qu'elles sont plus plaine de 
mensonge que de vérité, je ne les ose dire. » Ces différents 
exemples sont donc la preuve que Jean le Bel rejette d'une 
façon formelle tout ce qu'il aurait pu tirer des chroniques 
rimées qu'il avait entre les mains. 

Si nous continuons l'examen de ses chroniques, nous 
voyons que le chapitre^ dans lequel il retrace, d'une manière 
si tragique et si émouvante, le viol de la comtesse de Salis- 
bury lui fut raconté. « Or vous vueil je conter le villain cas 
que fist le roy Edowart, dont on le pouoit blasmer, car il ne 
fut pas petit, ainsy que je Tay ouy dire. » Lorsqu'il &it le 
récit du combat des Trente^, qui est « ung moult merveilleux 
fait d'armes que on ne doibt pas oublier » , il dit bien à plu- 
sieurs reprises qu'il rapporte ce qu'il a entendu : « Âinsy 
l'ay je ouï raconter à ceulx qui y furent, » et comme il 
craint d'être taxé d'exagération, il multiplie les restrictions : 
« Aucuns dient que iiu ou v des Françoys demeurèrent 
à cheval sur l'entrée de la place et les xxv descen- 
dirent à pyé, ainsy que les Ângloys estoient ; mais je n'en 
sçay le certain, car je n'y fus mye. » Un peu plus loin : 
« Je ne sçavroye dire, à la vérité, se cil le fit mielx que cil 
aultre. > 

Sans nous attarder à rechercher dans chaque chapitre les 
faits pour lesquels Jean le Bel invoque le témoignage d'un 
narrateur, nous relèverons cependant d'une manière parti- 
culière ce qui concerne la bataille de Crécy. Après avoir 
fait connaître les différentes péripéties de cette fatale journée, 

1. T. II, ch. Lxv. 

2. T. II, ch. Lxxxvi. 



xxiv INTRODUCTION. 

il ajoute* : « Je l'ay escript au plus prez de la vérité, ainsy 
que je l'ay ouy recorder à mon seigneur et amy, messire 
Jehan de Haynau, que Dieu absoulle, de sa propre bouche, 
et à X ou à xn chevaliers et compaignons de son hostel 
qui furent en la presse avecques le proeux et gentil roy de 
Bohême, auxquelz les chevaulx furent tués dessoubs eulx ; et 
si l'ay aussy ouy recorder en telle manière à pluseurs die- 
valiers Angles et d'Alemaigne qui furent là, de l'aultre 
partie. « On peut, d'après cela et d'après les témoignages 
qu'il invoque également quand il raconte la chevauchée 
d'Edouard III, au mois de novembre 1355, autour de Calais^, 
se rendre compte du nombre de chevaliers que, souvent, 
Jean le Bel interrogea pour composer ses chroniques. Aussi 
ne doit-on pas être surpris de le trouver si bien informé. 
D'ailleurs, Froissart nous l'apprend, il n'épargna ni sa peine 
ni son argent pour arriver à être bien renseigné sur un évé- 
nement, et, comme il était très riche et très large, il put 
facilement obtenir ce qu'il désirait. 

Si Jean le Bel prit grand soin pour être exactement 
informé, il ne prit pas moins de soin pour se garder de toute 
exagération et de partialité en faveur de son héros, c'est-à- 
dire d'Edouard III. Certes, à ses yeux, le roi d'Angleterre 
est l'homme le plus preux, le plus noble de son temps, et on 
peut voir, dans le parallèle qu'il établit entre lui et Phi- 
lippe VP, combien il le met au-dessus du roi de France. 
Ce dernier n'est jamais que le roi Philippe de France; son 

1. T. II, p. 105. 

2. • Et vrayement j'ay ouy dire au chevalier de Harduemont et 
au seigneur de Berges et à pluseurs aultres que le roy Edowart 
n'avoit pas en sa chevauchie plus de m» armeures de fer et 
de vi« archiers. » (T. II, p. 212.) 

3. T. n, p. 65 à 67. 



xxv 



INTRODUCTION. 

adversaire, au contraire, est toujours le noble roi Edouard, 
et comme Jean le Bel craint de se voir accuser de partialité, 
ou» comme il le dit, de tenir bande et partie, il explique lon- 
guement le motif pour lequel il traite si différemment ces 
deux rois. 

Cependant, si, comme il le montre» il a un faible pour 
Edouard III, cette préférence ne va pas jusqu'à déguiser ou 
cacher les faits qui pouvaient ternir son honneur. Il eût pu 
facilement, comme Froissart au reste le fit, passer sous 
silence « le vilain cas que fist le roy Edowart », ou le révo- 
quer en doute, ou encore le faire connaître très brièvement 
et de manière qu'il passe presque inaperçu. Certes, on 
peut dire qu'un tel acte est une flétrissure pour la mémoire 
du roi d'Angleterre. Mais, Jean le Bel, qui veut raconter 
la « vraye hystoire du prœu et gentil roy Edowart », ne 
se croit pas autorisé à jeter ainsi le voile sur une action aussi 
vile, et il la raconte dans tous ses détails, avec un pathé- 
tique et un réalisme qui font vivement ressortir l'ignominie 
de la conduite du roi. 

Il eût pu encore, dans le tableau si touchant et si saisis- 
sant qu'il nous a laissé du dévouement des bourgeois de 
Calais, supprimer tout ce qui met en relief la dureté de 
cœur du roi et montrer Edouard, noble, magnanime, gagné 
par l'attendrissement de son entourage et faisant de suite 
grâce aux bourgeois qui venaient se jeter à ses pieds. Non, 
sa conscience d'historien l'oblige à raconter exactement ce 
qui se passa. Et tandis qu'il nous dépeint tous les cheva- 
liers pleurant, ne pouvant parler de pitié et intercédant en 
faveur de ces héros, il nous montre le roi, la rage au cœur, 
voulant, malgré toutes ces supplications, faire venir le 
bourreau pour leur couper la tête. Il céda enfin devant les 
prières de la reine, qui, quoique « durement enceinte », se 



XXVJ INTRODUCTION. 

jeta en larmes à ses genoux ; mais encore, comme il le fait 
malgré lui : « Dame, j'aimasse midx que vous fiissez aultre 
part; vous me priez si tenrement que je ne le vous ose 
esoondire; et combien que je le face envis, neantmains pre- 
nez les. > Ces exemples sont la preuve qu'il ne cherche rien 
à dissimuler dans sa chronique et rapporte exactement et 
consciencieusement tout ce qu'il a appris sur les personnages 
ou les faits dont il parle. 

On voit, au reste, dès son prologue, que notre chroniqueur 
se fait une haute et noble idée de l'histoire. Ce prologue fait 
peûser à la préface de Tite-Live. Ce n'est certes pas que 
Jean le Bel puisse être mis au même rang que l'historien 
latin. Ce qui guide avant tout le chroniqueur du moyen 
âge, c'est le souci de l'exactitude et de la vérité. Comme 
nous l'avons montré par plusieurs exemples, il sacrifie tout 
à cette préoccupation. Il fut si frappé des bourdes et des 
mensonges dont fourmillaient les récits contemporains qu'il 
ne voulut rien épargner pour retracer un tableau fidèle des 
événements qui se déroulèrent tant en France qu'en Angle- 
terre et en Flandre sous le règne d'Edouard III. Mais il ne 
faut pas chercher dans Jean le Bel la profondeur de vue de 
Tit^Live ou la préoccupation de se servir des exemples de 
l'histoire comme de stimulant pour porter à la vertu et 
détourner du vice. Le stimulant de Tite-Live fut l'état de 
dépravation dans lequel était tombé le peuple romain ; aussi, 
à côté de l'historien se trouvent souvent le philosophe et le 
moraliste, tandis que, dans Jean le Bel, on ne trouve qu'un 
narrateur sincère et fidèle. 

Cet amour de la vérité ne le rend pourtant pas terne. Il 
eût pu, comme un grand nombre d'annalistes et de chroni- 
queurs du moyen âge, se borner à raconter exactement et 
scrupuleusement, soit ce qu'il avait vu, soit ce qui lui avait été 



INTRODUCTION. Xxvij 

rapporté. Il fait plus, il donne de la vie et du mouvement à 
ses personnages, les fait penser, parler, agir. Toute la partie 
surtout antérieure à 1357 environ est remplie de dialogues 
animés, de descriptions et de tableaux qui suffiront toujours 
pour placer Jean le Bel dans les premiers rangs parmi nos 
écrivains du moyen âge et en bonne place à côté de Frois- 
sart. Cependant, il ne va jamais plus loin que ce qu'il sait 
et ne cherche pas à broder pour donner plus de piquant ou 
plus de coloris à son récit. De même, quand il ignore un 
fait, il Tavoue et ne supplée pas à l'aide de son imagination 
à ce que le narrateur ne put lui faire connaître. 

Nous avons déjà vn, à propos du combat des Trente, quelle 
circonspection il apportait dans ce récit, attestant bien qu'il 
racontait le fait comme il l'avait entendu, « car je n'y fus 
my^ »i ajoutait-il. Nous retrouvons encore dans plusieurs 
autres endroits cette même circonspection témoignant com- 
bien il prenait à cœur d'éviter les reproches qu'il adressait 
aux autres chroniqueurs. ÂinsiS parlant du siège de Vannes 
et des aventures qui y survinrent, comme il n'était sans 
doute pas très bien renseigné sur ces aventures, il aime mieux 
se taire que risquer de se tromper. « Et y a vint, dit-il, de 
belles aventures et grandes proesses, d'ung costé et d'aultre, 
que je ne sçavroye pas raconter ne dire au vray ; si vault 
mielx que je m'en taise. » Quelques pages plus loin^, on le 
voit encore s'arrêter et garder le silence plutôt que d'avancer 
des choses fausses ou même seulement suspectes. 

Cette grande réserve de Jean le Bel l'amène à être très 
circonspect dans ses jugements. Bien que, manifestement, ses 
préférences aillent à Edouard III, néanmoins, quand il lui 
£aut apprécier une action où son adversaire ne lui fut pas 

1. T. n, p. 12. 

2. T. II, p. 21. 



xxviij INTRODUCTION. 

inférieur, et de laquelle chacun d'eux sembla sortir honora- 
blement, il expose les différentes opinions émises sur ce fait, 
mais ne se prononce pas en faveur de l'un plutôt que de 
l'autre. Ainsi, en 1339S les armées française et anglaise, 
après avoir été un certain temps en présence à Buironfosse, 
se retirèrent sans livrer bataille, s'attribuant réciproquement 
la victoire. Jean le Bel, au lieu de prendre parti pour l'un 
ou pour l'autre, expose les raisons pour lesquelles chaque 
adversaire s'attribue la victoire et laisse ensuite au lecteur, 
qui a entendu ces raisons, le soin de « donner l'onneur à la par- 
tie, laquelle, par raison et les &itz d'armes, avoir le doibt^ ». 
Sa circonspection ne l'empêche pas cependant de blâmer 
certains faits ou certains traits de caractère quand il le 
juge à propos. Ayant vécu quelque temps au milieu des 
Anglais, il put remarquer combien ils étaient envieux. 
Il n'hésite donc pas à dire^ « que les Angles sont com- 
munément envieux sur tous estrangiers quant ilz sont à 
leur dessus, mesmement en leur pays », et plus loin « que 
envye ne fust onques morte en Angleterre^ ». Le caractère 
léger des Français ne pouvait non plus lui échapper ; peut- 
être eut-il à en souffrir, car, parlant des défenseurs d'Au- 
ray^, qui ne voulurent pas se rendre à Charles de Blois, 
« pour promesse qu'il sceut faire », il ajoute cette réflexion : 
« Car François ont toudis promis et mal payé. » Si les 
Anglais sont envieux et les Français légers, les habitants 
de Bruxelles sont des orgueilleux et « ont toudis voulu estre 
les plus grands de Brabant* ». 

1. Gh. XXXII. 

2. T. I, p. 165. 

3. T. I, p. 17. 

4. T. I, p. 36. 

5. T. I, p. 312. 

6. T. I, p. 210. 



INTRODUCTION. xxix 

Si Jean le Bel est en général réservé dans ses jugements, 
il n'en est pas moins de son siècle, et même, pourrait-on 
dire, He sa caste. Fortement imprégné des préjugés dont la 
noblesse était alors imbue, il n'apprécie guère que cette 
classe et ses faits et gestes. Aussi, dans sa chronique, 
s'étend-il avec complaisance sur les belles passes d'armes, 
les beaux coups d'épée, tandis que tout ce qui est tactique 
ou diplomatie lui échappe. Dans ces conditions, il ne pou- 
vait assister sans amertume et sans rancœur à la déchéance 
de cette noblesse, tandis que s'élevaient la roture et la 
bourgeoisie. Depuis le commencement du xiv* siècle, on 
voyait, dans les conseils du roi et dans les grandes admi- 
nistrations, prédominer peu à peu des gens de petite extrac- 
tion. Les nobles, au contraire, confinés dans leurs châteaux 
et dédaignant tout ce qui était en dehors des armes et 
de la guerre, étaient à peu près relégués au second plan. 

Les idées préconçues de Jean le Bel se font jour, surtout 
quand il assiste aux revers essuyés par Philippe de Valois 
et aux succès d'Edouard III. Pour lui, le roi de France 
fut vaincu parce qu'il « a tousjours creu povre conseil de 
clercs et de prélats » et « non pas les seigneurs et barons de 
son pays* ». A son avis, « il luy voulsist mielx avoir creu 
aultre conseil que ses maistres des comptes et trésoriers^ ». 
Edouard III, au contraire, fut vainqueur, « car tousjours a 
creu bon conseil en ses besongnes, et ses gens, chevaliers et 
escuiers amé^ ». Aux yeux de Jean le Bel, les impru- 
dences commises par la chevalerie à Crécy et à Poitiers, 
l'organisation et l'armement supérieurs de l'armée anglaise, 
l'habileté plus grande d'Edouard III n'entrent pas en ligne 

1. T. Il, p. 66. 

2. T. II, p. 71. 

3. T. U, p. 65. 



XXX INTRODUCTION. 

de compte. Il ne voit qu'une chose : Philippe de Valois ne 
s'est pas entouré de chevaliers et de nobles et n'a pas suivi 
leurs conseils, tandis que son adversaire les a écoutés*; telle 
est la cause des désastres de Tun et des succès éclatants 
de l'autre. 

Notre chroniqueur éprouve cependant peu de sympathie 
pour les Anglais ; il le montre en particulier quand il parle 
de ceux qui se noyèrent au passage de la Tyne, en poursui- 
vant les Écossais, « de quoy il ne nous chaloit pas grande- 
ment^ ». Néanmoins, s'il est rude, il n'est pas sans pitié et 
sans cœur. On trouve quelquefois sous sa plume un mot de 
compassion en face des calamités, hélas ! si fréquentes pen- 
dant la période dont il retrace l'histoire. Ainsi, parlant de 
la destruction de l'abbaye d'Origny-Sainte-Benoite (Aisne) , 
qui fut incendiée et dont les religieuses furent violées par 
les Anglais^, il ajoute, après l'avoir raconté, que ^ ce fut 
grande pitié ». Plus loin^ à propos du sac de Durham par 
les Écossais, où femmes et enfants, prêtres et clercs qui 
s'étaient réfugiés dans l'église furent brûlés et où tout fut 
mis à feu et à sang dans la ville, la même expression de 
commisération lui part du cœur. De plus, il ajoute une 
prière pour les âmes des victimes et en faveur des bour- 
reaux qui se repentiraient. « Dieu pardonne aux âmes 
des morts et assouUe les vrays repentans qui ce firent ! » 

Nous devons toutefois reconnaître que la commisération 
et la pitié ne sont pas choses fréquentes chez Jean le Bel. 
Les quelques exemples que l'on peut citer témoignent qu'il 
n'est pas dépourvu de cœur; mais, bien souvent, il raconte 
froidement les massacres, les viols, les destructions, les 

1. T. I, p. 62. 

2. T. I, p. 160. 

3. T. I, p. 284. 



[^ 



INTRODUCTION. xxxj 

incendies, si fréquents pendant la partie du xiv® siècle 
qu'il nous fiait revivre. On sent dans ses récits rhomme 
de guerre habitué à la vue de toutes ces horreurs, et son 
plaisir est plus grand à raconter les « notables proesses et 
merveilleuses aventures, les grandes apertises et les beaulx 
fais d*armes » que sa pitié n'est émue par les atrocités et les 
calamités qui en résultent. 

n ne faudrait pas conclure de cela qu'il s'étend longue- 
ment sur les batailles et en décrit toutes les phases avec 
soin et en détail. Non, en quelques lignes il retrace la 
physionomie de l'action; ce n'est pas un tableau, mais une 
esquisse, et, sous ce rapport, Froissart lui est incontestable- 
ment supérieur. Mais, s'il est un peu faible dans ces cas, dans 
combien d'autres n'a-t-il pas montré un talent de premier 
ordre? D'une façon générale, au point de vue littéraire, on 
peut le mettre au même rang que Froissart. Il a même sur 
le chroniqueur de Yalenciennes cet avantage que sa langue 
est plus claire et moins dure. Jean le Bel est véritablement 
un écrivain français et se lit plus facilement que Froissart, 
dont le dialecte est plus rude et moins rapproché de notre 
langue. Au reste, un grand nombre de passages de notre 
chroniqueur peuvent figurer au rang des plus belles pages 
de la littérature française. Que de chapitres n'a-t-on pas 
admirés dans Froissart et qui étaient simplement des copies 
de Jean le Bel? Certes, on ne lira jamais sans émotion celui 
dans lequel il retrace les derniers moments du roi d'Ecosse 
Robert Bruce ou celui qui est consacré aux héroïques bour- 
geois de Calais. Dans ces pages, tout est simple, mais tout 
est vivant, tout est vrai, tout est pathétique. Ce sont de 
véritables tableaux faits de main de maître, dans lesquels 
aucune couleur ne choque, aucun trait n'est forcé et où chaque 
personnage est bien à sa place avec sa physionomie propre. 



xxxij INTRODUCTION. 

Dans un autre genre, Jean le Bel n'excelle pas moins. 
Il a le sentiment de la nature. Avec quelle fidélité ne nous 
dépeint-il pas le sauvage pays d*Ecosse, entrecoupé de 
vallées profondes, arrosé par des rivières pleines de cailloux 
et de grosses pierres, quand il retrace les maux endurés par 
l'armée anglaise cherchant à rejoindre les Écossais pour 
leur livrer bataille^? Grâce à lui, on suit admirablement la 
tactique des Écossais et on connaît dans tous ses détails leur 
manière de vivre en campagne. Dans ces chapitres, il fait 
ressortir avec une grande intensité le dénûment et les souf- 
frances de l'armée anglaise, engagée dans un pays maréca- 
geux, très accidenté, au milieu de montagnes et de forêts. 
Ces descriptions dénotent en Jean le Bel un observateur 
attentif ayant bien remarqué toutes les particularités de 
cette expédition. 

Si, laissant cette guerre d'Ecosse, à laquelle il prit part 
et dont il nous rapporte ses propres impressions, nous pas- 
sons à la guerre de Bretagne, qu'il connut seulement d'après 
ce qui lui fat raconté, nous retrouvons les mêmes qualités. 
Tout se suit et s'enchaîne bien ; le style est aussi clair et 
aussi limpide et le récit également animé par des dialogues. 
Enfin, comme nous l'avons déjà dit, on a dans Jean le Bel, 
non un simple annaliste ajustant bout à bout, sans vie 
et sans couleur, les faits dont il a pris connaissance, mais un 
véritable historien mettant en scène des personnages qui 
sentent, qui pensent, réfléchissent, parlent, combinent, 
enfin dans lesquels se trouvent le mouvement et l'animation 
de la vie réelle. 

Pour se rendre compte de l'art avec lequel il sait faire 
penser, agir et mouvoir ses personnages, que Ton relise les 

i. Gh. vm à xni. 



INTRODUCTION. xxxiij 

chapitres consacrés à la passion d'Edouard III pour la 
comtesse de Salisbury. Avec quelle vérité il nous montre 
Tamour aiguillonnant le roi qui s'est trouvé en JEsice de la 
belle comtesse dans son château. Gomme il nous dépeint 
bien la passion s'allumant peu à peu dans le cœur 
d'Edouard III et le poussant insensiblement à commettre 
l'acte le plus lâche et le plus déshonorant pour un 
homme. 

Ainsi que nous l'avons déjà fait ressortir précédemment, 
la chronique de Jean le Bel n'est pas dans son ensemble 
également bien composée et bien présentée. Le style est en 
général toujours clair; mais, vers la fin en particulier, plu- 
sieurs chapitres sont plus arides. Le conteur grave et 
souvent agréable, a £ait place à l'annaliste; on trouve 
plus de précision dans ces chapitres, plus de dates; mais, 
au point de vue littéraire, les autres leur sont supé- 
rieurs. Ce n'est pas à dire cependant que ces chapitres 
forment une tache dans l'œuvre de Jean le Bel. Non, on 
sent que c'est bien toujours le même narrateur, le même 
écrivain ; mais, soit que la fatigue ou l'âge se soient déjà 
fait sentir, soit que la perspective lui ait manqué pour mieux 
juger de l'ensemble des faits et les grouper en un tableau 
harmonieux, ils n'ofirent pas la perfection de ceux qui 
forment la première partie de sa chronique. 

Quoi qu'il en soit, Jean le Bel restera toujours désormais 
parmi nos meilleurs écrivains et nos historiens de premier 
ordre. Au reste, ses contemporains Jean d'Outremeuse et 
Froissart l'ont bien compris ; car, ne pouvant mieux faire 
que lui pour toute la partie qu'il avait traitée, ils le copièrent. 
Et si Froissart put, dans la suite de ses chroniques, l'égaler, 
je dirai même le surpasser en certains endroits, en donnant 
un tour plus vivant et plus pittoresque à son récit, Jean le 



xxxiv INTRODUCTION. 

Bel n'en restera pas moins son maître, oar ce fiit en mar- 
chant sur ses traces <iue le chroniqueur de Yalenciennes put 
s'élever au rang qu'il occupe dans la littérature et dans 
l'historiographie françaises. 

Notre intention n'est certes pas de rabaisser Froissart et 
de lui enlever l'auréole de gloire dont plusieurs siècles ont 
ceint son front; mais nous pensons qu'une œuvre de justice 
s'impose. Cette gloire, dont Froissart jouit seul pendant 
longtemps» il la doit en partie à Jean le Bal, car, parmi les 
chapitres les plus admirés et devenus classiques, plusieurs 
sont pris textuellement au chroniqueur de Liège. Avant la 
découverte du manuscrit de CMlons, on savait, comme, au 
reste, il avait eu la loyauté de l'avouer, que l'ancien secré- 
taire de la reine Philippe avait fondé et ordonné ses chro- 
niques sur celles de Jean le Bel, mais personne ne pouvait 
soupçonner qu'il l'avait copié en grande partie. On louait 
donc sans réserve l'ensemble de son œuvre, et tous les beaux 
passages qui sont du chroniqueur liégeois étaient présentés 
comme ses chefe-^d'œuvre. . Maintenant, il est possible de 
rendre à chacun ce qui lui appartient ; sans ravaler Frois- 
sart, on peut placer Jean le Bel à c&té de lui, sur le 
même plan. 

Aux yeux de notre chroniqueur, l'histoire était le moyen 
de transmettre à la postérité les vaillants fisiits des preux ; 
mais, comme il le dit, la renommée de ces héros qui se dis- 
tinguèrent sur les champs de bataille du xiv* siècle souffri- 
rait plus en exagérant leurs prouesses qu*en faisant con- 
naître simplement ce qu'ils accomplirent. Partant de ce 
principe, il cherche le plus possible à se maintenir dans la 
plus stricte impartialité et à éviter tout ce qui pourrait alté- 
rer la vérité. Aussi son œuvre estr-elle un peu sévère. £lle 
ressemble à ces statues antiques aux figures régulières. 



INTRODUCTION. XXXV 

mais impassibles, drapées dans de longues robes aux plis 
rigides et dont la beauté consiste surtout dans la pureté des 
lignes et dans l'harmonie des proportions. Froissart, dans 
ses chroniques, a une allure moins grave. Il voulut être 
surtout un brillant et un joyeux conteur, sans cesse en 
quête de plaisantes histoires ; il mettra avant tout en relief 
le côté pittoresque et amusant des événements, dont il fut le 
témoin ou que de gais compagnons lui racontèrent au 
cours de ses voyages. Ses chroniques ont donc, dans leur 
ensemble, une allure plus vive, plus alerte et ofirent un 
tableau plus riant et plus pittoresque des luttes et des che- 
vauchées de la fin du xiv^ siècle que celle de Jean le Bel ; 
mais, en revanche, on trouvera dans ce dernier plus de 
vérité et plus de sincérité. 

Il ne faudrait pas cependant conclure de là que l'on doive 
s'en rapporter entièrement à lui. Non, comme on pourra 
s'en rendre compte en étudiant sa chronique, il s'est trompé 
en bien des circonstances; sa chronologie est quelquefois 
inexacte ^ On peut également relever plusieurs erreurs de 
stratégie et de géographie^ ; mais on s'aperçoit bien vite que 
tous ces défauts proviennent, soit de renseignements erro- 
nés, soit de la confusion qui dut se produire chez lui à la 
suite d'énumération de divers noms de lieux sur la situation 
desquels il n'était pas fixé. Jamais il ne céda à la tentation 
de raconter un fait piquant, mais sur lequel il pouvait 
avoir des doutes. Froissart, sous ce rapport, eut moins de 
scrupules. 

Nous avons, dans notre publication, indiqué soigneuse- 
ment, en tête de chaque chapitre, les pages de Froissart 

1. Voy. en particulier 1. 1, p. 105, n. 1, et p. 275, n. 1. 

2. Voy. t. II, ch. Lxvii, la campagne de Derby. 



xxxvj INTRODUCTION. 

correspondant à ce chapitre, dans l'édition de M. Siméon 
Luce, en faisant ressortir les différences qui existaient quel- 
quefois entre les deux chroniqueurs. On verra, en parcourant 
ces indications» que dans sa première rédaction Froissart a 
généralement copié Jean le Bel. Comme le remarque très 
justement M. Siméon Luce, dans son introduction dei^roi^- 
sart^^ € on a plus vite fait d'y relever ce qui est original 
que ce qui provient d'une source étrangère. » Il énumère 
ensuite les additions faites par Froissart au récit de Jean le 
Bel dans les différents chapitres formant le premier volume 
de sa publication. 

Ce sont les suivantes : Entrevue du roi de France Charles 
le Bel avec sa sœur Isabelle d'Angleterre. — Voyage 
d'Edouard III en France et prestation d'hommage de ce 
prince à Philippe de Valois. — Préparatifs d'une croisade 
projetée par le roi de France. — Combat de Cadsand. — 
Divers incidents de la chevauchée de Buironfosse. — Prise 
de Thun-l'Évêque par Gauthier de Masny. — Sac de 
Relenghes et d'Haspres par les Français, d'Âubenton par 
les Hainuyers. 

Si nous continuons l'examen de l'ensemble de l'œuvre 
de Froissart jusqu'à la bataille de Poitiers, où il commence 
à devenir plus original, nous relevons les différences sui- 
vantes avec celle de Jean le Bel. 

Les chapitres xl à xlv de ce dernier, consacrés à la 
bataille du Salado, et d'une manière plus spéciale, aux 
événements de Flandre, de Brabant et de Hainaut, ont été 
omis par Froissart. 

Le chapitre xLVm, relatif à la guerre d'Ecosse, a été 
divisé en deux par Froissart, et dans la seconde partie*, 

1. T. I, p. xvm. 

2. T. n, p. 116 à 127. 



INTRODUCTION. xxxvij 

son récit, au début surtout, difiere quelque peu de celui de 
Jean le Bel. 

Le chapitre uv, relatif aux sièges de Rennes et d'Henne- 
bont, a été reproduit par FroissartS mais avec addition 
de quelques détails sur les premiers assauts d'Hennebont. 

Oq trouve également dans Froissart un récit plus ampli- 
fié que dans Jean le Bel* du siège de Vannes, de la descente 
d'Edouard III en Bretagne, de l'institution de l'ordre de la 
Jarretière 3, de la mort d'Ârteveld^ et surtout de la cam- 
pagne de Derby en Guyenne en 1345-1346. 

Froissart raconte aussi plus au long la chevauchée 
d'Edouard III en 1346 à travers la Normandie, l'Ile-de- 
France et la Picardie, et surtout la bataille de Grécy, dans 
l'exposé de laquelle il se montre réellement supérieur à Jean 
le Bel. 

Le chapitre lxxviii, concernant l'évêché de Liège, ne se 
retrouve pas dans le chroniqueur de Yalenciennes, qui, 
auparavant, a également supprimé le chapitre lxiv, dans 
lequel était raconté le viol de la comtesse de Salisbury. 

On peut constater dans tous les chapitres que nous venons 
de passer en revue, comme, au reste, dans la plupart des 
suivants, que Froissart suit presque toujours le récit de 
Jean le Bel, se contentant, en général, d'ajouter quelque 
épisode, quelques détails ou quelques noms. 

Les chapitres que Froissart amplifia beaucoup sont encore : 
le chapitre xc, relatif aux conflits qui surgirent entre Jean 
le Bon et les Navarrais et à la descente d'Edouard III 



1. T. U, p. 141 à 147. 

2. Gh. Lxi et Lxn. 

3. Gh. LXIV. 

4. Gh. Lxvi. 



xxxvîij INTRODUCTION. 

autour de Calais ; les chapitres xon à xciv sur Texpédition 
du prince de Galles dans le midi, l'arrestation du roi de 
Nayarre, la bataille de Poitiers. Il ne faudrait pas croire 
qu'après la bataille de Poitiers Froissart devient tout à 
fait original et ne suit plus que de loin les traces de Jean 
le Bel. n n'en est pas ainsi, et on peut encore relever 
dans ses chroniques bon nombre de chapitres qui n'en sont 
guère que la reproduction. Par exemple, les chapitres xcvn 
à CI du chroniqueur de Liège se retrouvent, à peu de diffé- 
rence près, dans les pages 93 à 106 du tome Y àeFraissarû 
(édition Luce). 

Les derniers chapitres de Jean le Bel^ se retrouvent bien 
encore dans l'œuvre du chroniqueur de Valenciennes ; mais 
ils sont généralement noyés au milieu de telles additions 
que réellement, à partir du siège de Paris par le régent, on 
peut dire que Froissart commence à voler de ses propres 
ailes. Â côté de ce qui lui appartient, les emprunts faits à 
Jean le Bel sont réellement de peu d'importance ; néanmoins 
il le suit toujours, et son récit lui tient lieu en quelque sorte 
de canevas. 

Dans ses autres rédactions, Froissart cherche à s'affran- 
chir davantage de Jean le Bel et s'efforce d'être plus origi- 
nal. On trouve en effet, entre la rédaction du manuscrit 
d'Amiens et de Rome et l'œuvre du chanoine de Liège, une 
différence plus considérable que dans la première rédaction. 
Non seulement il y a plus de détails, mais encore la trame 
du récit est modifiée en bien des endroits. Froissart a évi- 
demment voulu reprendre son travail en sous-œuvre, et, 
tout en conservant la même physionomie aux événements et 

1 . Gh. en à Gix. 



fe 



INTRODUCTION. xxxix 

en suivant le même ordre, il a apporté dans sa rédaction 
des modifications assez sensibles. 

S'il s'écarte, dans ces deux manuscrits en particulier, 
davantage de Jean le Bel que dans les autres, il est cepen- 
dant encore très loin de s'être rendu tout à fait indépen- 
dant. Non seulement l'outrage du chroniqueur de Liège 
forme toujours le fond de son œuvre, mais bien souvent 
des chapitres entiers ont été encore reproduits. On peut 
donc toujours affirmer que Jean le Bel fat vraiment le 
maître et l'initiateur de Froissart. Il eut certainement en 
lui un disciple hors de pair qui parvint à l'égaler et à pro- 
duire un ouvrage qui, étant plus considérable, aussi bien 
écrit et souvent présenté avec plus de charme et de coloris, 
l'éclipsà longtemps. 

Mais il faut aussi se rendre compte que l'oubli dans lequel 
tomba Jean le Bel eut pour cause non pas tant son infério- 
rité par rapport à Froissart qu'un autre motif tout matériel. 
Froissart avait, on peut le dire, absorbé l'œuvre de Jean le 
Bel et l'avait fait passer tout entière dans ses chroniques, 
qu'il prolongea jusqu'à l'extrême fin du xiv® siècle. Dans 
ces conditions, on comprend que le chanoine de Liège ait été 
mis de côté. On le retrouvait tout entier dans Froissart, et, 
en outre, on avait dans ce dernier la continuation du récit 
de ces luttes qui ensanglantèrent la dernière moitié du 
xiv® siècle. Peu à peu, le chroniqueur liégeois tomba tout 
à fait dans l'oubli, et ses manuscrits disparurent presque 
tous comme faisant double emploi avec ceux de Froissart. Il 
était réservé au xix° siècle de faire enfin revivre Jean 
le Bel. 

Tous les érudits s'occupant du xiv^ siècle et qui, par 
conséquent, consultaient souvent Froissart, désiraient se 



xl INTRODUCTION. 

rendre compte de rimportance d'une chronique dont l'an- 
cien curé de Lestines faisait si grand cas. Paulin Paris, 
un des premiers, pensa avoir découvert un manuscrit de 
la chronique de Jean le Bel. Dès 1842, il consignait le résul- 
tat de ses recherches dans son ouvrage sur les Manus- 
crits français de la bibliothèque du roi*, mais son 
hypothèse fut peu après mise en doute par J. Quiche- 
rat^. Quelques années après, en 1847, M. Polain signa- 
lait à TÂcadémie de Belgique de longs fragments de la 
chronique de Jean le Bel qu'il avait retrouvés dans le 
Myreur des histors de Jean d'Outremeuse ^. En 1850, il 
publia même ces fragments sous le titre de : les Vrayes chro^ 
niques jadis faites et rassemblées par vénérable homme 
et discret seigneur monseigneur Jehan le Bel, cha-- 
noine de Saint-Lamàert de Liège, retrouvées et publiées 
par M. L. Polain. (Mons, in-8'^, caractères gothiques.) 

Un des meilleurs érudits de Belgique qui recherchait soi- 
gneusement tout ce qui se rapportait au xiv^ siècle et qui 
laissa de nombreux travaux sur cette période, M. le baron 
Kervyn de Lettenhove, faillit mettre la main sur le seul 
manuscrit de Jean le Bel encore actuellement connu et 
découvert peu après à Châlons-sur-Marne. Son attention 
avait été attirée par la mention suivante de la Bibliothèque 
historique de la France, de Jacques Lelong, revue par 
Fevret de Fontette* : 

« Ms. Histoire vraye et notable des nouvelles Guerres et 
choses avenues depuis l'an 1326 jusques à l'an 61, en 

1. T. V, p. 354 à 367. 

2. Journal des Débats, feuilleton du 15 juin 1845. 

3. Yoy. Bulletin de VAcadémie royale de Belgique, t. XIV, 
p. 86-92. 

4. T. II, p. 169, no 17045. 



INTRODUCTION. xlj 

France, en Angleterre, en Ecoce, en Bretaigne et ailleurs, 
et principalement des haults faits du Roi Edowart d'Angle- 
terre et des deux Roys Philippe et Jehan, de France. 

« Cette Histoire est conservée dans la Bibliothèque de 
S. Pierre de Châlons. Elle est distribuée en 225 chapitres. Le 
premier commence ainsi : 

« Qui veult lire et oïr la yraye Histoire du prœu et gentil 
Roi Ëdowart, qui au temps présent règne en Angleterre, si 
lise ce petit Livre que j'ai commencé à faire et laisse un 
grand Livre rimé, que j*ai vu et lu, lequel aucun controu- 
veur a mis en rimes, par grandes faultes et bourdes, etc. 
L'auteur ne se fait pas connoitre, mais il assure avoir été 
témoin d'une partie des faits qu'il raconte et rapporte 
les autres sur la foi de personnes dignes de croyance. 
Voici ses termes : 

« Je veul mettre paine et entente quant je pourrai avoir 
loisir d'écrire par prose ce que je ai vu et ouï recorder par 
ceux qui ont été là où je n'ai pas été. . . » 

Voulant se rendre compte de ce que pouvait être cette 
chronique, il fit faire des recherches afin de la retrouver ; 
mais, pour ses recherches, il prit une fausse direction et 
s'adressa à Chalon-sur-Saône au lieu de Châlons-sur- 
Marne. Les investigations ainsi pratiquées n'aboutirent 
donc à aucun résultat, et c'est à M. Paul Meyer, aujour- 
d'hui directeur de l'École des chartes, que revient l'honneur 
d'avoir découvert le manuscrit de Jean le Bel. 

En 1861, travaillant à la bibliothèque de Châlons-sur- 
Marne, sou attention fut attirée par le manuscrit que le 
P. Lelong avait signalé. Il fit aussitôt part de sa découverte 
à M. Paulin Paris, qui s'empressa de la signaler à l'Aca- 
démie des inscriptions et belles -lettres le 18 octobre 



xlij INTRODUCTION. 

1861 Mil. Polain, membre de l'Académie royale de Belgicpie, 
qui, comme nous Tavoûs dit, d'était déjà beaucoup occupé de 
Jean le Bel et eu avait publié des fragments tirés de Jean 
d'Outremeuse, fit tout de suite copier le manuscrit de Châlons 
et publia en 1863, sous les auspices de l'Académie royale de 
Belgique, la première édition complète du texte du chroni- 
queur de Liège en deux volumes in-8*. Le texte de cette 
édition est en général peu correct. M. Polain ne s'est pas 
attaché assez strictement à reproduire la graphie du manus*- 
crit. Bien souvent, comme on pourra s'en rendre compte en 
comparant son édition à la nôtre, il ajoute, supprime ou 
change des lettres, rajeunit des termes, de sorte que la phy- 
sionomie de cette chronique se trouve modifiée dans son 
ensemble. Ainsi, à la fin d'un grand nombre de mots, il met 
z au lieu d'à; qui est dans le manuscrit, comme dans des-- 
quelWj quHlx, fUx, etc. Il donne aussi : cette pour celle ^ 
maréchal pour mareschalj encore pour encares^ escar-^ 
mitches pour eschammches, avinrent pour avindrent» 
harnais pour harnaSy marché pour marchiez etc. 

De plus, nous avons pu relever un certain nombre de 
mauvaises lectures qui altéraient le sens. 

Ainsi, ch. iv, p. 24 (t. I), on a castel au lieu de bas- 
tel (bateau). (Cf. 1. 1, p. 25.) 

Ch. xiY, p. 76, on a « le mariage fut tantost construit >y 
au lieu de con fermé. (Ci. 1. 1, p. 79.) 

Ch. XXVI, p. 129 : « Or veuil je retourner à messages 
d'Angleterre, » au lieu de messeigneurs . (Cf. 1. 1, p. 131.) 

Ch. xLU, p. 209 : « Si se mirent en ost les aucuns et rét^ 
nirenty » au lieu de revinrent. (Cf. 1. 1, p. 230.) 

1. Voy. Compte'r^ndu des séances de cette Académie, 1861, 
p. 266 à 27a. 



INTBODUCTION. xliij 

Ch. LïXj p. 310 : « Et les passùient de leurs chappe-- 
rons, » au lieu de pinsoienty qui, dans ce cas, veut dire 
railler. (Cf. 1. 1, p. 335.) 

T. II, ch. Lxx, p. 66 : en totU pays pour entour 
Parys. (Cf. t. H, p. 62, etc.) 

T. II, ch. Lxxn, p. 109 : Boumnes pour Bonyvent. 
(Ci. t. II, p. 93.) 

Enfin, on ne pouvait à l'aide d'aucune note rectifier, 
compléter ou contrôler le texte de Jean le Bel. Des som- 
maires très imparfaits et une table seulement de ces som* 
maires permettaient de consulter cette édition. Aussi, tout 
en reconnaissant le service que M. Polain rendit k l'histoire 
en publiant le premier texte complet du chroniqueur de 
Liège, il £aut bien reconnaître qu'une nouvelle édition s'im- 
posait. 

Pour établir le texte de notre édition, nous n'avons pu 
utiliser d'autre manuscrit que celui de Châlons-sur-Marne. 
C'est le seul que l'on connaisse jusqu'à présent qui contienne 
le texte des chroniques de Jean le Bel. 

Ce manuscrit est un registre in-4<', en papier, de 230 fol. 
de 306 millimètres sur 215. La chronique occupe les 
224 premiers folios, les 6 derniers sont consacrés à la Table 
des hystoires précédentes. Il provient de l'abbaye Saint- 
Pierre de Châlons-sur-Marne, dont le timbre noir est apposé 
sur le recto du premier folio et sur l'intérieur de la reliure. 
Ce timbre est ainsi composé : au centre, une crosse accom- 
pagnée de deux clefs, placées de chaque côté de la crosse, le 
tout entouré de deux cercles concentriques entre lesquels 
est cet exergue: CONVE. S. PET. CATHAL. 0. S. BEN. 

La reliure est formée de deux ais de bois recouverts de 
cuir; il y avait deux fermoirs de cuir qui ont disparu. Sur 



xliv INTRODUCTION. 

les deux plats de la couverture est un timbre doré portant 
au milieu ce chifire : 1 1)0^| S, avec les trois dous de la pas- 
sion au-dessous. Autour, on lit cet exergue, enfermé dans 
un double cercle : VIDETE, VIGILATE, ORATE. 

Ce manuscrit, écrit sur deux colonnes, de la même main, 
d'une bonne écriture qui semble de la preinière moitié du 
XV® siècle, est composé de deux sortes de papier. Les 161 pre* 
miers folios ont pour filigrane une roue hydraulique à 
augets, et du folio 162 à la fin, le filigrane est une tête de 
bœuf k longues cornes droites. 

Il ne porte pas de titre général, et rien en dehors du 
texte n'indique que ce sont les chroniques de Jean le Bel. 
En tête de la première page, on a le monogramme I. H. S. 
Après vient le titre du prologue, écrit à Fencre rouge, 
comme, au reste, tous les sommaires du manuscrit. Le 
prologue débute par une grande lettre ornée (Q). Au bas 
de cette première page est un dessin représentant une 
plante de plantain placée au milieu de ces mots : 
A LA HAC. En plus des sommaires, les premières 

lettres des chapitres et des paragraphes ont été également tra- 
cées à l'encre rouge et en gros caractères. Chaque alinéa a été 
distingué aussi par une patte de mouche tracée au vermillon ; 
mais, dans beaucoup de cas, les coupures sont défectueuses, 
et d'une manière générale, on n'a pu en tenir compte dans 
la publication. 

Ce manuscrit, qui est actuellement classé sous le n° 81 de 
la bibliothèque de la ville de Châlons-sur-MameS porte les 
traces d'autres numérotations. Sur le plat intérieur, on 
relève le n® 34, et sur le verso de la feuille de garde, cette 

1. Catalogue général des maniuerits des bibliothèques publiques de 
France. Départements, t. lU, p. 35. 



INTRODUCTION. xlv 

mention écrite à l'encre : « Bibliothèque de la ville de Châ- 
lons-s.-M., manuscrit n®90. » Ce numéro est répété dans le 
timbre de la bibliothèque placé au recto du premier folio. 

Il nous reste, en terminant, à remercier M. Gaston Ray- 
naud d'avoir bien voulu accepter d'être notre commissaire 
responsable et d'avoir suivi cette publication avec tant de 
soins ^ 

Jules YlARD. 

1. Les notes faites à l'aide de documents tirés du Record Office, 
Tappendice, sauf la pièce n» YUI, et la table des matières sont 
Tœuvre de M. Déprez. 



CHRONIQUE 



DE JEAN LE BEL 



Prologue^ 

Sommaire. 

Jean le Bel se propose de raconter d'une manière véridique 
rhistoire d'Edouard III, roi d'Angleterre, et des guerres qu'il 
soutint. Noms de quelques chevaliers anglais qui se distin- 
guèrent en sa compagnie. 

Commence histoire vraye et notable des nouvelles 
guerres et choses avenues depuis Van mil CCC XXVI 
jusques à Van LXI en France ^ en Angleterre, en 
EscocCy en Bretaigne et ailleurs, et principalement 
des haults faitz du roy Edowart d* Angleterre et des 
Il roy s Philippe et Jehan de France. 

Qui veult lire et ouir la vraye hystoire du prœu et 
gentil roy Edowart, qui au temps présent règne en 
Engleterre, si lise ce petit livre que j'ay commencé à 
faire, et laisse ung grand livre rimé que j'ay veu et 
leu, lequel aucun controuveur a mis en rime par 

1. Le Prologue de Froissart diffère de celui de Jean le Bel; 
dans la première rédaction revisée et dans la troisième, Frois- 
sart fait surtout l'éloge de la prouesse ; dans les autres rédac- 
tions, il fait connaître ce qu'il veut écrire en s'aidant de Jean 
le Bel. (Cf. Froissart, éd. Luce, t. I, p. 1-7 et 209 à 212.) 
I 1 



2 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 

grandes faintes et bourdes controuvées, duquel le 
commencement est tout faulx et plain de menchongnes 
jusques au commencement de la guerre que ledit roy 
emprit contre le roy Philippe de France. Et de là en 
avant peut avoir assez de substance de vérité et assez 
de bourdes, et sy y a grand plenté de paroUes con- 
trouvées et de redictes pour embelir la rime, et grand 
foison de si grands proesses racontées sur aucuns 
chevaliers et aucunes personnes qu'elles debveroient 
sembler mal creables et ainsy conmie impossibles; 
par quoy telle hystoire ainsy rimée par telz controu- 
veurs pourroit sembler mal plaisant et mal aggreable 
à gens de raison et d'entendement. Car on pourroit 
bien attribuer, par telles paroUes si desmesurées, sur 
aucuns chevaliers ou escuiers proesses si oultrageuses 
que leur vaillance en pourroit estre abessée, car leurs 
vrais fais en seroient mains creus, de quoy ce seroit 
donunage pour eulx, pourquoy on doibt parler le plus 
à point que on pœut et au plus prez de la venté. Car 
l'istoire est si noble, ce m'est advis, et de si gentile 
proesse, qu'elle est bien digne et mérite d'estre mise 
en escript pour le en mémoire retenir au plus prez de 
la vérité, s'il estoit qui bien le sceust et voulsist mielx 
faire de moy. Et sy y sont tant avenues d'aventures 
notables et périlleuses et tant de batailles arrengées 
et d'autres faitz d'armes et proesses puis l'an de grâce 
mil CGC et XXVI que ce gentil roy fut couronné en 
Engleterre, que il et tous ceulx qui ont esté avecq luy 
en toutes ces batailles et aventures, ou avecques ses 
gens là ou n'a pas esté en sa propre personne, conune 
vous pourrez cy aprez ouir, doibvent bien estre 
tenus et reputez pour prœus, combien qu'il y en ait 



CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 3 

grand foison de lelx qui doient estre réputé pour bou- 
verains prœus entre et dessus tous les aultres, si 
comme le propre corps du gentil roy, le prince de 
Galles son filx selonc sa jœunesse, le duc de Lencaste, 
messire Renais de Goban, messire Watier de Manny, 
messire Franc de Haie et pluseurs aultres* que je ne 
sçay tous nommer, car, par toutes les batailles que 
ceulx que j'ay nommé ont esté, ilx ont eu victoire 
pour eulx par terre et par mer et se sont monstrez si 
vassaument que on les doibt bien tenir prœuz et 
oultre prœuz, Maiz pour ce n'en doibvent pas les 
aultres qui avecques ont esté, pis valoir, car, à vérité 
dire, on doibt bien tenir tous ceulx à prœuz, lesquelx 
en celles batailles si crueuses et périlleuses, dont il y 
en a eu pluseurs, ont osé demourer jusques à la des- 
confîture, soufRsaument faisans leur debvoir. Et doibt 
bien soufEire de dire : ■ cil chevaliers fut le mielx fai- 
sant en celle bataille là, > et le chevalier nonomer et la 
bataille aussy ; et : « cil aultres dievahers fist moult bien 
aussy, et aussy fist cil aultre, > sans attribuer à nulluy 
proesse mal creable par corps d'omme achever. Et 
ainsy doibt on recorder de toutes les batailles et entre- 
prises dont on veult faire mencion, car on scet bien 
que, quant une bataille rengée est assemblée, la for- 
tune est tantost tournée d'un costé ou d'aultre, mais 
tousjours a de mielx faisans les ungs que les aultres, 
si les doibt on bien recorder en nommant qui les scet. 
Et pourtant que en ces hystoires rimées treuve 
on grand plenté de bourdes, je veul mectre paine et 

1. A ces noms de chevaliers anglais, FroL^^^ari a ajouté, dans 
pinceurs manuscrits, les noms de quelques ohevaliers français. 
(Cf. Pi-oisaan, éd. Luce, t. I, p. 211 et 212.) 



4 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 

entente, quant je pourray avoir loisir, d'escrire par 
prose ce que je ay veu et ouy recorder par ceulx qui 
ont esté là où je n'ay pas esté, au plus prez de la 
vérité que je poiuray, selonc la mémoire que Dieu 
m'a preste, et au plus brief que je pourray, sans nul- 
luy placquier. Et, se je ne le puis parfaire, si le face 
un aultre aprez moy, à cui Dieu en donnera la grâce. 

Chapitre P'. 

Sommaire. 

Règnes d'Edouard P' et d'Edouard II. Luttes contre les Écos- 
sais. Familles d'Edouard II et de Philippe le Bel, roi de 
France. Influence des Spencer sur Edouard II. La reine 
se réfugie auprès de son frère Charles IV, roi de France^ 
qui lui refuse assistance pour rentrer en Angleterre. Elle va 
alors, avec son fils et les chevaliers qui raccompagnaient, 
à la cour de Jean de Hainaut et lui demande son appui. 

Cy aprez est contenue la génération du noble roy 
Edowartj et comment il fut dechassé d^ Angleterre^ . 

Premièrement, pour entrer en ma matere, certaine 
chose est que l'opinion des Angles est communément 
telle, et l'a on souvent veu avenir en Angleterre puis 
le roy Ârtus, que entre deux vaillans roys d'Angle- 
terre a tousjours eu ung mains soufïisant de sens et de 
proesse. 

Et assez est apparant au gentil roy Edowart, qui 
maintenant règne, pour lequel ceste hystoire est 

1. Cf. Froissart, éd. Luce, t. I, p. 9, § 1, à 22, § 9, et Va- 
riantes^ p. 213 à 229. Les débuts de ce chapitre diffèrent un 
peu dans Froissart, surtout dans le ms. de Rotoe. 



i272-i3i4] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 5 

encommencée ; car venté est que son ayeul, que on 
clamoit le bon roy Edowart^ fut moult sage, prœu- 
donime, hardy, entreprenant et bien fortuné en fait 
de guerre, et eut moult à faire encontre les Escots et 
les conquist ni fois ou iiii, et ne pœurent oncques les 
Escots avoir victoire ne duré sur luy tant qu'il vesqui . 
Et, quant il fut trespassé, son filx^ de son premier 
mariage, qui fu père à ce gentil roy Edowart, fut 
aprez luy couronné, qui pas ne le ressembla de sens 
ne de proesse, ains gouverna et maintint son règne 
moult salvagement et par le conseil d'aultruy, par 
quoy en aprez luy en meschey moult durement, ainsy 
que vous porrez cy aprez ouir, s'il vous plaist. Car 
assez tost aprez comme il fut couronné, le noble roy 
Robert de Breux^, qui estoit roy des Escots, et tant 
souvent avoit donné à faire au bon roy Edowart des- 
susdit qu'on tenoit pour moult prœu, reconquist toute 
Escoce et la bonne cité de Bervych * avecq, et ardi et 
gasta grand partie du royaume d'Angleterre, bien 
mi journées ou v dedens le pays par ii fois, et descon- 
fit celluy roy et tous les barons d'Angleterre en ung 

1. Edouard P', dit aux Longues- Jambes, fils d'Henri IH, suc- 
céda à son père vers la fin de 1272 et régna jusqu'à sa mort, 
le 7 juillet 1307. Il eut à lutter successivement en Ecosse contre 
Jean Baillol, Guillaume Wallace et Robert Bruce. 

2. Edouard II, quatrième fils d'Edouard I" et d'Eléonore de 
Castille, monta sur le trône d'Angleterre le 7 juillet 1307, fut 
déposé le 13 janvier 1327 et assassiné le 21 septembre suivant. 

3. Robert Bruce, fils de Robert Bruce compétiteur de Jean 
Baillol, fut roi d'Ecosse du 25 mars 1306 au 7 juin 1329. 

4. Berwick, auj. ch.-l. de district à l'embouchure de la Tweed; 
Froiêsart (éd. Luce^ t. 1, p. 216] donne les noms d'un bon 
nombre de villes et de châteaux repris par les Écossais. 



6 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [i314 

lieu que on dit Estnivelin^, en bataille rangée, et de 
celle desconfiture la chasse dura par n jours et n nuits, 
et s'enfouit ledit roy d'Angleterre à moult poy de ses 
gens jusques à Londres ; mais pour tant que ce n'est 
pas de nostre jnatere, je m'en tais à tant. 

Cil roy qui fut père à ce gentil roy Edowart avoit 
deux frères de remariage^, desquelx l'ung avoit nom 
le conte Marescaux, et estoit de moult sauvage et des- 
guisée manière ; l'autre estoit appelle messire Aymé et 
estoit conte de Gayn, et estoit prœudons, doulx et 
débonnaire et bien amé de bonnes gens. 

Cil roy estoit marié à la fille ^ le beau roy Philippe 
de France, qui estoit une des plus belles dames du 
monde et encor est selonc son aage, et eut de luy 
deux filz et n filles, desquelz deux filz est l'aisné le 
gentil roy Edowart, de cui ceste hystoire est encom- 
mencée, l'aultre eut nom Jehan d'Althem* et morut 
assez jeune ; l'aisnée fille ^ fut mariée assez jeune au 
jœune roy David, roy d'Escoce, filz à ce prœu roy 
Robert, duquel nous avons parlé cy dessus; l'aultre 
fille ^ fut mariée au duc Bonnaus'^ (sic) de Guérie, qui 

1. Victoire de Stirling ou de Bannockbum remportée par 
Robert Bruce le 25 juin 1314. 

2. Edouard P% après la mort de sa première femme, Éléo- 
Dore, fille de Ferdinand HI, roi de Gastille (1290), épousa 
Marguerite de France, fille de Philippe le Hardi, dont il eut 
Thomas, comte de Norfolk, dit le comte maréchal, parce qu41 
était grand maréchal d'Angleterre, Edmond, comte de Kent, et 
une fille morte en bas âge. 

3. Edouard II avait épousé, le 25 janvier 1308, à Boulogne, 
Isabelle, fille de Philippe le Bel. — 4. Jean d'Eltham, comte de 
Cornouailles. — 5. Jeanne. — 6. Éléonore. — 7. Renaud III, 
dit le Gros, succéda à son père en 1343. 



1314-1328] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 7 

aprez fut appeliez duc de Guérie, et eut de celle n fllx 
qui sont encores en vie, desquelx l'aisné est duc de 
Guérie et l'aultre eut nom messire Edowart^. 

Cil beau roy Philippe eut trois filx avecq celle fille, 
laquelle fut mariée au roy d'Angleterre dont j'ay parlé 
dessus, et furent ces m filz moult beaulx, desquelx 
l'aisné eut nom Loys et fiit au vivant de son père roy 
de Navarre 2, et l'apella on le roy Hustin; le second 
eut nom Philippe le Bel ; le tiers ot nom Charles et 
furent tous trois roys de France aprez la mort de leur 
père, droit par succession, l'ung aprez l'aultre, sans 
avoir hoir masle de leur corps engendré. 

Siques aprez la mort du roy Charles, les xii pers et 
les barons de France ne donnent point le royaume à 
la serour, laquelle estoit royne d'Angleterre pour ce 
qu'ilx vouloient dire et maintenir, et encore font, que 
le royaume de France est bien si noble qu'il ne doibt 
mie aler à femelle ne par conséquent au roy d'Angle- 
terre*, son aisné filx, car, comme ilx veulent dire, le 

1. Edouard s'empara du duché de Gueldre, en 1361, au 
détriment de son frère, et le garda jusqu'à sa mort en 1371. 

2. A la mort de sa mère, Jeanne de Navarre (2 avril 1305, 
n. st.), Louis X lui succéda au royaume de Navarre. (Voy. 
Secousse, Mémoire sur f union de la Champagne et de la Brie 
à la couronne de France, dans les Mémoires de V Académie des 
inscriptions et belles-lettres y t. XVII, p. 295.) 

3. Avant Edouard IH, la fille de Louis X et les filles de Phi- 
lippe V le Long avaient été déjà écartées. (Voy. Paul Viollet, 
Comment les femmes ont été exclues en France de la succession 
à la couronne, dans les Mémoires. de V Académie des inscriptions 
et belles-lettres, t. XXXJV, 1895, IP partie, p. 124-178, et Ser- 
vois. Documents inédits sur Vavènement de Philippe le Long, 
dans V Annuaire-bulletin de la Soc. de VHist, de France, 1864, 
IP partie, p. 44-79.) 



8 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1307-1328 

filz de femelle ne pœut avoir droit ne succession de 
par sa mère venant, là où sa mère n'a point de droit * • 

Siques par ces raisons les xn pers et les barons de 
France donnent par conmiun accort le royaume de 
France à messire Philippe, filz jadis à messire Charles 
de Valoys, frère jadis à ce beau roy Philippe dessus- 
dit, ainsy ostent le royne d'Angleterre et son filx, qui 
estoit hoir masle et estoit filz de le serour le derrain 
roy Charles. 

Ainsy ala ledit royaume hors de droicte ligne, ce 
semble à moult de gens, de quoy grandes guerres 
nasquirent et grand destruction de gens et de pays 
sus le royaume de France, ainsy que vous porrez ouir 
ici aprez, car c'est le fondement de ceste hystoire. 

Et pour recorder les grands entreprises et faite 
d'armes qui en sont avenus, car puis le temps du 
bon roy Charlemaine n'avindrent si grandes aven- 
tures de guerres ou royaume de France, or veuil je 
revenir à nostre droicte matière et taire de ceste 
jusques atant que point et lieu en sera. 

Cil roy d'Angleterre, père à ce gentil roy Edowart qui 
ores règne, gouverna moult sauvagement le royaume 
et fist moult de merveilles en son pays par le conseil 
et enhortement messire Huon le Despensier^, qui 
avoit esté nourry avecques luy dès son enfance. Et 

1 . Voyez aussi sur cette question : E. Déprez, La papauté^ 
la France et VAngleterrCy le chapitre relatif à la Question 
dynastique. 

2. Hugues Spencer descendait d*un gentilhomme d* Artois 
nommé Guerlain de Gommiecourt qui s*était fixé en Angle- 
terre, où Henri III lui avait donné la charge de dépensier; de 
là son surnom de Spencer ou Dépensier, (Froissart, éd. Kervyn 
de Lettenhove, t. II, p. 499.) 



i3i4-1322J CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 9 

avoît tant fait cil messire Huon qu'il et messire Hue 
son père estoient les plus grands barons d'Angleterre, 
tant de pouoir que de richesse. Et estoient toudis ou 
le plus maistres du Conseil du roy et vouloient mais- 
trier et surmonter tous les haults barons d'Angle- 
terre par envie, de quoy avindrent puis en aprez au 
pays et à eulx liiesmes moult de maulx et de tour- 
mens, car aprez la grand desconfiture d'Estruvelin là 
où le roy d'Escoce desconfist ce roy d'Angleterre et 
tous ses barons, conmie vous avez ouy ci dessus, 
grand envie et murmure multiplia ou pays entre les 
nobles barons et le Conseil du roy, mesmement contre 
ledit messire Huon, et luy mettoient sus que par son 
conseil ilx avoient esté desconfîtz, et que pour tant 
qu'il estoit favorable au roy d'Escoce, il avoit tant 
conseillié et tenu le roy en négligence en Angleterre, 
que les Escots avoient reconquis la bonne cité de 
Beruich et ars im journées ou v du pays par n fois, et 
au derrain eulx tous desconfits; et sur ce les dits 
barons eurent pluseurs fois parlement qu'ilx en pour- 
roient faire, desquelx le cuens Thomas de Lencaste, qui 
estoit oncle au roy, estoit le plus grand et principal. 
Sy avint que ledit messire Hue fist entendant au 
roy, son seigneur, que ces seigneurs avoient fait 
aliance contre luy et qu'ilz le mettroient hors de son 
pays et royaume, s'il ne se gardoit. Et tant fist par son 
enhortement, que le roy fist à ung jour prendre tous 
ces seigneurs là où ilz estoient assemblez, et en fist 
decoler sans delay et sans congnoissance de cause 
jusques à xxxn* des plus grands barons, desquelx le 

1. Froissart (éd. Luce, t. I, p'. 13) donne le chiffre de vingt- 
deux. 



10 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1322-1325 

mendre estoît banneret, et tout premièrement le conte 
Thomas de Lencaste^ qui estoit son oncle, prœu et 
saint homme, ce disoit on, et fîst puis aprez de beaulx 
miracles au lieu où il fut decolez ; de quoy ledit mes- 
sire Hues acquist grand hayne de tout le pays et aussy 
de la royne et du conte de Gayn dessusdit, qui estoit 
frère du roy. Ledit messire Hue ne cessa point à tant 
de enhorter le roy à malfaire, car, quant il aperchut 
qu'il estoit mal de la royne et du conte de Gayn, il 
mist si grand descort entre le roy et la royne par 
amyes et mauvaises accointances, qu'il ne vouloit venir 
en lieu où elle fust. Et dura ce descord assez Icmgue- 
ment, et tant multiplia que puis il convint wydier la 
royne hors d'Angleterre*, ly et monseigneur Ëdowart, 
son ainsné fllz, pour doubtance de leur corps. Et s'en- 

1. C'est le 22 mars 1322 (n. st.) que Thomas de Lanças tre 
fut décapité. Murimuth (éd. Thompson), p. 36, fait connaître 
les noms de plusieurs seigneurs mis à mort en même temps que 
T. de Lancastre. 

2. La reine Isabelle ne s'enfuit pas d'Angleterre, mais partit 
pour la France au mois de mars 1325 (n. st.), chargée par 
Edouard II de traiter de la paix avec Charles le Bel, paix qui 
fut conclue à Paris le 31 mai. Comme il était entendu que le 
comté de Ponthieu serait transmis à son fils aîné Edouard, ce 
dernier s'embarqua à Douvres pour faire acte d'hommage le 
12 septembre. C'est après cette date que la reine ne voulut 
plus rentrer en Angleterre par crainte de Hugues Spencer. 
[Froissarty éd. Kervyn de Lettenhove, t. II, p. 499 à 501. — 
Voy. Murimuth, éd. Thompson, p. 43 et 44, et Rymer, Fœderay 
éd. de la Record commissiouy t. II, I" partie, p. 595 et 609.) 
Froissart (éd. Luce, t. I, p. 15) donne de longs détails sur 
l'arrivée d'Isabelle à Boulogne-sur-Mer et sur son entrevue 
avec Charles le Bel. (Voy. aussi la Chronique anonyme pari- 
sienne y dans les Mémoires de la Soc, de VHist, de Paris , 
t. XI, p. 100, qui renferme quelques détails sur l'entrevue 
de Vincennes, le 8 octobre 1325.) 



1325] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. il 

fuy en France au roy Charle son frère, qui adoncques 
regnoit, et enmena avecques elle en France ledit conte 
de Cayn, le sire de Mortemer^ et pluseurs aultres 
chevaliers, lesquelx n'osèrent demourer en Angle- 
terre^ pour la doubtance et faveur qu'ilx avoient à 
luy, dequoy ilz estoient moult hays dudit messire Hue. 
Quant ledit messire Hue vit qu'il avoit fait une 
partie de ses voulentés, mis à destruction les plus 
grands barons d'Angleterre, la royne et son aisné 
filz hors du royaume dechassé, et qu'il avoit ainsy le 
roy à sa voulenté attrait, il fist aprez tant de bonnes 
gens justicer et mettre à mort sans loy et sans juge- 
ment pour tant qu'il les tenoit pour suspets, et tant 
fist de merveilles par son orgueil que les barons qui 
demourés estoient et les remanans ou pays ne le 
pœurent plus porter, ains quirent les aucuns accord 
entre eulx paisiblement et firent si secrètement sçavoir 
à la royne, leur dame dessusdite, qui avoit esté bien 
par l'espace de m ans à Paris ^, elle et son aisné filx, 

1. Roger de Mortimer, à la suite d'une révolte (fin de 1321 
et commencement de 1322) avait été condamné à l'emprison- 
nement perpétuel. Sur le point d'être décapité, il s'échappa de 
la Tour de Londres, le 1*' août 1324, et vint à Dunkerque. 
(Moranvillé, Chronographia regum Francorum, t. I, p. 268.) 

2. Froissart (éd. Luce, t. I, p. 14 à 17) s'étend longuement 
sur le voyage de la reine en France et son entrevue avec 
Charles IV. 

3. Isabelle ne resta pas trois ans à Paris avec son fils, car, 
débarquée en France au mois de mars 1325 (n. st.), nous voyons 
que, le 27 août 1326, à Mons, son fils Edouard promet d'épou- 
ser Philippe de Hainaut, fille de Guillaume de Hainaut, dans 
les deux ans qui suivront cette date. [Froissart ^ éd. Kervyn, 
t. II, p. 502 et 503, et, d'après Adam Murimuth, elle débarqua 
en Angleterre le 28 septembre iZ2'à.^^ Murimuth, éd. Thomp- 
son, p. 46.) 



12 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1326 

comme bannye et dechassée de son pays et royaume, 
comme vous avez ouy, se elle pouoit trouver voye ne 
manière quoy elle pœut avoir gens d'armes jusques à 
la somme de mille armeures de fer ou là entour, elle 
voulsist ramener son filz et toute sa compaignie où 
royaume d'Angleterre, ils trairoient tous vers die et 
luy et obeiroient comme à leur seigneur, car ilz ne 
pouoient plus porter les desroys et faitz que le roy 
faisoit où pays par le conseil dudit mes^e Huon^ et 
de ceulx qui de son accord estoient. 

Quant la royne entendi ce mandement, elle s'en ala 
secrètement conseiller à son frère Charle, roy de 
France, qui bien voulentiers l'entendi et luy conseilla 
adoncques qu'elle l'entrepreist hardiement, car il luy 
aideroit voulentiers et luy presteroit de ses gens ceulx 
qu'elle vouldroit avoir, et avecques ce de son or et de 
son argent ce qu'il luy en fauldroit. Sur ce, la royne 
se parti de luy et se pourvey ainsy qu'elle pœut, et 
pria secrètement des plus grands barons de France 
desquelz elle se fîoit le plus et qui plus voulentiers 
estoient pour cel affaire, et en pensoit estre bien cer- 
'taine. Et le flst aussy sçavoir secrètement à ces barons 
d'Angleterre qui avoient vers elle envoyé; mais on 
ne le peut si celer que ledit messire Hue le Despen- 
siers ne le sceust. Si fîst, le terme pendant, tant par 
messages et par dons et promesses, que le roy Charle 

1. Rymer (Fœderuy éd. de la Record commission, t. II, I" par- 
tie, p. 615 et suiv.) fait connaître toute une suite de lettres 
d'Edouard II à Isabelle, à son fils Edouard, au pape, aux cardi- 
naux, etc., par lesquelles il engage la reine et son fils à revenir 
et interdit à son fils de se marier sans son consentement. Dans 
plusieurs de ses lettres, il est fait allusion à l'influence de 
Hugues Spencer sur Edouard II. 



1326] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 13 

de France ftit si enhortés par son conseil ^ qu'il manda 
se serour, et luy desconseilla et deffendi si hault qu'il 
pœut qu'elle se relaiast de celle chose qu'elle avoit 
emprise. Quant la dame entendi ce, se elle fut esbahye 
ce ne fust pas merveille, et bien aperchut que son 
frère estoit mal enfourmé, car rien qu'elle pouoit dire 
à rencontre ne luy pouoit valoir n'aydier ; si s'en par- 
tist moult triste et merveillie, et retourna en son hos- 
tel, et ne se relaya point pour ce à appareillier. 

Le roy son frère le sceut, si fut couroussez et fist, 
par le conseil qu'il eut, [conmiander] que nul sur corps 
et sur avoir de son royaume se meut ne alast avecques 
la royne sa serour . Quant la dame le sceut, elle fust assez 
plus couroussée que devant, ce ne fut pas merveille, et ne 
sdéut que faire ne que penser, car toutes ses besongnes 
luy venoient au contraire et estoient venues de long 
temps, et luy faloit, ce luy sembloit, par mauvais con- 
seil, cil qui mielx luy debvoit aider à son grand 
besoing, et si se aprochoit le terme qu'elle avoit 
mandé à ceulx desquelx elle se confioit en Ëngleterre. 
Si demoura moult esgarée sans nul confort, comme 
celle laquelle ne sçavoit qu'elle deut faire ne que 
devenir. 

En aprez on luy fit entendant que se elle ne se gar- 
doit sagement, que le roy le feroit prendre et enme- 
ner en Angleterre pour relivrer à son mary le roy, et 
detendroit son fîlz avecques luy, car il ne luy plaisoit 

1. Voy. Thomas JValsingham, Historia anglicana, éd. H. Th. 
Riley, 1. 1, p. 179. FroUsart (éd. Luce, 1. 1, p. 222 et 223) dît, 
dans le ms. de Rome, que Hugues Spencer, par ses manœuvres, 
fit échouer le mariage projeté entre Edouard m et une des 
nièces de Charles IV le Bel. 



14 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1326 

plus que elle eslongast son mary. Adonoques fut elle 
plus esbahye que devant, car elle amast mieU estre 
desmembrée et morte que venir ou pouoir son mary 
ne ou pouoir messire Huon le Despensier, qui nul 
bien ne luy vouloit. Si se parti, au plus tost et au plus 
coyement qu'elle pceut, elle et ses filz en Taage de 
XV ans. 

Adonques le cuens de Gayn, le sire de Mortemer et 
tous les aultres chevaliers d'Angleterre qui s'en estoient 
aftiis avecq elle se partirent avecques elle, et tant fist 
par ses grands journées qu'elle vint en Gambresis 
hebergier en une petite ville, à l'ostel* d'ung povre 
chevalier qui luy fist assez d'aise et de honneur selonc 
son petit pouoir; et séjourna lendemain layens conune 
femme travailiie et dechassée. 

Si avint que nouvelles en vindrent à messire Jehan 
de Haynau, seigneur de Beaumont^, qui adoncques 
estoit en la flour de son aage, et l'ala tantost veoir et 
luy fist toute l'onnour et la révérence que il peut, car 
bien le sçavoit faire. 

La dame qui moult estoit triste luy conmienca à 
complaindre, en plourant moult piteusement, ses dou- 
leurs et ses aventures, et comment elle estoit chassée 
d'Angleterre, elle et son filz, et venue en France soubs 
la fiance de son frère le roy, et conmient elle cuidoit 
estre pourvueue de gens d'armes de France par le 

1. Froissart (éd. Luce, t. I, p. 20) donne le nom de ce châ- 
teau, Buignicourt (auj. Bugnicourt, Nord, arr. de Douai, cant. 
d'Arleux), qui appartenait à Nicolas d'Aubrecicourt. 

2. Jean de Beaumont était fils de Jean II, comte de Hainaut, 
et de Philippe de Luxembourg. (Voy., sur lui, Froissart ^ éd. 
Kervyn de Lettenhove, t. XX, p. 291.) 



4326] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 15 

conseil de son frère, pour râler plus poissaument et 
remener son iBlz ou royaume d'Angleterre, ainsy que 
ses amis luy avoient mandé, et conune son fi^ere fut 
conseillié en aprez, conune vous avez ouy ; et lui conta 
conmient et à quel meschief elle estoit là afiuye atout 
son fîlz conune celle qui ne sçavoit en cui n'en quel 
pays trouver confort ne soubstenance. 

Ghâpiire II. 

SOMMÀIBS. 

Jean de Hainaut promet son aide à Isabelle pour la ramener, 
ainsi que son fils, en Angleterre. Leur embarquement à 
Dordrecht. Ils débarquent près de Tabbaye de Saint-Edmond, 
reçoivent des renforts et mettent ensuite le siège devant 
Bristol, où Edouard II et les Spencer se sont renfermés. 

Comment messire Jehan de Haynau remena la royne 
d* Angleterre et son fih aisné en Angleterre * . 

Âdoncques commença ledit messire Jehan de Haynau 
moult tendrement à plourer de pité qu'il en eut, et 
luy dist : c Certes, Dame, veez cy vostre chevalier 
qui ne vous fauldra pour mourir, se tout le monde 
vous faloit, ains feray tout mon pouoir de vous et 
vostre fîlz conduire et remettre en vostre estât en 
Angleterre, à l'ayde de vos amis, qui delà mer sont, 
ainsy comme vous dictes; et je, et tous ceulx que je 

1. Cf. Froissart, éd. Luce, t. I, p. 22, § 9, à 29, § 13, et Va- 
riantes, p. 229 à 243. Le ms. de Rome donne de longs détails 
sur Tentrevue de la reine et du comte de Hainaut, sur leur 
débarquement en Angleterre et les débuts de leur expédition. 



16 CHRONIQUE DÉ JEAN LE BEL. [1326 

pourray prier y mectrons ainchois la vie et avrons, se 
Dieu plaist, gens d'armes assez sans Fayde des Fran- 
çoys. » Qui adoncques eust veu la belle dame esplourée, 
soy dresser en estant pour cheoir aux piez du gentil 
chevalier, et le remercier de celle grand promesse 
que fait luy avoit, se il le voulsist souffiîr, il eust eu 
le cueur moult dur, se grande pité ne luy en preist. 
Maiz, quant elle ne peut faire ce qu'elle vouloit, c'est 
assavoir de cheoir aux piez du chevalier, elle luy jetta 
ses bras au col et le baisa de joye et dist au gentil 
chevalier : c V^ mercys, se vous me vouliez faire ce 
que me promettez par vostre courtoisie, je devendroye 
vostre serfve et mon filz vostre serf à tousjours mais, 
et mettrions le royaume d'Angleterre tout à vostre 
bandon et à bon droit. » 

Adoncques, respondi le bon chevalier, qui estoit en 
la flour de son aage : c Ma chiere dame, se Je ne le 
vouloye faire, je ne le vous promecteroye pas, maiz 
je le vous ay promis, si ne vous en fauldray pour 
riens qui me puist avenir; mielx ameroye morir. > 
, Aprez ce parlement, quant ainsy fut accordé, le gentil 
chevalier fist tantost la dame et sa compaignie monter 
et les mena à Valenchiennes, à son frère, le gentil 
conte Guillaume^, qui les festia et honnoura tant qu'il 
peut, car très bien le sçavoit faire, et là séjourna la 
dame par l'espace de vni jours pour appareiller sa 
besogne. 

1. Guillaume P% comte de Hainaut^ était fils de Jean^ comte 
de Hainaut, et de Philippe de Luxembourg; il succéda à son 
père en 1304 et mourut le 7 juin 1337. Il avait épousé^ en 1305, 
Jeanne de Valois qui, après la mort de son mari, se retira à 
l'abbaye de Fontenelles. 



1326] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 47 

Et ledit messire Jehan de Haynau fist escrire lettres 
moult affectueuses aux chevaliers et compaignons, 
desquels il se confioit le plus en Haynau, en Brabant 
et en Hesbaing^, et leur prioit si acertes qu'il pouoit, 
sur toutes amistiés, qu'ilz venissent avecques luy en 
celle entreprise. Si en eut grand plenté d'ung pays 
et de l'autre, qui y aloient pour l'amour de luy et 
grand plenté qui n'y aloient pas, combien qu'ilz en 
fussent priez. Et mesmement, ledit messire Jehan fu 
durement repris de son frère et d'aucuns de son 
propre conseil, pour ce qu'il leur sembloit que l'entre- 
prise estoit si haulte et périlleuse selonc les descords 
et les grandes haines, lesquelles estoient adoncques 
entre les barons et les communes d'Angleterre, et 
selonc ce que les Angles sont communément envieux 
sur tous estrangiers quant ilz sont à leur dessus, mes- 
mement en leur pays, siques chacun avoit paour que 
ledit messire Jehan, ne ceulx de sa compaignie n'en 
peussent jamais revenir. Maiz quoy que on luy blamast 
ne desconseillast, le gentil chevalier ne s'en voult 
oncques délayer, car, puisqu'il avoit promis à celle 
dame de la conduire jusques en son royaume, il ne 
luy fauldroit pour morir; et aussy chier avoit il 
prendre la mort avecques celle noble dame dechassée, 
se morir y debvoit, que aultre part, car tous cheva- 
liers doivent ayder et conforter à leur pooir toutes 
dames et puchelles dechassées et desconfortées à leur 
besoing, mesmement quant ilz en sont requis. 

Ainsy se parti celle noble dame de Yalenchiennes 
en Haynau, quant elle et ses gens furent appareilliez 

1. Pays de Liège. 

I 2 



18 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1326 

de ce qu'il leur faloit, et se mist à la voye sur la seurté 
du chevalier et de sa conduite ; et firent tant par leurs 
journées qu'il vindrent à Durdrach en Holande^ Là 
endroit se pourveirent de grands vaisseaux, de naves 
et de petis, i^nsy qu'ilz les peurent trouver, et mirent 
dedens leurs chevaulx, leurs harnas et leurs pour^ 
veances, et puis se conmiande[re]nt à la garde 
Nostre Seigneur, et se mirent à chemin par mer^. 

Ilz avoient entente de prendre port à ung lieu qu'ilz 
avoient [avisé], maiz ilx ne peurent, car ung grand 
tourment les prist en mer, si hors de leur chaoïin 
qu'ilz ne sceurent dedens ii jours là où ilz estoient; 
de quoy Dieu leur fist grande grâce et leur envoya 
belle aventure, car, s'ilz se fussent embastus en cdluy 
port ou prez, ilx estoient perdus davantage et cheus 
es mains de leurs anemis qui bien sçavoient leur 
venue; si les attendoient là pour les mettre tous à 
mort, et le jœune roy et la royne aussy ; maiz Dieu 
ne le vouloit mie adoncques consentir, si les fist 
ainsi que par droit miracle destourner, conrnie vous 
avez ouy. 

Or, avint au chief de ii jours que oelluy tourment 
cessa, et veirent les maronniers terre en Angleterre, 
et trahirent celle part moult joyeux, et prirent terre 

1. Dordrecht, port de Hollande, dans une tle du Waal. 

2. Thomas Walsingham (éd. Riley, t. I, p. 180) dit que 
2,757 hommes d'armes accompagnèrent la reine et Jean de 
Hainaut. La Chronographia regum francorum ne donne qu'un 
chiffre de 700 hommes d'armes (éd. Moranvillé, t. I, p. 280) ; 
Froissart (éd. Luce, t. I, p. 26) donne les noms d'un certain 
nombre de chevaliers qui accompagnèrent Jean de Hainaut 
dans son expédition. 



1326] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 19 

sur le sablon et sur le droit rivage de la mer, sans 
havre et sans droit port* et demeur[er]ent sur celluy 
sablon par trois jours à petite pourveance de vivres et 
descharg[ier]ent leurs chevaulx et leurs hamas. Et si 
ne sçavoient en quel endroit d'Angleterre ilx estoient 
arrivez, ou en pouoir d'amis ou d'anemis. Au quart 
jour, ilz se mirent à la voye à l'aventure de Dieu, 
conome ceulx lesquelz avoient eu toutes mesaises de 
fain et de froit, avecques la grand paour qu'ilz avoient 
eu et avoient encores ; et chevauch[er]ent tant d'amont 
et d'aval, et d'une part et d'aultre, que ilz trouverrent 
aucuns petis hamelès et villages, et puis aprez une 
grande abaye de noirs moynes que on appelle Saint 
Hemon*; sy se heberg[ier]ent [et] rafresch[ir]ent en 
celle abbaye par l'espace de m jours. 

Nouvelles s'espand[ir]ent par le pays tant qu'elles 
parvindrent à ceulx par qui seurté et mandement la 
dame estoit rapassée ; si s'apareillerent du plus qu'ilz 
poeurent de venir vers elle et vers son filz qu'ilz vou- 
loient avoir à Seigneur. Et le premier qui y vint, et 

1. Thomas Walsingham (éd. cit., t. I, p. 180) et Adam 
Murimuth (p. 46) disent qu*ils abordèrent au port de Har- 
wich, dans le comté d'Essex : « Apud Orwelle, in portu de 
Herewych. » (Voy. aussi Chronographia regum francorum, 1. 1, 
p. 281.) Edouard II, dans sa proclamation, datée du 27 sep- 
tembre 1326, mandant à tous ses sujets d'arrêter Roger de 
Mortimer, la reine et ceux qui les accompagnaient, dit qu'ils 
sont entrés en Angleterre dans le comté de Suffolk. (Rymer, 
Fœderay t. II, I'* partie, p. 643). On trouve dans ce recueil 
(p. 643 et suiv.) plusieurs lettres intéressantes relatives au 
débarquement et à la marche d'Isabelle en Angleterre. 

2. Abbaye de Saint-Edmond, une des plus célèbres d'An- 
gleterre. La Chronographia dit qu'ils passèrent par Oxford 
(t. I, p. 282). 



20 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [4326 

qui plus grand confort donna à ceulx qui estoient 
venuz avecques ly, ce fut le duc Henry de Lencaste, 
au tort col, qui ftit frère au conte Thomas de Len- 
caste^, qui fut decolé, ainsy conune vous avez ouy, et 
fut père au duc de Lencaste, qui, au temps présent, 
est l'ung des plus prœus et des beaulx chevaliers armé 
et desarmé qui soit en vye ; et vint à grand compai- 
gnie de gens d'armes. Aprez, tant d'ungs et d'aultres, 
vindrent contes, barons, chevaliers, escuiers à tant 
de gens d'armes qu'il sembla à tous qu'ilz ftissent 
hors de tous perilz. Et tous les jours leur croissoient 
gens d'armes ainsy qu'ilz aloient avant. Si eurent 
conseil entre eulx, la royne et les chevaliers, qui venus 
estoient devers elle, qu'ilz iroient droit à Bristo à tout 
leur puissance ; là le roy se tenoit adoncq, car estoit 
bonne ville bien fort fermée, grosse et riche, séant sur 
ung bon port de mer, et sy a ung chastel trop dure- 
ment fort séant sur la mer, sique la mer flote tout 
autour. 

Là endroit se tenoit le roy, messire Hue le Despen- 
sier le père, qui estoit prez en l'aage de mi" et x ans, 
messire H[ue], qui estoit le maistre conseiller du 
roy, qui tous les mauvaiz faits conseilloit, le cuens 
d'Ârondel ', qui avoit à fenmie la fîUe dudit messire 

1. Henri de Lancastre et Thomas de Lancastre étaient fils 
d'Edmond de Lancastre, fils puîné d'Henri III, roi d'Angle- 
terre, et de Blanche d'Artois, nièce de saint Louis. 

2. Edmond Fitz-Alan, comte d'Anindel, fils de Richard^ 
comte d'Arundel, et d'Alix de Saluces, avait épousé Alice, 
sœur du comte de Warren. Jean le Bel s'est trompé en lui 
donnant pour femme une fille d'Hugues Spencer. C'est à son 
fils Richard que se rapporte ce projet de mariage resté sans 
suite. (Froissart, éd. Kervyn de Lettenhove, t. XX, p. 1^4.) 



1326] CHRONIQUE OE JEAN LE BEL. 21 

Huon le jœune, et pluseurs chevaliers et escuiers qui 
repairoient entour du roy et entour la court, ainsy 
que gens d'estat repairent voulentiers entour leur sei- 
gneur. Si se mirent la royne et tous ces barons, che- 
valiers et seigneurs d'Angleterre, à chemin pour aler 
celle part; et par toutes les bonnes villes où ilz en- 
troient, on leur faisoit feste et honneur, et toudis leur 
venoient gens à destre et à senestre de tous costez. 
Et tant firent par leurs journées qu'ils parvindrent 
devant la ville de Bristo et rassieg[er]ent à droit siège 
fait. 

Chapitre III. 

Sommaire. 

Reddition de la ville de Bristol. Hugues Spencer le vieux et le 
comte d'Arondel sont pris, jugés et exécutés devant le châ- 
teau de Bristol, où se trouvent encore Edouard II et Hugues 
Spencer le jeune. 

Comment le conte d^Arondel et messire Hue le Dépensier 

le viel furent pris et justiciez^ . 

Le roy et messire H[ue] le Despensier le jœune se 
tenoient moult voulentiers au chastel ; le viel messire 
H[ue] le père et le conte d'Arondel se tenoient en la 
ville de Bristo, et pluseurs aultres lesquelx estoient 
de leur accord. Quant ces aultres et ceulx de la ville 
virent le pooir de la dame si grand et si enforchié, et 
prez que toute Angleterre estoit de leur accord, et 
veoient leur péril et leur dommage si grand et si appa- 

1. Cf. Froissarty éd. Luce, 1. 1, p. 29 § 13 à 31 § 15 ; Variantes, 
p. 243 et 244. 



22 CHROIfIQUE DE JEAN LE HBL. [i326 

rent, ilz eurent conseil qu'ilz se rendraient et la ville 
avecques, sauve leur vye, leurs membres et leur 
avoir. Mais acordé ne fut mie de par la royne et le 
conseil qui là estoit, s'elle ne pouoit faire sa voulenté 
dudit messire Huon le père et du conte d'Arondel, 
lesquelz elle haïoit souverainement, et pour eulx elle 
estoit là venue. Quant ceulx de la ville veirent €|ue 
aultrement ilz ne pouoient venir à paiz ne sauver leurs 
biens ne leurs vies, auffort ilz s'acorderrent et ouvri- 
rent les portes, siques la royne et tous les barons et 
messire Jehan de Haynau prirent leurs hostelz en la 
ville à leur plaisir, et les aultres qui dedens ne peurent 
loger, se hebergerrent dehors. Là fut pris ledit mes- 
sire H[ue] et le conte d'Ârondel et amenez devant la 
royne pour faire de eulx sa pure volonté, et aussi luy 
furent amenez les aultres siens jeunes enfans, Jehan 
son filz et ses deux filles S qui là furent trouvez en la 
garde dudit messire Huon ; de quoy la dame eut moult 
grand joye, et aussy eurent tous les aultres qui point 
n'amoient les Despensiers. S'ilz a voient grande joye 
entre eulx selonc ce, pouoit avoir grand dœul le roy et 
ly Despensier, qui estoi[en]t en ce fort chastel et qui 
veoient leur meschief si grand qui leur couroit seure 
si apertement, et veoient tout le pays tourné avecques 
la royne et son filz aisné et esmeus contre eulx. S'ilz 
eurent grand doulour et grand paour, ce ne fait pas à 
demander. 

Quant la royne et tous les aultres furent hébergez à 
leur aise et à leur voulenté, ilz assiegerrent le chastel 

1. Jean, comte de Cornouailles, mort jeune, Jeanne, qui fut 
mariée à David, roi d*£cosse, et Eléonore, qui épousa Renaud, 
duc de Gueldre. 



13^6] CHRONIQUE 0E JEAN LE BEL. 23 

au plus prez cpi'ilz poeurent, et puis fist la royne ame- 
ner messire Huon le viel et le conte d'Arondel devant 
elle et son aisné filz, et devant tous les barons qui là 
estoient, et leur dist que elle et son filz leur feroient 
bon et droit jugement selonc leurs faitz et leurs 
mentes. Adoncques, messire Hue respondi : < Madame, 
Dieu nous veille donner bon juge et bon jugement, et, 
se nous ne Tavons bon en ce monde, si le nous doint 
enTaultre. » 

Adoncques se leva messire Thomas Wage, bon che- 
valier, sage et courtois, qui estoit marescaus de Tost, 
et leur raconta tous leurs faitz et leurs œuvres tout par 
escript, et tourna vers ung chevalier, qui là estoit, 
affin qu'il raportast sur sa feaulté que à faire avoit 
par jugement de telles personnes et de teiz faitz. Le 
chevalier se conseilla aux aultres chevaliers et barons, 
et raporta par la plaine syeute qu'ilz avoient bien 
mort deservi pour pluseurs horribles faitz, lesquelz 
ilx avoient ouy là recorder et les tenoient pour vrais 
et tout clers, et avoient deservi par la diversité de 
leurs faits à estre justicez en trois manières; c'est 
assavoir : premièrement, trahynez, aprez decolez et 
aprez pendus à ung gibet. Tout en la manière qu'ilz 
furent condempnez, ilz furent exequtez pardevant le 
chastel de Bristo* , voyant le roy et ledit messire H[ue] 
le fil et tous cèulx de layens, qui grand despit en 
avoient, ce pœut chascun sçavoir. Ce fut l'an de grâce 
mil IIP et XXVI-, au moys d'ottembre^ 

1. Hugues Spencer le vieux fut supplicié le lendemain de la 
prise de Bristol. 

2. Par erreur le manuscrit donne mil UP et XXXVI. 

3. FroUsart indique plusieurs dates différentes pour cette 



24 chronique de jean le nbl. [1326 

Chapitre IY. 

SOMHAIAE. 

Fuite d'Edouard II et d'Hugues Spencer le jeune. Pris et rame- 
nés à Bristol^ le roi est envoyé sous bonne garde dans un 
château, et Hugues Spencer conduit à Hereford, où il est 
mis à mort. Départ d'une partie des compagnons de Jean 
de Hainaut; ce dernier reste avec quelques-'Uns. 

Comment le ray et messire Hue le jœune furent pris et 
ledit messire H[ué\ jugié à mort villaine^. 

Aprez ce que celle justice fut faicte, comme vous 
avez ouy, le roy et messire H[ue] le Despensiers, qui 
se veoient assiégez en telle angoisse et en tel meschief 
et ne sçavoient nul confort qui là endroit leur peust 
venir, se mirent en une matinée, entre eulx deux avec- 
ques petite maisnie, dedens ung petit bastel en mer 
par derrière le chas tel, pour aler ou royaume de 
Galles, s'ilz peussent, comme ceulx lesquelz se cui- 
doient bien mettre à sauveté. Maiz Dieu ne le volu 
mie souffrir, car leur pechié les encombra; si avint 
grande merveille et grand miracle, car ilz furent 
IX jours tous plains dedens le bastelet et s'efforchoient 
de nager avant tant qu'ilz pooyent, maiz ilz ne peurent 
si loing nager que tous les jours le vent, qui leur 
estoit contraire par la voulenté de Dieu, ne les reme- 

exécution : « Le jour Saint Denis en octembre » (éd. Luce, 
t. I, p. 31). Le 11 octobre, le 9 novembre. (Ibid., p. 244). 

1. Cf. Froissarty éd. Luce, 1. 1, p. 31 § 15 à 37 § 20; Variantes, 
p. 244 à 253. Le manuscrit de Rome donne de longs détails 
sur le retour d'Edouard et de sa mère à Londres et les fêtes 
qui y furent célébrées. 



1326] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 25 

nast chascun jour une fye ou ii à mains de la quarte 
part dudit chastel, siques tousjours les veoyent et 
^oongnoissoient bien ceulx de Tost de la royne. Au 
derraîn, aucuns compaignons de Holande, qui bien 
sçavoient nager et qui là estoient venu avecques mes- 
sire Jehan de Haynau, se mirent en basteaulx et en 
barquettes qu'ilztrouverrent là, etnagerrent aprez tant 
qu'ilz peurent, qu'onques les maronniers du roy ne 
peurent tant fuir devant eulx que au derrain ne fussent 
raconsuis et pris à tout leur bastel, et ramenez à la 
ville de Bristol et livrez à la royne et à son filz conmie 
prisonniers, qui en eurent moult grand joye, et aussy 
eurent tous les aultres à bonne cause, car ilz avoient 
accompli et achevé leur désir, à Tayde de Dieu, tout 
à leur plaisir. 

Ainsi reconquist laditte royne tout le royaume 
d'Angleterre pour son aisné filz, soubs le confort et 
conduite du gentil chevalier messire Jehan de Haynau 
et de sa compaignie; par quoy, il et tous ses compai- 
gnons furent tous tenus à prœus pour la raison de la 
haulte entreprise que ilz avoient fait, car ilz ne furent 
tous comptés quant ilz entrèrent en mer à Durdrach, 

1. Adam Murimuth [op. cit., p. 49 et 50) et Thomas Wal- 
singham [op. cit., p. 184) donnent un récit plus exacte 
semble-t-il, de la prise d'Edouard II. Le roi était parvenu à se 
cacher dans le pays de Galles, mais il fut livré, par trahison, 
aux émissaires de la reine le 16 novembre 1326, avec Hugues 
Spencer le jeune et plusieurs de ses compagnons. Th. Walsin- 
gham dit qu'il fut découvert près du château de Laturssan 
et confié à la garde du comte de Lancastre, qui le conduisit 
en son château de Kenilworth, où il resta tout l'hiver. Voy. 
aussi, sur la prise d'Edouard II : Chronographia regum fran- 
corum, éd. Moranvillé, t. I, p. 284. 



26 GHROIflQUE DÉ JEAN LK BSL. [i326 

ainsy cpie vous avez ouy, que m^ armeures de fer, qui 
firent la hardie entreprise pour l'amour de ladite 
royne, comme d'entrer es naves et passer la mer à 
sy poy de gens pour conquerre tel royaume oomme 
est Angleterre, malgré le propre roy et tous ses 
aydans. 

Ainsy, conune vous avez ouy, fust celle hardie 
entreprise achevée, et reconquist celle noble dame tout 
son estât par le confort et conduite du gentil cheva- 
lier messire Jehan de Haynau et ses compaignons, et 
mist à destruction tous ses anemis, et fut le roy mes* 
mement pris par celle meschance, conune vous avez 
ouy, dont tout le pays conmiunement eut grand joye, 
exceptez aucuns qui estoient de la partie dudit mes- 
sire Huon. 

Quant le roy et ledit messire H[ue] furent amenez à 
Bristo, le roy fut envoyez par le conseil des barons et 
des chevaliers en ung fort chastel * que je ne sçay 
nonuner, et commandé à garder bien et honnestement 
à gens d' estât, qui bien le debvoient sçavoir faire 
jusques à tant que le commun du pays avroit avisé 
comment on se maintendroit^. Et ledit messire H[ue] 
fut tantost délivré à messire Thomas Wage, le mares- 

1. Sur la captivité d'Edouard II, voy. en particulier : Frois- 
sart, éd Luce, t. I, p. 246. Il dit qu'il fut enfermé au château 
de Berkley. D'après Adam Murimuth (op, cii., p. 52) et Tho- 
mas Walsingham {op. cit,, p. 188), le transfert d'Edouard II, 
du château de Kenilworth au château de Berkley, aurait eu 
lieu autour des Rameaux de l'année 1327. 

2. C'est quelques jours après l'Epiphanie 1327 qu'Edouard II 
fut déposé, et la nouvelle lui f^t portée au château de Kenil- 
worth. Voy. Adam Murimuth (op. cit., p. 50 et 51) et Th. Wal- 
singham (op. cit. y p. 186 et 187). 



i326] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 27 

chai de l'ost. Aprez, se parti la royne et toute sa 
compaignie pour venir à Londres, qui est le chief d'An- 
gleterre, et se mirent au chemin. Ledit messire Tho- 
mas fist bien loïer et fort messire H[ue] le Despensier 
sur le plus petit et maisgre et chetif cheval qu'il poeut 
trouver, et luy fist faire et vestir par dessus ung 
tabart^ tout semé des armes qu'il soloit porter, et le 
faisoit ainsi par despit mener aprez le conroy de la 
royne par toutes les villes où ilx passoient, à trompes 
et à trompettes, pour luy faire plus grand despit, tant 
qu'ilz parvindrent à Harford, une bonne cité. 

Là fut la royne moult noblement recheue et à toute 
sa compaignie à grande solemnité. Ainsy y tint on une 
grande feste pour la feste de la Toussains, laquelle 
estoit à ce jour. 

Quant la feste fiit passée, ledit messire, qui point 
n'estoit amé là et à bon droit, fut amené par devant 
la royne et tous les barons et chevaliers, qui tous y 
fiirent assemblez, et luy furent recordez tous ses faits, 
que onques ne dist mot à l'encontre, siques il fut jugié 
par plaine sieute de tous les barons et chevaliers à 
mort et à justicer, ainsy que vous orrez. Ainsy chey 
ledit messire H[ue] de si hault en bas et tout son 
linagne aussy. 

Preniiere[me]nt, il fut trahyné sur ung bahut, à 
trompes et à trompettes, par toute la ville de Har- 
ford, de rue en rue, et puis sy fut amené en une 
grande place enmy la ville, où tout le pœuple estoit 
assemblé et venu. Là fut il lié sur une haulte eschielle 
tellement que chascun le pouoit veoir, et avoit on fait 

1. Manteau long de grosse étoffe. 



28 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1326 

en ladite place ung grand feu ^ . Quant il fut ainsy lié, 
on luy couppa tout premièrement le vit et les coulles 
pour tant qu'il estoit hérites et sodomites, ainsy 
comme on disoit, et mesmement du roy mesmes, et 
pour tant avoit le roy dechassé la royne par son 
enhortement. Quant le vit et les coulles luy furent 
couppez, on les jetta au feu et furent arses ; aprez, on 
luy fendi le ventre et luy osta on le cuer et le jetta on 
ou feu pour ardoir, pour tant qu'il estoit faulx de cueur 
et traitre, et que, par traitre conseil et enhort, le roy 
avoit honny et gasté son royaume, et mis à meschief, 
et fait decoler les plus haults barons d'Angleterre par 
lesquelz le royaume de voit estre soustenu et deffendu. 
Et, avecques ce, il avoit tellement enhorté le roy qu'il 
ne pouoit ne ne vouloit veoir la royne ne son aisné 
fil, qui debvoit estre leur seigneur, ains les avoit 
dechassez par doubtance de leurs corps hors du 
royaume. Âprez, quant ledit messire H[ue] fut atourné, 
comme dit est, on luy couppa la teste, et fut envoyée 
à Londres, et puis fu taillié en quatre quartiers, et 
furent envoyez aux quatre meilleurs citez d'Angle- 
terre aprez Londres. 

Aprez que messire Hue le Despensier fut ainsy jus- 
tice, comme vous avez ouy, la royne et tous les 
barons et chevaliers, et les communes du pays se 
mirent à chemin vers Londres, la bonne cité qui 
estoit le chief d'Angleterre, et firent tant par belles 
journées qu'ilz y parvindrent à grand compaignie ; et 
issirent conmiunement tous ceulx de Londres, petis 

1. Le récit du supplice infligé à Hugues Spencer le jeune 
difiPère un peu dans la Chronographia regum francorunif éd. 
Moran ville, t. I, p. 285. 



i326] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 29 

et grands, à rencontre d'elle et de son aisné filz, qui 
debvoit estre leur droit seigneur, et leur firent grand 
feste et grande révérence et à toute la compaignie 
aussy, et donnerrent grands dons à la royne et à ceulx 
qui leur sembloit le mielx employé. Quant ilz furent 
ainsy grandement recheus et testiez, comme dit est, 
et les compaignons qui passez estoient avecques mes- 
sire Jehan de Haynau furent reposez, ilz eurent chas- 
cun grand voulenté de retourner en leurs contrées, 
car il leur sembloit que leur besongne estoit bien 
faitte et qu'ilz avoient acquis grand honneur, et aussy 
avoient ilz; si prindrent congié de la royne et des 
barons. La royne et tous les barons leur prierrent 
assez de demourer encores ung petit de temps pour 
veoir qu'on vouldroit faire du roy, qui en prison 
estoit, conmie vous avez ouy. Maiz ilx avoient si grant 
désir de retourner à leurs maisons que prière n*y 
valut riens. 

Quant madame et son conseil veirent ce, ilz priè- 
rent à messire Jehan de Haynau qu'il voulsist demou- 
rer jusques aprez le Noël et detenist ses compaignons 
avecques luy, ceulx qu'il en pourroit détenir. Le gen- 
til chevalier ne voult pas laissier à faire ce service, 
ains voult achever son entreprise et veoir la fin de la 
besongne ; si se laissa prier, et ottroya courtoisement 
de demourer jusques à la voulenté de la royne, et 
détint de ses compaignons ceulx qu'il peut, mais 
moult petit, car les aultres ne vouloient nullement 
demourer, dont il fut durement couroussez. Toutes- 
fois, quant la royne et son conseil veirent que prière 
riens n'y valoit, ilz leur firent toute l'onneur et la révé- 
rence que peurent, et leur fist donner la royne grand 
argent et grands joyaulx pour leurs fraîz et pour leur 



30 CHRONIQUE DE JEAN LE KL. [1326 

service, à chascun selonc son estât, si grandement que 
chascun s'en debvoit bien loer, et aussy feirent ilz 
partout, et avecques ce, elle leur fist rendre Textima- 
tion de leurs chevaulx qu'ilz avoient laissié, si hault 
que chascun les voulut extimer sans débat et sans 
dire ne trop ne trop pou. Et tous furent payez en 
argent, en purs estrelins d'Angleterre, siques chascun 
s'en parti moult joyeux à grand honneur et à grand 
proffit, et repasserrent mer entre Douvre et Wissant, 
et bien revint chascun en sa maison bien fourni d'es- 
trelins d'Angleterre. 

Et le gentil chevalier messire Jehan de Haynau 
demoura, à la prière de la royne, à petite compagnie 
de ses gens entre les Anglois, qui ly faisoient tousjours 
toute l'onneur qu'ilz pouoient. Aussy faisoient les 
dames du pays, dont il avoit là grand foison, contesses, 
dames et pucelles, venues accompaignier la royne, et 
venoient de jour en jour, car il leur sembloit que 
le gentil dievalier l'avoit bien deservi, aussy l'avoit il 
pour certain. 

Chapitre V. 

Sommaire. 

Parlement tenu à Londres, à Noël 1326, à la suite duquel 
Edouard II fut déposé et la couronne transmise à son fils 
Edouard m. 

Comment le roy fut condempné et déposé de sa couronne 
et du gouvernement du royaums ^ . 

Adoncques, quant les compaignons de par de ça la 

1. Cf. Froissarty éd. Luce, t. I, p. 37 § 20 et 38 jusqu'au § 21 ; 
Variantes, p. 253 et 254. Le manuscrit de Rome dit que le 
Parlement eut lieu à Westminster six jours avant Noël et 
qu'Edouard fut couronné le jour de Noël. 




1326] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 3i 

mer furent partis de Londres et ledit messire Jehan 
fut demouré, ainsy comme vous avez ouy, la royne 
donna con^é aux gens de son pays que chascun ralast 
en sa maison et en ses besongnes, hors mis aucuns 
barons et chevaliers qu'elle détint pour le conseiller, et 
leur conunanda que tous revenissent à Londres à ung 
jour de Noël^ à une grand court qu'elle vouloit 
tenir. Quant ce vint le jour de Noël, elle tint sa grant 
court, ainsy qu'elle l'avoit dit, et y vinrent tous les 
contes, les barons et les chevaliers et tous les conseil- 
lers des bonnes villes du pays. A celle feste et à celle 
assemblée fut ordonné, par tant que le pays ne pouoit 
longuement demourer sans seigneur, que on mettroit 
en escript tous les faitz et les œuvres que le roy avoit 
fait par mauvaiz conseil, et tout son usage et son main- 
tieng, et comment il avoit gouverné le pays, telle- 
ment que on le peust lire en plain palaiz par devant 
tout le païz, et que les sages du païz peussent sur ce 
prendre bon conseil et bon accord comment ne par 
cuy le payz seroit gouverné doresenavant. 

Ainsy que ordonné fut, ainsy fut fait, et quant 
tous les faitz que le roy avoit fait et consentu à faire, 
et son usage et son maintieng furent leus et bien 
entendus, les barons, les chevaliers et tout le conseil 
des bonnes villes du pays se trairent ensemble à con- 
seil, et s'acorderrent la plus grand partie d'assez, et 
mesmement les plus grands barons et les plus nobles 
avecq le conseil des bonnes villes : selonc ce qu'ilz 
avoient là ouy lire et sçavoient la plus grand partie 

1. Thomas Walsingham [op. cit., p. 186) dit que ce parle- 
ment se tint le lendemain de rÉpiphanie, Adam Murimuth 
(op. cit., p. 50) dit immédiatement après TÉpiphanie. Voy. 
aussi Rymer, Fœdera, t. H, P® partie, p. 650. 



32 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [i326-i327 

de ses faitz et de ses maintiengs^, ilz dirent que telz 
homs n'estoit jamaiz digne de porter couronne ne avoir 
nom de roy^ ; maiz ilz s'acordoient tous que son aisné 
filz, qui là estoit présent son droit hoir, fut couronné ^, 
ettantost, ou lieu de son père, maiz qu'il preistentour 
luy bon conseil et sages et feables gens, par quoy le 
pays fut dès doncq en avant mielx gouverné que 
gouverné n'avoit esté par devant, et que le père fust 
bien gardé et honnestement tenu tant que vivre pour- 
roit, selonc son estât. 

Chapitre YI. 

Sommaire. 

Sacre d'Edouard UI. Jean de Hainaut et ses compagnons 
quittent l'Angleterre après TEpiphanie pour aller au tour- 
noi de Condé-sur-r£scaut. Ils sont comblés de dons et de 
faveurs; quinze cents jeunes chevaliers d'Angleterre les 
accompagnent pour prendre part au tournoi. 

Comment le roy Edowart fut couronné roy d'Angleterre 

en Vaage de XVI ans^. 

Ainsy que accordé fut par les plus haults barons et 

1. A la suite de ce parlement un acte d'accusation fut rédigé, 
dans lequel étaient énumérés tous les griefs reprochés à 
Edouard II. Voy. Twysden, Historiée anglicanse scriptores X, 
p. 2764 à 2768, et Rymer, Fœdera^ P« partie, t. II, p. 650. 

2. L'abdication d'Edouard II fut proclamée après la réunion 
du parlement, le 24 janvier 1327. C'est de ce jour que part le 
règne d'Edouard III. (Rymer, op, cit. y t. II, II® partie, p. 683.) 

3. Edouard III fut couronné à Westminster par l'archevêque 
de Cantorbéry le 1®' février 1327. (Rymer, Ibid., p. 684; Adam 
Murimuth, op. cit. y p. 51; Th. Walsingham, op. cit. y p. 188.) 

4. Cf. Froissarty éd. Luce, t. I, p. 38 § 21 à 40 § 22; Va- 



1326-i327] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 33 

par le conseil des bonnes villes, ainsy fut fait, et fut 
adoncques couronné le gentil, le prœu roy Edowart à 
Londres, qui au ten^s présent règne en Angleterre, 
Tan de grâce mil CGC XX VP, par devant tout le 
pays, à grand joye et à grand noblesse, en Taage 
de XVI ans. A l'entrée là fut très grandement bon- 
nouré le gentil chevalier messire Jehan de Haynau^ 
de tous les princes et chevaliers nobles et non nobles 
du pays, et luy furent donnez très grands joyaulx et 
richesses et à ceulx qui avecquesluy demourez estoient. 
Et demoura puissedi en grande feste et en grand 
solas des seigneurs et des dames qui là estoient, 
jusques aprez le jour de TEpiphanie, qu'il ouyt dire 
que le gentil roy de Bohême^, et le conte de Haynau 
son ft^re, et grand planté des seigneurs de France 
estoient celle saison assemblez à Gondé sur l'Escaut^ 
pour tournoyer. Adoncq ne voulut plus demourer 
pour prière que on luy sceust faire, pour le grand 
désir qu'il avoit d'estre à celluy tournoy et veoir son 
gentil frère et seigneur et les aultres qui là estoient, 
et mesmement le plus gentil roy qui oncques fut, ce 

riantes, p. 254 à 256. Le manuscrit de Rome donne plus de 
détails que Jean le Bel et les autres rédactions sur le sacre 
d*Édouard m. 

1. Le manuscrit donne par erreur 1336. 

2. Le nom de Jean de Hainaut figure parmi ceux des person- 
nages indiqués comme présents au sacre d'Edouard III. (Rymer, 
Fœderay t. II, IP partie, p. 684.) 

3. Le roi de Bohème avait emprunté au comte de Hainaut 
1,000 florins d*or de Florence pour subvenir aux frais qu*il 
avait faits au tournoi de Condé. [Frowarty éd. Kervyn de Let- 
tenhove, t. II, p. 510.) 

4. Gondé, Nord, arr. de Valenciennes, ch.-l. de cant. 

I 3 



34 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1327 

fut le noble, courtois et large roy de Bohême, qui 
durement l'amoit. Quant le noble roy Edowart, et la 
royne, et tous les seigneurs veirent qu'il ne vouloit 
plus demourer, et que prière n'y valoit rien, ilx luy 
donnerrent congié à dolant cuer. Et luy donna le jeune 
roy, par le conseil la royne sa mère, mi^ marcs d'es- 
trelinsS ung estrelin pour ung denier, de rente here- 
ditablement à tenir de luy en fief et à payer chascune 
année en la ville de Bruges, et donna à Philippe de 
Casteal, son maistre escuier et son maistre conseUler, 
cent marcs de rente, à payer ainsy comme dit est, et 
luy fist adoncques délivrer grand somme d'estrdiins, 
pour les fraiz de luy et de toute sa compaignie retour- 
ner en leur pays, et les fist conduire à grand plenté 
de chevaliers jusques à Daures^, et luy fist appareillier 
et délivrer tout son passage. Et les dames, mesme- 
ment la contesse de Garennes^, suer au conte de Bar, 

1. Kervyn de Lettenhove, dans son édition de Proistarty t. Il, 
p. 510, dit qu'Edouard III, par une charte du 16 février 1327, 
reconnut les bons services de Jean de Hainaut en lui accordant 
une rente annuelle de 1,000 marcs, à prendre sur le produit 
des droits d*issue que Ton payait à Londres sur les laines, les 
peaux et les cuirs. On voit en effet que Jean de Hainaut, par 
des lettres du 28 juin 1329, donna pouvoir à des marchands 
de la compagnie des Bardi de Florence, demeurant à Londres, 
de recevoir en son nom ces 1,000 marcs de rente qu'il perce- 
vait chaque année sur les coutumes de la ville de Londres aux 
termes de Pâques et de la Saint-Michel. Il leur donna égale- 
ment pouvoir de recevoir les 100 marcs qu'Edouard lli avait 
donnés à Philippe du Ghastel son valet. (Rymer, Fœdera^ t. II, 
IP partie, p. 769.) 

2. Douvres. 

3. Jeanne, fille de Henri m, comte de Bar, et d'Éléonore, 
fille aînée d'Edouard P', roi d'Angleterre; elle avait épousé 



4327] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 35 

et aucunes des aultres dames luy donnerrent grand 
foison de joyaulx au départir. 

Quant ledit messire Jehan fut venu à Daures, il et 
sa compaignie, ilz monterrent tantost pour passer 
oultre, pour le désir qu'il avoit de venir au temps et 
au point de ce tournoy qui debvoit estre à Gondé, et 
enmena avecq luy xV jœunes chevaliers et prœuz 
d'Angleterre, pour estre à ce tournoy aveccpies luy et 
pour eulz accointier des seigneurs et des compaignons 
qui là debvoient estre, et leur fist toute Fonneur et la 
compaignie qu'il pœut, et toumoyerrent u fois celle 
saison à Gondé puis cpi'ilz furent venus. Si me vueil 
taire de ce gentil chevalier jusques à tant que point 
en sera, et retourneray au roy Edowart. 

GHAPrTRE VII.*^ 

SOMMÀniE. 

Pour gouverner rAngleterre, Edouard III et sa mère prennent 
dans le conseil des hommes tels que le comte de Kent, 
Roger de Mortimer, Thomas Wage, etc. Après Pâques, 
Robert Bruce défie Edouard. Celui-ci concentre son armée 
à York et demande aide à Jean de Hainaut, qui le rejoint 
trois jours avant la Pentecôte. Enumération des principaux 
seigneurs venus avec Jean de Hainaut. 

Comment le roy Robert d'Escoce deffia le jœune roy 
Edowart et bouta feus en Angleterre ^ . 

Aprez ce que messire Jehan de Haynau se fut parti 

le comte de Garennes et était sœur d'Edouard !*', comte de 
Bar. 

1. Cf. PH>i88arty éd. Luce, 1. 1, p. 40 § 22 à 44 § 25 ; Variantes, 
p. 256 à 263. Dans le manuscrit de Rome (p. 256), Froissart^ 



36 CHRONIQUE DE JEAN LE KL. [1327 

du jœune roy Edowart et de madame la royne, ledit 
roy et madame gouvernerrent le pays par le conseil 
du conte de Gayn et par le conseil messire Rogier, 
seigneur de Mortemer, qui tenoit grand terre en 
Angleterre, bien vni" livres de terre, ung estrelin pour 
ung denier, et avoient esté tous ii bannis d'Angleterre 
avecques madame la royne et ledit roy, ainsy que 
vous avez ouy, et usèrent assez du conseil de messire 
Thomas Wage et de pluseurs aultres que on tenoit 
pour les plus sages d'Angleterre, conmient que aucuns 
en eussent en vye, car on dit que envye ne fust oncques 
morte en Angleterre, aussy veult elle régner en plu- 
seurs aultres pays. Ainsy passa Tyver et le karesme 
jusques à Pasques, et furent le roy et madame sa 
mère en bonne p^s ce terme durant. 

Avint que le ro^obert, qui avoit esté moult prœu 
et qui moult avoit souffert contre les Anglois et moult 
de fois avoit esté desconfit et dechassez au temps du 
bon roy Edowart, tayon de ce jœune roy Edowart, 
estoit devenu moult viel et malade de la grosse mala- 
die, ce disoit on. 

Quant ilz sceut les venues d'Angleterre, conunent le 
roy avoit esté pris et déposez de sa couronne et ses 
conseillers justicez et mis à destruction, ainsy comme 
vous avez ouy, il se pourpensa qu'il deffieroit ce 
jœune roy. Car, partant qu'il estoit jœune et que les 
barons du royaume n'estoient pas bien d'accord, si 
comme il cuidoit et ainsy que on luy avoit fait enten- 

qui avait été en relations personnelles avec Edouard Spencer, 
donne des renseignements intéressants sur les descendants des 
Spencer. Il s*étend aussi plus longuement sur le défi porté par 
Robert Bruce à Edouard III (p. 258). 



1327] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 37 

dant par aventure de la part d'aucun des envieux, il 
pourroit bien faire sa besongne et conquerre une 
partie d'Angleterre. Ainsi qu'il le pensa, ainsy le fist, 
et fist entour Pasque^ deffier le roy Ëdowart et tout 
le pays, et leur manda qu'il arderoit et gasteroit aussy 
avant qu'il avoit esté, quant la disconfiture avint à 
Estreuvelin. 

Quant le jœune roy se senti ainsy deffié et son con- 
seil aussy, ilz firent sçavoir par tout le royaume que 
tous nobles et non nobles fussent apprestez, chascun 
selonc son estât, et venist chascun à tout son pouoir 
au jour de l'Ascension ensuivant à Eurewik*, une 
bonne cité; et envoya grand foison de gens d'armes 
pour garder les frontières du pays devers Ëscoce, et 

1. Rien ne faisait prévoir cette gueqre au commencement 
de Tannée 1327. Nous voyons en effet, le 15 février, Edouard 
mander à Henry de Percy, à Raoul de Nevill et à d'autres de 
faire observer les trêves conclues entre son père et les Écos- 
sais et de punir ceux qui les transgresseraient. (Rymer, 
Fœdera, t. II, II* partie, p. 689.) De nouvelles lettres pour 
rappeler à Tobservance des trêves sont encore écrites au com- 
mencement du mois de mars 1327. [Ihid,, p. 695 et 696.) Mais, 
dès le 5 avril, Edouard III fait appel à tous les barons, prélats, 
abbés, vicomtes, etc., pour la guerre contre TEcosse. Il dit que, 
malgré sa volonté de s'entendre avec les Ecossais pour mainte- 
nir les trêves, Robert Bruce fait des préparatifs pourTattaquer. 
Il les convoque donc tous à Newcastle, sur la Tynne, pour le 
lundi avant TAscension, 18 mai 1327. [Ihid.y p. 702 et 703. 
Voy. aussi p. 705.) 

2. York. -— Par des lettres datées d'York le 17 juin 1327, 
Edouard III mande à tous les hommes de seize à soixante ans 
de venir, sous peine de forfaiture, le rejoindre à York pour 
repousser les Ecossais. (Rymer, Fœdera^ t. II, IP partie, 
p. 708.) Voy. aussi d'autres lettres analogues du 13 juillet sui- 
vant. [Ibid.y p. 709.) 



38 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1327 

puis envoya grands messages à ce gentil dievalier 
messire Jehan de Haynau^ en luy prya[nt] moult 
affectueusement qu'il le venist secourre et tenir com- 
paignie à ce besoîng, et qu'il voulsist estre par devers 
luy à Euruwik au jour de TAscension, à toute telle 
compaignie qu'il pourroit avoir de gens d'armes^. 

Quant cil gentil chevalier ouyt ce mandement, il 
envoya partout ses messages et lettres là où il cuida 
recouvrer de bons compaignons, en Flandres , en 
Haynau, en Brabant, en Hesbaing, et leur prioit si 
acertes qu'il pouoit, que chascun le voulsist sieuir le 
mielx monté et le mielx apresté que faire se pourroit, 
et venist à Wissant' pour passer oultre en Angleterre. 
Ghascun le siwi voulentiers selonc son pouoir, ceulx 
qui furent mandez et moult d'aultres qui ne furent pas 
mandez, pour tant que chascun cuidoit rapporter 
autant d'argent que les aultres en avoient rapporté, 
qui avoient esté en l'aultre chevauchée en Angleterre 
avecques luy, siques avant que ledit messire Jehan 
venist à Wissant, ilz se trouverrent plus de gens qu'il 
ne cuidoit avoir et qu'il ne voulsist avoir par aventure. 

Quant il et toute sa compaignie furent venus à Wis- 
sant, ilz trouverrent les naves toutes aprestées et y 

1. On voit, par des lettres d'Edouard lU données à York le 
29 mai 1327, que Jean de Hainaut, mandé par lui pour la 
guerre d'Ecosse, était sur le point d'arriver. (Rymer, Fœdera^ 
t. II, IP partie, p. 706.) Voy. aussi Froissarty éd. Kervyn de 
Lettenhove, t. II, p. 511. 

2. Les documents qui permettraient de retracer Thistoire de 
ces campagnes sont réunis au Public Record Office y dans les 
Scotch Rolls, année i d'Edouard III (Early Ghancery Rolls, 
n» 725). 

3. Wissant, Pas-de-Calais, arr. de Boulogne, cant. de Marquise. 



1327] CHRONIQUE OE JEAN LE BEL. 39 

mirent au plus tost qu'ilz pœurent chevaulx et harnas, 
et passerrent oultre, et vinrent à Daure, et ne ces- 
serrent de chevaucher nuit et jour tant qu'ilz pas- 
serrent la bonne cité de Londres, et vindrent trois 
jours devant la Penthecouste à la cité de Eurwick. Là, 
le roy et madame sa mère estoient à grand compai- 
gnie de barons pour le jœune roy compaignier et con- 
seiller, et attendoient aussy que toutes les gens 
d'armes, les archiers et les conmiunes gens des bonnes 
villes et des villages fussent passez oultre. Et ainsy 
qu'ilz venoient par grandes routes, on les faisoit loger 
es hameaulx à u liewes ou à m entour Eurwik, et les 
faisoit on oultre passer lendemain vers les frontières. 

Droit à ce point vint à Ëurwik le gentil chevalier 
messire Jehan de Haynau à grand compaignie ; s'il fut 
bien venu et grandement festié, ce ne fait pas à 
demander, car on luy fist livrer les plus beaulx faus- 
bours de la cité pour herberger, luy et ses gens, sans 
nul entre deux, et luy fut livrée une abbaye de blancs 
moynes pour son corps et son tinel tenir. 

En la compaignie^ dudit chevalier vindrent de Hay- 
nau le sire d'Engien^, qui adoncques estoit appelle 
messire Watyer, le sire de Faignoule^, messire Henry 

1. Froissart, éd. Luce> t. I^ p« 43 et 44, donne une liste 
plus étendue des compagnons de Jean de Hainaut. 

2. Gauthier d'Ënghien, fils de Gauthier d'Enghien et d'Yo^ 
lande, fille de Robert de Béthune, épousa Isabelle de Brienne 
et mourut vers 1342. [Froissart, éd. Kervyn de Lettenhove, 
t. XXI, p. 139.) 

3. Hugues, seigneur de FagnoUe et de Wiège, devint feu- 
dataire de Philippe de Valois et servait en 1342, dans Tost du 
duc de Normandie, en Bretagne, [fbid., p. 176.) 



40 CHRONIQUE DE JEAN LE KL. [1327 

d'Antoing ^, messire Fastres de Rues^, le sire de 
Havreck, castelain de Mons^, messire Alard de Brif- 
fueilh^, messire Jehan de Monteigny le jœune^ et son 
frère, messire Robert de Bailheu, de Fontaines FEvesque 
et de Moryaumés seigneur^, et pluseurs aultres que 
g'ay oublié à nommer. Du pays de Flandres y vinrent 
messire Hector Vilains, messire Jehan de Rodes, mes- 
sire Olfars de Guiste'^, messire Willaume de Strates^, 
messire Gossuin de Meule et pluseurs aultres. Du pays 
de Brabant y vinrent le sire de Duffle^, messire Thi- 
ris de Walcourt^% messire Rasses de Greiz", messire 

1. Henri d'Antoing était fils de Hugues d'Antoing, prévôt 
de Douai, et d'Isabeau de Buggenhout. Il fut tué en 1345, à la 
bataille de Staveren. [Froissarty éd. Kervyn, t. XX, p. 95.) 

2. Fastré du Rœulx était fils de Gilles, dit Rigant, du 
Rœulx, et d'Isabelle d'Yve. Il mourut le 21 mai 1331. (Ibid.^ 
t. XXIII, p. 39 à 41.) 

3. Gérard d'Ënghien, châtelain de Mons et seigneur d'Ha- 
vre, mourut au mois d'avril 1361. [ïbid.^ t. XXI, p. 532.) 

4. Alard, sire de BrifiPeuil, était fils d'Alard, seigneur d'An- 
toing et d'Ëpinoy, et de Marie, fille de Gautier de Torout ; il 
mourut, en 1345, au combat de Staveren. (Ibid., t. XX, p. 459.) 

5. Jean de Montîgny-en-Ostrevant était fils d'Eustache de 
Montigny et avait épousé Marie d'Ënghien, dite d'Havre. 
(Ibid., t. XXn, p. 225-226.) 

6. Robert de Bailleul, sire de Fontaine, était fils de Jean de 
Condé, sire de Bailleul et de Morialmé. [Ibid., t. XX, p. 240.) 

7. Wulfart de Ghistelles était fils de Jean III, sire de Ghis- 
telles, et de Marguerite de Luxembourg. (Ibid., t. XXI, p. 403.) 

8. Guillaume de Straten, échevîn du Franc de 1320 à 1322, 
mourut en 1348. (Ibid., t. XXIH, p. 163-164.) 

9. Henri Berthout, sire de DufiEle. 

10. Thierri de Walcourt, seigneur d'Aa, de Braine, etc., 
maréchal de Hainaut, fut tué, en 1345, à la bataille de 
Staveren. 

11. Raes van Gavere, qui relevait plusieurs fiefs du duché de 




1327] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 41 

Jehan de Ghastebercke, messire Jehan Palisre^, mes- 
sire Gille de Goteberque, les ni frères de Harle- 
becque^, messire Watier de Horteberque^ et pluseurs 
aultres. Des Hebignons^ y vinrent Jehan li Beaulx, 
channoyne de Liège ^, et en sa compaignie messire 
Henry son frère ^, messire Godeffroy de la Ghappelle, 
messire Huars d'Ohay, messire Jehan de Libines'^, qui 
tous quatre là furent faiz chevaliers, messire Lambert 
d'Oppey® et messire Gillebert de Hercs. Et sy y vin- 
rent aucuns chevaliers de Gambresis et d'Artois, de 
leur volenté, tant que ledit messire Jehan de Haynau 
eust bien en sa compaignie v*" armeures de fer bien et 
noblement montés. Aprez, en feste de Penthecouste, 
vint messire Willaume de Juley^ et son compaignon, 

Brabant, notamment ceux de Liedekerke et de Hérinnes-lez- 
Enghien. {Froissarty éd. Luce, 1. 1, Impartie, p. cxlv, note 11.) 

1. Jean Pyliser était bâtard de Jean P', duc de Brabant. 
(Froissarty éd. Kervyn de Lettenhove, t. XXII, p. 394.) 

2. Sur les trois frères de Harlebeke, voy. Froissart, éd. 
Luce, t. I, P® partie, p. cxlvi, note 2. 

3. C'est Gauthier, de Huldenbergh, seigneurie du Brabant. 
(Ibid,, note 3.) 

4. Du pays de Liège. 

5. C'est Jean le Bel, l'auteur de la Chronique. 

6. Henry le Bel, chevalier et échevin de Liège, avait épousé 
Julienne de Beaufort. (Fhoissart, éd. Kervyn de Lettenhove, 
t. XXII, p. 71.) 

7. Libine, comm. de Luxembourg, arr. de Neufchâteau. 

8. Lambert d'Oupey, chevalier, mourut le 1^' janvier 1346 
(n. st.). Voy. Froissarty éd. Kervyn de Lettenhove, t. XXII, 
p. 317. Voy. aussi Froissart, éd. Luce, t. I, P* partie, p. cxlvi, 
note 6. 

9. Guillaume, fils de Gérard VI, comte de Juliers, et d'Eli- 
sabeth de Brabant, épousa Jeanne de Hainaut et mourut au 
mois de février 1361 (n. st.). 



42 CHRONIQUE DE JEAN LE EBL. [1327 

le sire de Wildeberge, lequel messire Guillaume Ait 
puis duc de Juley, et estoit adoncques mal de son 
père le conte de Juley; et vint avecques luy messire 
Thierry, sire de Windeberge*, qui ftit aprez conte de 
Los, et messire de Branquebierge, qui estoit aussi 
mal de son père, qui estoit sire de Henselode; et s'es- 
murent ces m seigneurs de leur propre voulenté quant 
ilx entendirent nouvelles de la meute de messire 
Jehan de Haynau, pour luy faire compaignie, et ame- 
nerrent bien avecques eulx cincquante armeures de fer, 
chevaliers et escuiers. Quant ilz furent venus à Euru- 
wik, îlx furent bien festiez et hébergiez à Tostel des 
Prescheurs et là entour, ainsy qu'ilz pœurent. 

Chapitre VIII. 

Sommaire. 

Fêtes données à York en l'honneur de Jean de Hainaut et de 
ses compagnons. Rixe entre les archers anglais et les valets 
des seigneurs de Hainaut. Haine des Anglais pour ces der- 
niers. Abondance et bon marché des vivres à York et dans 
les environs. 

Comment les variés des Haynuiers eurent débat 

aux archiers d'Angleterre'^. 

» 

Aprez ce, le jœune roy, pour mielx festier ces sei- 

1. Thierri de Heinsberg, fils aîné de Godefroi de Heinsberg 
et de Mathilde de Looz, mourut en 1361. Le comte Louis de 
Looz le désigna pour son héritier en 1336. [Froissart^ éd. Ker- 
vyn de Lettenhove, t. XXI, p. 558). 

2. Cf. Froissarty éd. Luce, 1. 1, p. 44 § 25 à 50 § 27 ; Variantes, 
p. 263 à 268. Froissart, p. 47 et 263, fait connaître les noms 
de plusieurs chevaliers du Hainaut qui se distinguèrent dans 



1327] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 43 

gneurs et tous ceulx de leur compaignie, tint une 
grand court au jour de la Trinité à la maison des 
Frères Mineurs. Là, il et madame sa mère estoient 
herbergiez et tenoient leur tinel <;hascun à par ly ; 
c'est assavoir : le roy de ses chevaliers et la royne de 
ses dames, dont elle avoit grand foison. A celle court 
eust bien ly rois \f chevaliers seans ou cloistre, et y 
ot à ce jour faiz nouveaulx chevaliers, et madame la 
royne tint sa court en dortoir, et eut bien de dames 
seans à table lx qu'elle avoit mandé pour mielx fes^ 
tier ledit messire Jehan et ces aultres seigneurs. 

Là pouoit on veoir grande noblesse de bien servir 
de grand planté de mes et d'entremès, de si estranges 
que je ne les sçavroye nommer ne deviser. Là pouoit 
on veoir dames richement parées et noblement achem- 
mées, qui eust eu loisir. Mais, tantost aprez disner, 
conmiença ung grand hustin entre les garchons des 
Haynuiers et les archiers d'Angleterre*, qui entre eulx 
estoient hébergé, à l'occasion du jeu de dez, de quoy 
grand mal avint, si conmie vous orrez, car ainsy 
conmie ces garchons se combastoient à aucuns de ces 
Anglois, tous les aultres archiers de la ville et les 
aultres qui estoient hébergiez entre les Haynuiers furent 
tantost assemblez à tout leurs ars , hahay hahay {sief ainsy 

cette rixe. Le manuscrit d'Amiens (éd. Luce, t. I, p. 264) et 
surtout celui de Rome [ihid,, p. 265-267) délaient beaucoup 
le récit de cette agression des archers anglais. 

1. Le 14 juin 1327, Edouard III donna Tordre de faire une 
enquête sur les causes de la rixe qui s'éleva entre les hommes 
de pied des comtés de Lincoln et de Northampton et les hommes 
de Jean de Hainaut. (Rymer, Fœdera, t. II, IP partie, p. 707. 
Voy. aussi Froissart, éd. Kervyn de Lettenhove, t. II, p. 512.) 

2. Il doit y avoir à cet endroit quelques mots omis dans le 



44 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1327 

que pourceaulx, et navrèrent biaucop de ces garchons 
et les convint retraire en leurs hostelz. Le plus des 
chevaliers et de leurs maistres estoient encores en 
court, qui de ce ne sçavoient riens, et tantost qu'ilz 
eurent nouvelles de ce hustin, ilz se trairent du plus 
tost que ilz peurent chascun à son hostel qui y peut 
entrer, et qui ne peut, il le convint demourer dehors, 
car ces archiers, dont il y avoit bien deux mille, 
avoient le dyable ou corps et trayoient merveilleuse- 
ment pour tout tuer, et seigneurs et variés, et pour 
tout desrober. Et je mesmes qui fus là présent, ne 
peus en mon hostel entrer pour moy armer, moy et 
mes compaignons, tant trouvay d'Angles devant 
nostre huys pour debriser et desrober tout, et tant 
vismes de settes aprez nous voler, qu'il nous convint 
aultre part tirer et attendre l'aventure avecq les 
aultres. 

Quant ceulx qui pœurent entrer* en leurs hostelz 
furent armez, ils n'osèrent issir hors de leur hostel 
par devant pour les saiettes, ains issirent par derrière, 
par les courtilz, et rompirent les clostures et atten- 
dirent l'ung l'aultre en une place, tant qu'ilz furent 
bien G armez, sans nous et pluseurs aultres qui ne 
peusmes avoir nos armes. Quant cilz armez furent 
assemblez, ilz se hasterrent pour secourir leurs aultres 
compaignons qui deffendoient leurs hostelz en la 
Grand rue, ainsy qu'ilz pouoient, et passèrent cilz 
armez parmy l'ostel de monseigneur d'Angyen, qui 
avoit grandes portes derrière et devant sur la Grand 

manuscrit de Jean le Bel. Froissart^ qui le copie presque tex- 
tuellement, a mis : « et se boutèrent ou hahai » (éd. Luce^ 
t. I, p. 45). 



1327] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 45 

rue, et se ferirent estroittement dedens ces archiers. 
Du trait y eust aucuns des nostres navrés jusques à 
la mort, et au derrenier les archiers furent desconfits, 
et y en eust bien mors, que là en la place que aux 
champs, uf et xvi, qui tous estoient de Tevesque de 
Lincolle^ Sy croy que Dieu n'envoya oncques plus 
grand fortune à nulle gent, conmie il fist adoncques 
à messire Jehan de Haynau et à sa compaignie, car ces 
gens ne tendoient fors à nous murdrir et desrober, 
jasoit que nous ftissons là venus pour leur besongne. 
Maiz sache chascun que nous ne fusmes pas quittes à 
tant, car oncques gens ne demourerent en si grand 
angoisse n'en si grand péril de morir, sans ulle espé- 
rance jamais de retourner en nostre pays, ainsy que 
nous estions tous jours et toutes nuits, tant que nous 
demourasmes ou pays, que nous repassasmes à Wis* 
sant, car nous cheysmes pour ce fait, sur nostre corps 
deffendant, en la hayne de tout le pays, hors mis les 
grands barons; et nous hayoient assez plus que les 
Escots qui ardoient leur pays, et chascun jour on 
venoit dire à nos seigneurs de par aucuns chevaliers, 
lesquels pas ne nous hayoient, que nous fussons sur 
nos gardes, et de par le conseil du roy aussy, car ilz 
sçavoient bien yi" Angles assemblez en une ville qui 
nous vendroient tous tuer et murdrir par nuit ou par 
jour, et ne trouverroient nos gens personne de par le 
roy ne son conseil qui les osast aider ne secourir. 

Quant nous ouysmes ces nouvelles, se nous estions 
en grand mesaise de cuer, ce ne fait pas à demander, 
car nous ne sçavions que penser ne que aviser que 
nous peussons faire selonc ces nouvelles, et n'avions 

1. Lincoln. 



46 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [{327 

espérance de retourner, et n'osions eslonger le roy ne 
ses haults barons, et si ne pouvyons s^itir nul con- 
fort en euix pour nous aider ne garder, par quoy 
nous n'avions aultre entente fors de deffendre nostre 
corps, et de bien vendre nos vies, et d'aidier l'ung à 
Faultre comme bons frères. Si firent nos seigneurs et 
leurs conseillers pluseurs bonnes ordonnances par bon 
advis pour nous mielx garder et deffendre, par les- 
quelles il nous convenoit toute nuit gésir armés et par 
jour tenir en nos hostelz et avoir les hamas aprestez ; 
et nous convenoit tondis, par jour et par nuit, avoir 
connestables qui guetassent les champs et les chemins 
d'entour les villes, et envoyer aucunes escoutes demye 
lieue sus la ville pour escouter se gens vendroient, 
ainsy que on nous denonchoit chascun jour par gens 
creables, chevaliers et escuiers, qui bien le cuidoient 
sçavoir. Par quoy se ces escoutes oyoient gens esmou- 
voir pour traire par devers la ville, ilz se debvoient 
retraire vers ceulx qui gardoient les champs pour 
nous maintenir, pour quoy nous fussons plus tost 
montez à cheval ensemble et venus chascun en place à 
sa baniere, laquelle place estoit pour ce faire avisée. 

En telle paour, en telle angoisse demourasmes 
nous en ces fausbours par l'espace de trois sept- 
maines, que pour certain tous les jours nous rapport 
toit on telles nouvelles, et pires maintes fois, et si 
en veismes aucunes fois assez d'aparens, lesquelles 
forment nous esbahissoient, pour quoy nous n'osions 
oncques eslonger nos hostelz ne nos armeures, ne 
entrer en la cité, fors mis les seigneurs, lesquelx aucune 
fois aloient veoir le roy et la royne pour festier et 
pour sçavoir aucune chose de leur conseil, combien 
longuement on nous tendroit en telle angoisse sans 



1327] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 47 

nous mettre en œuvre pour quoy on nous avoit 
mandé. Maiz se le meschîef et la paour où nous estions 
n'eust esté si grand, nous séjournions bien aises, car 
la cité et le pays d'entour où nous estions estoit si 
planteureux, que dedens plus de six septmainnes que 
le roy et tous les princes et barons du pays et tous 
leurs gens d'armes et tous nos seigneurs et leurs com- 
paignons sejournerrent, n'y renchierist onques dens- 
rée pour vivre; et combien qu'en toute Angleterre 
n'est nulle vigne ne n'eust onques, si avoit on en 
laditte ville et venoit tant de vin de Gascongne et de 
Rin, que oncques pour les seigneurs qui là sejour- 
nerrent, ne pour tous les osts d'Angleterre qui là ou 
par en costé passoient, ne renchierist le gales que ung 
estrelin, ne la poullaile, que on n'eust ung gras chapon 
pour trois estrelins ou pour nn le meilleur, et n gros 
poules pour ni estrelins, xn harencs tout frès pour 
I estrelin; et chascun jour nous amenoit on feurre, 
litière et avaine à vendre par devant nos hostelz à si 
grand marchié que s'il fust bonne pays et que nul ne 
sejoumast en la cité, parquoy il ne nous convenoit 
point traveiller d'aler fourrager tant que nous séjour- 
nions là. Et nous* ne nous cessions de merveiller dont 
si grande habondance pouoit venir là, et si nous venoit 
bien à point, car nous avions assez de traveil et de 
soussy et de paour de guettier et gésir armez. Maiz 
tant avions de bien et de pais que on nous payoit 
chascune septmaine en bons estrelins tous prests et 
appareilliez tout ce que nous pouoions despendre 
sans nul grand danger. 

1. Toute cette fin n'a pas été reproduite par Froissart, 



48 CHRONIQUE DB JEAN LE BEL. [1327 

Chapitre IX. 

Sommaire. 

Après un séjour de trois semaines à York, Edouard III ordonne 
de préparer tout le matériel nécessaire pour la poursuite 
des Écossais. L'armée anglaise traverse Durham^ entre dans 
le Northumberland et vient sur la Tyne à la recherche des 
Écossais. 

Comment le roy et tout son ost se partirent de la cité 
de Eurutvick pour aler encontre les Escots^. 

Quant nous eusmes ainsy séjourné par l'espace de 
m septmaines, on nous fist assavoir de par le roy et 
son conseil^ que, dedens l'aultre septmaine, chascun 
se pourveist de charrettes et de toutes choses appar- 
tenans pour gésir aux champs, et de tous houstilz de 
cuisine et d'aultres choses nécessaires pour aler 
encontre les Ëscots, car le roy ne vouloit plus attendre 
ne séjourner. Adoncques se commença chascun à 
pourveoir selonc sa charge et son estât, et acheta 
tentes et charrettes et petis chevaulx pour traire à 
la manière du pays, et en trouvoit on assez à vendre, 
et à raison, pos, chaudières, chauderons et telles 
besongnes dont on a mestier en Fost aussy. 

Quant tout tut appareillié, le roy et tous les barons 
alerent dehors et tirèrent loger bien vi liewes loing ' 

1. Cf. FroUsarty éd. Luce, 1. 1, p. 50 § 27 et 51 jusqu'au § 33; 
Variantes, p. 268. 

2. Le 4 juillet 1327, Edouard III, par lettres datées d'York, 
ordonna de pourvoir Jean de Hainaut et tous ses compagnons 
de charrettes et d'autres choses qui pourraient leur être utiles 
pour la guerre d'Ecosse. (Rymer, Fœderay p. 708.) 

3. Dans le manuscrit il y a, sans doute par erreur, loger. 



1327] CHRONIQUE OB JEAN LE BEL. 49 

en SUS de la ville, et messire Jehan de Haynau, et 
les aultres seigneurs, et tous les compaignons toudis 
furent logiez au plus prez du roy pour la hayne et 
doubtance des Angloys et pour plus grand honnour 
faire à ses seigneurs. Et sejoumerrent là n jours pour 
attendre les desrains, et pour aviser chascun s'il luy 
faloit riens. Au jour tiers, tout l'ost se desloga et tray 
avant, et tant de jour et de nuit que on vint ou la cité 
de DuraineS une grande journée à l'entrée d'ung 
pays que on clame Northoberlande, qui est sauvage 
pays, plain de desers et de grandes montaignes et for- 
ment povre fors que de bestes, et court parmy une 
grosse rivière plaine de cailloux et de grosses pierres, 
laquelle a nom Tyen^. Sur celle rivière, d'amont est 
la ville et le chastel que on clame Garduelh en Gales ^, 
qui fut jadis au roy Artus, et aval la rivière siet une 
aultre que on appelle le Neuf Chastel* sur Tyen. Là 
gisoit le mareschal d'Angleterre à tout grands gens 
d'armes, pour garder le pays des Escots qui gisoient 
aux champs pour entrer en Angleterre. Et à Garduelh 
aussy gisoient grand planté de Galois pour deffendre 
le passage de la rivière, car les Escots ne pouoient 
passer ou royaume d'Angleterre sans passer celle 
rivière, qui est bien aussy grosse conmie est la rivière 

i. Durham, Angleterre, ch.-l. du comté de ce nom. 

2. C'est la Tyne. 

3. Probablement Carlisle^ Angleterre, ch.-l. du comté de 
Gumberland. Voy. Froissart, éd. Luce, t. I, P^ partie, 
p. cxLvn, note i. 

4. Newcastle, Angleterre, ch.-l. du comté de Northum- 
berland. 

I 4 



50 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1327 

d'Ourte^ Jusques à tant que le roy d'Angleterre et 
tout son ost vinrent à l'entrée de oelluy pays, ilx ne 
pcBurent sçavoir nulles nouvelles des Escots, maiz 
adoncques pœut on veoir apparaument les fiunieres 
des hameaulx et villages qu'ilz ardoient en celluy 
pays, et avoient passé si paisiblement la rivière que 
oncques ceulx de Garduelh, ne ceulx du Neuf Ghastel 
n'en sœurent rien, ce dirent ; car entre Garduelh et le 
Neuf Ghastel, pœut bien avoir environ xim liewes 
englesches. Maiz, pour mielx sçavoir la manière des 
Ëscots, je me tairay ung petit des Anglois^ et devise- 
ray de la manière des Ëscots et comment ilz scevent 
bien guerrier. 

Chapitre X. 

SOMMAUUB. 

Comment les Ecossais font leurs expéditions, leur manière de 
vivre et de combattre. Le roi Robert Bruce étant malade, 
ils ont à leur tête le comte de Moray et Guillaume de 
Douglas. 

De la manière des Ëscots et comment ih scevent 

bien guerrier^. 

Les Ëscots sont durement hardis et durs et moult 
traveillant en guerre, et en ce temps ilz redoubtoient 
bien poy les Angles ; je ne sçay comment il en est au 

1. Ourthe, rivière de Belgique qui se jette dans la Meuse 
près de Liège. 

2. Cf. Ftoissarty éd. Luce, 1. 1, IP partie, p. 51 § 28 à 53 § 29; 
Variantes^ p. 268-269. Dans le manuscrit de Rome, Froissart 
dit qu'en 1365 il alla en Ecosse et put s'assurer que le récit de 
Jean le Bel n'était pas controuvé. 



i327] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 51 

temps présent. Et quant ilz veulent entrer ou royaume 
d'Angleterre, ilz mainnent bien leur ost xx ou xxxii 
liewes loing, que de jour que de nuit, de quoy des 
gens assez se pourroient esmerveillier, se ne sçavoiént 
leur coustume. 

Certain est que, quant ilz veulent aler et entrer en 
Angleterre^ ilz sont tous à cheval, ungs et aultres, fors 
mis la ribaudaille qui les sieut à pyé ; c'est assavoir 
chevaliers et escuîers montez sur bons gros ronchins, 
et les aultres gens du pays trestous sur petites haque- 
nées. Et si ne mainnent point de charroy pour les 
diverses montaignes qu'il y a à passer parmy ce pays, 
et si ne mainnent nulle pourveance ne de pain ne de 
vin, car leur usage e[s]t tel en guerre et leur sobriété 
si grande qu'ilz se passent bien assez longuement de 
chair cuite à la moityé, sans pain, et de bonne eaue 
de rivière, sans vin, et si n'ont que faire de chaudières 
ne de chauderons, car ilz cuisent bien leur chair 
dedens le cuir de la beste, mesmes quant ilz l'ont 
eschorchée, et si scevent bien qu'ilz trouverront bestes 
à grand habondance ou pays où ilz veulent aler, pour 
quoy ilz ne portent aultre pourveance, [fors] que chas- 
cun porte entre sa selle et le paneau une grande plate 
pierre et sy trousse derrière luy une besaches plaines 
de farine, à celle fin que, quant ilz ont tant mengé 
de celle chair mal cuite que leurs estomacs leur 
semblent estre wapes et flebes, ilz gettent celle plate 
pierre ou feu, et destrempent ung petit de leur farine 
d'yaue, quant la pierre est eschauffée, et en font ung 
petit tourtel à manière d'une ovlée de béguine* et le 

1. Sorte de pâtisserie légère (oublie). 



52 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1327 

mengent pour reconforter leur estomac. Pour quoy 
il n'est point de merveille s'ilz font plus grandes jour- 
nées que aultres gens quant tous sont à cheval, fors 
Ynis les ribaudailles, et si ne mainnent nul charroy ne 
aultres hamas, comme vous avez ouy. En tel point 
estoient ilz entré ou pays dessus dit, et le gastoient 
et ardoient, et sy trouvoient tant de bestes qu'ilz n'en 
sçavoient que faire, et avoient bien m" armeures de 
fer, chevaliers et escuiers, montez sur bons gros ron- 
chins et coursiers, et bien xx** honmies armez à leur 
guise, apers et hardis, montez sur ces petites hague- 
nées, et ne sont ne liées n'estrilliées, ains les envoyent 
tantost paistre quant ilz sont descendus es prez ou ez 
bruyères. Et si sachez qu'ilz avoient deux très bons 
cappitaines, car le roy Robert d'Escoce estoit adonc- 
ques, ainsy conmie on disoit, malade de la grosse 
maladie et viel estoit, si leur avoit donné pour cappi- 
taine ung moult gentil et prœu prince vaiUant en 
armes, c'est assavoir le conte de Moret^ qui portoit 
ung escu d'argent à trois orilhiers^ de gueules, et 
^messire Guillaume de Douglas', qu'on tenoit pour le 
plus hardi et le plus entreprenant de tous les deux 
pays ; et portoit ung escu d'asur à ung chief d'argent, 
et m estoillettes de gueules dedens l'argent. Et estoient 
ces deux seigneurs les plus haults barons de tout le 
royaume d'Escoce. 

1. Thomas Randolf, comte de Moray, était neveu du roi 
Robert P'. Il fut proclamé régent d'Ecosse le 20 juillet 1332. 
Voy. Fhoissart, éd. Kervyn de Lettenhove, t. XXII, p. 233. 

2. Oreillers, coussins. 

3. C'est Jacques, et non Guillaume de Douglas. Il était fils 
de Guillaume de Douglas. Voy. Fhoissart, éd. Kervyn de Let- 
tenhove, t. XXI, p. 109 à 111. 



1327] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 53 

Chapitre XI. 

SOMMAIAE. 

Edouard III divise son armée en trois batailles pour se lancer 
à la poursuite des Ecossais. Difficulté de la marche à travers 
un pays sauvage et très accidenté. 

Comment le roy d'Angleterre poursuivait les Escots qui 
ardoient et gastoient son pays^. 

Or veuil je retourner à ma matere. Quant le roy 
d'Angleterre et tout Tost eurent veu la fumiere des 
Escots, ainsy que dessus est dit, ilz congnurent bien 
tantost que ce estoient les Escots qui estoient entrés 
ou pays ; si firent tantost crier aux armes et crier que 
chascun se deslogast et suivist les banieres. Ainsy fut 
fait, siques tantost furent ordonnées trois grosses 
batailles à pyé, et à chascune bataille deux elles de 
v*^ armeures de fer chascune, qui debvoient demourer 
à cheval. Et sachiez qu'on disoit qu'il y avoit bien 
VII" armeures de fer, chevaliers et escuiers, et xxx mil 
hommes armez, la moitié montez sur petites hageneez, 
l'aultre moytié sergans à pyé envoyez par l'élection 
des bonnes villes et à leurs gages, chascune bonne 
ville pour sa rate, et sy avoit bien xxim" archers à 
pyé sans la rybauldaille. Tout ainsy que les batailles 
furent ordonnées, on chevaucha avant tout de rench 
aprez les Escots, là où on veoit les fumieres, jusques 
à basses vespres. Adonq se loga l'ost en ung bos sur 

1. Cf. FroUsartj éd. Luce, 1. 1, H" partie, p. 53 § 29 à 57 § 31 ; 
Variantes, p. 269 et 270. 



54 CHRONIQUE DE JEAN JM BEL. [1327 

une petite rivière pour aisier et pour attendre le 
charroy et la pourveance, et tousjours avoient ars les 
Escots à Y liewes prez de nostre ost, et ne les pouions 
raconsiwir eulx ne leur ost. A l'endemain, au point 
du jour, chascun fut armé et trairent les banieres aux 
champs, et chascun se traist à sa bataille et à sa 
baniere, ainsi que ordonné estoit, et chevaucherrent 
les batailles ainsy arrengeez, sans desrouter, par mi 
montaignes et valées, ne onques ne pœusmes apro- 
cher les Escots, qui tousjours ardoient devant nous, 
tant y avoit de bois, de mares et de desers sauvages 
et malaisiées montaignes et valées, et si n'estoit ul 
qui osast, sur la teste coper, fors passer ne chevaucher 
devant les banieres, fors que les mareschaulx. 

Quant ce vint aprez nonne, sur le vespre, gens, 
chevaulx et charroys et mesmement gens à pié estoient 
si travailliez qu'ilz ne pouoient plus [aller] en avant, 
et les seigneurs aperchurent qu'ilz se traveilloient en 
celle manière pour néant, posé qu'il fust ainsy que les 
Escots les voulsissent attendre, si se mettroient ilz 
bien sur telle montaigne ou sur tel pas qu'ilz ne pour- 
roient à eulx combastre sans trop grand meschief. Si 
commanda on que on se logast là endroit, chascun 
ainsy qu'il estoit, jusques à ce que à l'endemain on 
avroit avisé que on feroit. Ainsy fut tout l'ost, celle 
nuit, logé en ung bos sur une petite rivière, et le roy 
fu[t] logé en une povre court d'abbaye qui là estoit. Se 
gens d'armes, chevaulx, charroys ungs et aultres, et 
bestes sywans furent travailliez, ce ne fait pas à de- 
mander. 

Quant chascun eut pris pièce de terre pour loger, 
les seigneurs prirent conseil trestous ensemble com- 



1327] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 55 

ment on se pourroit combastre aux Escots selonc le 
pays là où ilz estoient, et leur sembla selonc ce que 
les Escots en raloient leur voye vers leur pays tout 
ardanty et que nullement ilz ne se pouoient combatre à 
eulx entre ces montaignes, fors que à leur grand mes- 
chief, et sy ne le pouoient raconsiwir; mais passer 
leur convenoit celle rivière de Tyen, et se on se vou- 
loit lever devant mynuit, et Tendemain ung petit has- 
ter, on leur osteroit bien le passage de laditte rivière, 
et conviendroit qu'ilz se combattissent à meschief, 
ou ilz demourroient tous en Angleterre pris à la 
trape. 

 celle entente que dit vous ay, fut ordonné et 
accordé que chascun se traist à sa loge pour souper 
ce qu'il pourroit avoir, et deist chascun à ses compai- 
gnons que, si tost qu'on orroit les trompes sonner, 
que on meist ses selles et appareillast ses chevaulx 
chascun; quant on l'oiroit la seconde fois, que chas- 
cun s'armast et, à la tierce, que chascun montast sans 
targer et se traist à sa baniere, et que chascun preist 
sans plus ung pain et le troussast derrière luy à guise 
de braccpionnier, et laissast on là tous harnas et char- 
roys et toute aultre pourveance, car on se combate- 
rpit l'endemain à quelque meschief que ce fust, si 
avrôit on tout perdu ou gaagnié. Âinsy que ordonné 
fut, ainsy fut fait, et fut chascun ordonné et monté à 
droicte mynuit, poy y en eust qui dormissent combien 
que on eust durement traveillié le jour. Âinchois que 
les batailles fussent ordonnéez ne assemblées à leur 
droit, le jour commença à paroir. 

Âdoncques commencerrent les banieres à chevau- 
cher en haste terriblement par bruyères, par mon- 



56 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1327 

taignes et valées malaisées sans point de plain pays. 
Et par dessus les montaignes et en plains de valées 
estoient frangas et marescages, et si divers passages 
que merveiUes estoit que chascun n'y demouroit, car 
chascun chevauchoit toudis avant sans attendre sei- 
gneur ne compaignon. Et sachez quicunque estoit 
encroulé, il trouvoit à grand paine qu'il luy aidast. 
Et si demeurèrent grand foison de bouviers à tout 
leurs chevaulx en maint de lieux et grand foison de 
sonuniers et de chevaulx que on [ne] vit depuis, et 
moult souvent on crya celluy jour aux armes, et dist 
on que les premiers se combastoient aux aiiemis, 
siques chascun qui cuidoit que ce fust vérité se hastoit 
quanques il pouoit parmy mares, pierres et cailloux 
et parmy valées et montaignes, le heaume ou cbief, 
l'escu au col, le glaive ou l'espée ou poing, sans 
attendre père ne frère ne compaignon. Et quant on 
avoit ainsy couru demye liewe ou plus et on venoit 
au lieu dont ce cry partoit, on se trouvoit deceu, car 
ce avoient esté cerfs ou bisses ou aultres bestes sau- 
vages, dont il y avoit grand foison en ce boys ou es 
bruieres, qui s'esmouvoient et fuioient devant ces 
banieres et ces gens à cheval, qui ainsy chevauchoient. 

Chapitre XII. 

Sommaire. 

Pendant plusieurs jours, Edouard III est à la recherche des 
Écossais. Son armée manque de vivres et souffre du froid et 
de la pluie. Cherté des approvisionnements apportés de 
Newcastle. Récompense promise à celui qui indiquera où 
sont les Ecossais. Quelques jours après, un écuyer vient dire 
où ils se trouvent. 



1327] GJBRONIQUE DE JEAN LE BEL. 57 

Comment les Angloys queraient les Escots et ne 
sçavoient où Hz estoient^. 

Âinsy chevaucha le jœune roy le jour et tout son 
ost parmy ces montaignes et ces desers, sans chemin 
tenir, sans voye et sans sentier et sans ville fermée ne 
aultre trouver, fors que par advis selonc le soleil, 
tout le jour jusques à basses vespres que nous venismes 
sur celle rivière de Tien, que les Escots avoient passée, 
et les convenoit rapasser, ce disoient les Angles. Quant 
nous fusmes là venus, si traveilliez et tourmentez si 
forment que chascun pœut sçavoir, nous passasmes 
oultre celle rivière à guey, moult à malaise pour les 
grandes pierres que dedens sont; et quant nous 
Âismes passez, chascun s'en ala loger selonc celle 
rivière, ainsy qu'il pœut prendre terre. Mais ainchoys 
que nous eussions pris pièce de terre pour loger, le 
soleil commença à esconser. Et sy y avoit poy de gens 
qui eussent hache ne cuignye, ne instrument pour 
loger ne pour boys coper, et sy y avoit de ceulx qui 
avoient perdu grand foison de leur compaignie et ne 
sçavoient qu'ilz estoient devenus. S'ilz estoient à 
mesaise, ce n'est pas merveille. Et, mesmement, les 
gens de pyé estoient demouré derrière, et si ne sça- 
voit on en quel lieu ne à cui demander, ce n'estoit 
point de merveille, car ceulx qui sçavoient le païz 
disoient que nous avions bien chevauché celle journée 
xxvm liewes englesses, ainsy courant, conune vous 

1. Cf. Froissarty éd. Luce, t. I, P« partie, p. 57 § 31 à 63 § 34; 
Variantes, p. 270 à 275. 



58 CHRONIQUB DE JEAN LE BEL. [1327 

avez ouy, sans arrester fors que pour pisser, ou pour 
son cheval reoengler. 

Âinsy traveiUiez, honunes et dievaulx, nous convint 
toute la nuit gésir tous armez sur celle rivière, chas- 
cun son cheval en sa main par le frain, car on ne 
sçavoit ou les atacbier par defaulte de jour et de nos 
chaiToys que nous n'avions poeu mener par tel pays, 
ainsy que dit vous ay. Âinsy ne gousterrent toute celle 
nuit ne de fain ne d'avaine ne de fourrage, et nous 
mesmes ne goustasmes d'aultre viande, tout le jour ne 
toute la nuit, que chascun son pain qu'il avoit derrière 
luy troussé, ainsy que dit vous ay, qui estoit de la 
sueur de cheval tout enordi, ne ne busmes d'aultre 
bruvage que de la rivière courant, exceptez aucuns 
seigneurs qui avoient boutailles ; et si pœut bien chas- 
cun penser que nous eusmes moult grand soif pour 
le chault et pour le grand traveil que nous avions 
enduré le jour, et si n'eusmes toute la nuit ne feu ne 
lumière, ne n'en sçavions de quoy faire, exceptez 
aucuns seigneurs qui avoient aportez .tortis sur leurs 
sommiers. Et en tel meschief passasmes celle nuit sans 
oster selles et sans desarmer. 

Quant le désiré jour fut venu, auquel nous cuidions 
avoir aucun confort pour nous et nos chevaulx aisier, 
et' pour nous loger ou pour nous combatre aux Escots 
que nous desirions moult, pour le désir que nous 
avions d'issir hors de celle mesaise et de celle po- 
vreté, adoncques conmiença à plouvoir toute la jour- 
née, et plut si fort et si ounyemement que ainchois 
nonne passée, la rivière sur laquelle nous estions 
logez devint si grande que nulz ne la peust passer, 
pour quoy nous, ne nul de l'ost ne pouions envoyer 



1327] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 59 

veoir là où nous estions cheus ne là où on pouroit 
trouver fourrage ne litière pour chevaulx, ne pain, 
ne vin, ne aultre chose pour nous soustenir. Si nous 
convint tout le jour jeûner, ainsy que la nuit, et nos 
chevaulx menger terre pour le gason de la bruiere et 
fueilles d'arbres, et coupper pieux de bos à bonnes 
espées, tout en plouvant, pour lyer nos chevaulx et 
verges pour faire maisonnettes pour nous musser. 

Entour nonne, aucuns povres hommes du pays^ 
furent trouvez et leur fut demandé où nous estions 
cheus, car nul de nostre ost sçavoit bien ce pays, ne 
certainement dire en quelle marche nous estions. Sy 
dirent ces povres hommes que nous estions à xnn 
liewes englesches du Nœuf Ghastel et à xi de Gar- 
dueilh, et sy n'avoit nulle ville de là plus prez, là où 
on pœut rien trouver pour nous aisier. 

Ce fut annonchié au roy et aux seigneurs, et envoya 
tantost chascun ses messages sur petis chevaulx et 
sur sommiers pour aporter pain et vin, qui a voit bou- 
teilles et avainne pour ses chevaulx. Et fîst on sçavoir 
de par le roy à la ville de Nœuf Ghastel que, qui 
vouldroit gaagnier sy amenast pain, vin et avainne, et 
aultres denrées, on le payeroit tout secq et le feroit 
on conduire à sauf conduit jusques en Tost, et leur 
fist on sçavoir que on ne se partiroit de là entour 
jusques à tant que on sçavroit que les Escots estoient 
devenus. 

À Tendemain, entour Teure de nonne, les messages 
que les seigneurs et les compaignons avoient envoyé 

1. Froissarty dans le manuscrit de Rome (éd. Luce, t. I, 
p. 271), dit que c'étaient des charbonniers. 



60 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1327 

revinrent et apporterrent ce qu'ilz poeurent de pain, 
de vin, d'avaine et de chandeilles, et aultres pour- 
veances pour eulx et leurs maisnies, grandement ne 
fut mye, et aveoques eulx vindrent gens pour gaa- 
gnier, qui amenerrënt sur petis chevaulx et sur mules 
pain mal cuit en paniers, povres vin en grands 
barilz et aultres denrées à vendre, dont moult de 
gens et grand partie de l'ost furent appaisiez dure- 
ment, ainsy l'endemain et aprez, et aprez de jour en 
jour, tant que nous demourasmes là entour sur celle 
rivière, vm jours entre ces mointaignes, en attendant 
tous les jours la sourvenue des Escots, lesquelz ne 
sçavoient que nous estions devenuz, ne aussy sçavions 
nous nouvelles de eulx. 

Et si fusmes nous ung jour et deux nuits sejour- 
nans sur celle rivière sans pain, sans vin et sans 
avaine et sans pourveance nulle; et aprez, par l'espace 
de im jours, qu'il noué convint acheter ung pain mal 
cuit six estrelins ou sept, qui ne debvoit valoir que 
un parisy; et nous convenoit acheter ung galet de 
vin xxmi ou xxvi estrelins, qui ne debvoit valoir que 
im, encor avoit on si grand haste de famine que Tung 
Tostoit à l'aultre hors des mains des marchans, de 
quoy avindrent pluseurs debas entre aucuns. Encor, 
avecq tous ces meschiefs, il ne faisoit que plouvoir 
toute ceUe septmaine, pour quoy selles, paneaulx et 
contrecengles furent toutes pourries et derouptes, et 
tous nos chevaulx, ou la plus grand partie, blessiez 
sur le dos, et ne sçavions de quoy ferrer ceulx qui 
defferrez estoient, ne de quoy couvrir fors de nos 
tonnelès d'armes, et aussy n'avoit la plus grand par- 
tie de nous que couvrir pour la pluye et pour le firoit 



4327] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. '61 

fors de nos hocquetons et de nos armeures, et n'avions 
de quoy faire feu fors que de verde laigne, qui ne 
pouoit durer encontre la pluye. 

A tel meschief et à telle mesaise et povreté demou- 
rasmes entre celles montaignes et sur celle rivière 
toute la septmaine, sans sçavoir nulle nouvelle des 
Escots, qui cuidions qu'ilz deussent là ou assez prez 
rapasser pour retourner en leur pays. De quoy grand 
rumeur commencha entre les Angles, car aucuns vou- 
loient mettre sus aux aultres qui avoient donné le 
conseil de là venir, qu'ilz l'avoient fait pour trahir le 
roy et ses gens, siques par le conseil des seigneurs 
fut ordonné que on se mouveroit de là et rapasseroit 
on la ditte rivière vn liewes deseure là, où elle estoit 
mendre et plus aysie à passer; et fist on tantost crier 
que chascun s'apareillast pour deslogier l'endemain et 
chascun sieuwist ses banieres, et fist on crier par le 
roy que, qui se vouldroit traveiller, il pourroit bien 
wagnier, car, le premier qui aporteroit au roy nou- 
velles des Escots et le certain lieu où le roy les pour^ 
roit trouver et leurs osts, le roy lui donneroit G marcs 
de rente hereditablement, et le feroit chevalier. 

Quant ces nouvelles furent esparses devant l'ost, 
adoncques nous eusmes grand joye, adoncques se 
partirent de l'ost aucuns chevaliers et escuiers d'En- 
glenterre (sic) jusques à la sonune de xv ou de xvi, 
pour la convoitise de gaagnier celle promesse, et pas- 
serrent la rivière à grand péril, et monterrent sur les 
montaignes là dont nous estions venus, et puis se par- 
tirent l'un ça l'aultre là, et se mist chascun à l'aventure 
de par luy. 

A l'endemain se desloga tout l'ost et chevauchasmes 



62 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1<327 

celluy jour tout bellement, car nos chevaulx estoient 
flebes et mal livrés et coissiez et cassez sur le dos et 
mal ferrez, nos selles pourries et derouptes, et nous 
mesmes mal desjeunez. Et feismes tant que nous pas- 
sasmes celle rivière à grand malaise et à grand péril, 
car elle estoit grosse et hors de sa rive pour la pluye, 
pour quoy il y en eust aucuns baigniez et aucuns des 
Ânglois noyez ; de quoy il ne nous chaloit pas gran- 
dement. 

Quant nous fusmes passez, nous logeasmes là en- 
droit et trouvasmes ung petit meilleur pays, car nous 
trouvasmes fourrages assez, et aprez, pour une nuit 
passer, une petite ville que les Ëscots avoient arse : si 
nous sembla que nous fussons cheus en paradis. 

L'endemain nous partismes de là et chevauchasmes 
par ces montaignes et valées tout le jour, siewant les 
banieres jusques entre nonne et verres, qu'on trouva 
aucuns hameaulx ars et aucunes champaignes de blez, 
de prez et d'aultres choses, siques on se loga là celle 
nuit. 

L'endemain nous chevauchasmes tout ainsy que le 
jour de devant et logeasmes tout en telle manière. 
Nous ne sçavions là où on nous menoit et n'oyons 
nulles nouvelles des Ëscots. Au quart jour nous des- 
logeasmes le matin, et chevauchasmes tout ainsy que 
les aultres jours jusques entre prime et tierce, et fai- 
soit adoncques assez beau temps, cariuisoit le soleil. 

Addncques vingt ung escuyer^ forment chevauchant 

1. Un des manuscrits de la première rédaction révisée fait 
connaître cet écuyer; il se nommait Thomas Housagre. Dans 
une charte d'Edouard III, datée de Lincoln le 28 septembre 
1327, il est appelé Thomas de Rokesby (voy. Rymer, FœderUy 



1327] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 63 

devers la bataille et dist au roy : « Sire, nouvelles 
vous aporte; les Escots sont à nu liewes logiez prez 
de cy sur une montaigne et vous attendent, et sy ne 
s'osent mouvoir et ont bien esté là vin jours et ne 
sçavoient néant plus nouvelles de vous que vous fai- 
siez de eulx. Ce vous faiz je sçavoir ferme vray et 
estable, car je m'embati si prez de eulx que je fus 
pris et mené devant les seigneurs, et leurs dis nou- 
velles de vous et comment vous les queriez pour com- 
batre à eulx. Et tantost les seigneurs me quitterrent 
ma prison, quant je dis que vous debviez donner cent 
livres d'estrelins à celluy qui premièrement vous 
apporteroit certaines nouvelles d'eulx, par telle con- 
dicion que je leur creantay, que je n'avroye repos 
jusques à ce que je vous avroye dit ces nouvelles. Et 
sachiez qu'ilz dient que aussy grand désir ont ilz de 
combatre à vous conmie vous avez à eulx, et là les 
trouverrez. > 

GHAPrFRE XIII. 

Sommaire. 

Edouard III se prépare à attaquer les Ecossais; mais il doit y 
renoncer^ leur position étant trop forte. Après trois jours 
d'escarmouches, les Ecossais se retirent sur une montagne 
plus escarpée ; les Anglais les y assiègent. Surprise du camp 
anglais par Guillaume Douglas. Souffrances et fatigues des 
Anglais et en particulier des chevaliers du Hainaut. Après 
dix-huit jours, les Ecossais abandonnent leur position, lais- 
sant sur place plus de cinq cents grosses bétes, des chau- 
dières, des broches, etc. L'armée anglaise, exténuée, revient 

vol. II, IP partie, p. 717), ce qui est sans doute un nom de fief. 
Voy. Froissarty éd. Luce, t. I, I'* partie, p. cxLvm, note 1. 



62 CHRONIQTIE DE JEAN LE BEL. [1^7 

celluy jour tout bdiement, car nos chevaulx estoient 
Qebes et mal livrés et coissiez et cassez sur le dos et 
mal ferrez, nos selles pourries et derouptes, et nous 
mesmes mal desjeunez. Et feismes tant que nous pas- 
sasmes celle rivière à grand malaise et à ^rand péril, 
car elle estott grosse et hors de sa rive pour la pluye, 
pour quoy il y en eust aucuns baigniez et aucuns des 
Anglois noyez; de quoy il ne nous chaloit pas grau- 
dement. 

Quant nous fusmes passez, nous logeasmes là en- 
droit et trouvasmes ung petit meilleur pays, car nous 
trouvasmes fourrages asse2, et aprez, pour une nuit 
passer, une petite vîUe que les Escots avoient arse : si 
nous sembla que nous fussons cheus en paradis. 

L'endemain nous partJsmes de là et chevauchasmes 
par ces montaignes et valées tout le jour, siewant les 
banieres jusques entre nonne et verres, qu'on trouva 
aucuns hameaulx ars et aucunes champaignes de blez, 
(le prez et d'aullres clioses, siques on se lo^^a lii celle 
nuit. 

L'endemain i 
jour de devai 
Nous ne ( 
nulles noi 




1327] CHRONIQtn DB «AN LB BEL. 63 

dev«% la bataille et dist au roy : « Sire, nouvelles 
vous aporte; les Escots sont à mi liewes logiez prez 
de cj sur une montaigne et vous attendent, et sy ne 
s'oseat mouvoir et ont bien esté là vin jours et ne 
sçavoient néant plus nouvelles de vous que vous fai- 
ùez de «ilx. Ce vous faiz je sçavoir ferme vray et 
estable, car je m'embati si prez de eulx que je fus 
pris et mené devant les seigneurs, et leurs dis nou- 
velles de vous et comment vous les queriez pour com- 
batre à eulx. Et tantost les seigneurs me quitterroit 
ma prison, quant je dis que vous debviez donner cent 
livres d'estrelins à ceUuy qui premièrement vous 
apporteroit certaines nouvelles d'eulx, par telle con- 
(Ùcion que je leur creantay, que je n'avroye repos 
jusques à ce que je vous avroye dit oes nouvelles. Et 
sadiiez qu'ilz dient que aussy grand désir ont ilz de 
combatre à vous comme vous avez à eulx, et là les 
Irouverrez. » 



Chapitre XIII. 



tUquer les écossais; mais il doit y 

tli>ii étanl trop forte. Après trois jours 

Krossais se retirent sur une montagne 

n^'lais les y assiègent. Surprise du camp 

Douglas. Souffrances et fatigues dei 

er des chevaliers du Hainaut. Après 

:sais abandonnent leur position, lais- 

cinq cents grosses bëtes, des chaii- 

. L'année anglaise, exténuée, revient 




717 :. ce qui est sans doute un nom de fief. 
Lucc, 1. 1, 1'* partie, p. cxLvnt, note 1. 



64 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1327 

alors à Durham, où elle retrouve ses chariots et ses tentes. 
Dislocation de l'armée ; les chevaliers du Hainaut retournent 
en leur pays. 

Comment le josune roy Edawart assiega les Eseots, 
gastans et ardans son pays sur une montaigne ^ . 

Tantost que le roy et son conseil ont ces nouvelles 
entendu, il fist là tout l'ost arrester en blez pour 
repaistre et recengler les chevaulx, ce fut sur une 
blanche abbaye arse des Escots, qu'on clamoit au 
temps du roy Artus la Blanche Lande. Là endroit , se 
confessa chascun pour tantost vivre ou morir et fist 
son testament. Et fist le roy dire là endroit grand 
quantité de messes pour acconununier ceulx qui en 
avroient devocion, et donna tantost à celluy escuier les 
cent livres de promesse, et le fist chevalier à sa messe, 
par devant tous, et les y assena bien et soufiisaument. 
Quant on fut ainsy reposé et desjeuné ung petit, on 
sonna la trompette, chascun ala monter et fist on les 
banieres chevaucher, ainsy que cil nouvel chevalier 
les conduisoit, et toudis chascune bataille aprez luy 
sans desrouter par montaignes et par valées, mais 
toudis arrengez ainsy que on pouoit et que ordonné 
estoit, et tant chevauchasmes en celle manière que 
nous venismes entour Teure de midi si prez des 
Escots que nous les veyons plainement, et eulx nous. 

Âussytost qu'ilz nous virent, ilz issirent hors de 
leurs loges tout à pyé et ordonnerrent trois bonnes 

1. Cf. Froissarty éd. Luce, 1. 1, W partie, p. 63 § 34 à 74 § 38; 
Variantes, p. 275 à 282. Le manuscrit d'Amiens reproduit plu- 
sieurs passages de Jean le Bel, qui avaient été supprimés dans 
la première rédaction. 



1327] CHRONIQUE DS JEAN LE BEL. 65 

batailles faiticement sur le dévaler de la montaigne où 
ilz estoient logiez. Par dessus celle montaigne couroit 
une rivière forte et rade, et plaine de cailloux et de si 
grosses pierres que on ne la pouoit passer sans grand 
meschief et malgré eux. Et encores se nous eussons 
passé la rivière, sy n'y avoit il point de place entre 
elle et leur compaignie où on eust peu rengier nos 
batailles. Et sy avoient leurs deux premières batailles 
establies sur deux crupes de roches, là où on ne 
pouoit bonnement monter pour les assaillir, et itz nous 
pouoient bien tous lapider et défroisser de pierres, 
se nous fiissons passez celle rivere, et si ne poions 
nullement retourner. 

Quant les seigneurs de nostre ost veirent leur con- 
venance, ilz nous firent tous descendre à pié et oster 
nos espérons, et renger les trois batailles ainsy que 
ordonné avoient l'aultre jour. Là endroit devindrent 
pluseurs chevaliers. Quant ces batailles furent rengées 
et ordramées, aucuns des seigneurs d'Angleterre ame- 
nerrent le jœune roy à cheval par devant toutes les 
batailles, pour les gens d'armes plus resbaudir, et 
prioit moult gracieusement que chascun se penast de 
bien faire et de garder son honnour, et faisoit com- 
mander sur la teste que nul ne se meist devant les 
banieres ne ne se mouvist jusques à tant que on luy 
conmianderoit. Un petit aprez, on conmianda que les 
batailles alassent avant vers les anemis, tout bellement, 
le petit pas. Ainsy fut fait; si ala bien chascune ba- 
taille ung grand bonnier avant jusques au dévaler de 
la montaigne, et ce faisoit on pour veoir se les ane- 
mis se desrocheroient point et pour veoir conmient 
ilz se maintendroient. Maiz on ne pœut aperchevoir 
I 5 



66 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1327 

qu'ilz se nuBUSsent en riens, et si estions si prez l'uiig 
de l'aultre que on oongnoissoit bien partie de leurs 
armes; aussy faisoient ilz des nostres. Âdoncques nous 
fist on arrester tous coys pour avoir aultre conseil, et 
si fist on aucuns compaignons monter sur courdiîers 
pour escarmucher et pour aviser le passage de la 
rivière et pour veoir leur convenance de plus prez; 
et aussy leur fist on assavoir par leurs heraults que, 
s'ilz vouloient passer oultre la rivière pour venir com* 
batre à plain, on se trairoit arrière et leur lairoit on 
place pour leur bataille rengier, et tantost ou à Tende- 
main au matin, et se ce ne leur plaisoit, qu'ilz voul- 
sissent faire le semblable cas. Quant ilz ouyr^at ce, ilz 
eurent conseil et respondirent qu'ilz n'en feroient ne 
l'un ne l'aultre ; maiz le roy et tout son conseil veyoi^it 
bien qu'ilz estoient en son royaume, et l'avoient ars 
et gasté ; sy luy en ennuyoit, si le venissent amender, 
car là demour[r]oient ilz tant qu'il leur plairoit. Quant 
les conseillers du roy veirent qu'ilz n'en avroient aultre 
chose, ilz firent crier et conmiander que diascun se 
logast là environ sans reculer. 

Ainsy nous logeasmes celle nuit moult à grand 
mesaise, sur dure terre et pierres sauvages et toudis 
armez et à grand meschief. Mais les gardions ne 
pœurait recouvrer de pieulx ne de verges pour lyer 
nos chevaulx, ne fourrage, ne litière pour nous aider 
ne les chevaulx, ne laigne pour faire feu. Et quant les 
Ëscots se percheurent que nous nous logeasmes en 
telle manière, ilz firent demourer aucunes de leurs 
gens sur la place là où ilz avotent estably leurs 
batailles, et si se retrairent à leurs loges et fdrent 
tantost feux, que c'estoit merveilles à regarder, et 



1327] CHRONIQUE D£ JBAN LE BEt. 67 

firent entre nuit et jour si grand bruit à corner de 
leurs grands cors à une fois, et de jupper tout à une 
vois, qu'il nous sembloit que ce fussent les grands 
deables d'enfer qui là fussent venuz pour nous es- 
trangl^. 

Âinsy fusmes nous logez celle nuit, qui fut la nuit 
Saint Pierre d'aoust^ mil CGC et XXYII, jusques à tant 
que les seigneurs eurent ouy messe à lendemain; et, 
quant ilz eurent ouy messe, on fist chascun armer et 
les batailles renger, ainsy que le jour de devant. 

Quant les aoemis virent ce, ilz se vinrent aussy 
bien renger sur leur pièce de terre que le jour de 
devant, et demourerrent les u osts là toute jour 
jusques aprez midi, que onques les Escots ne firent 
semblant de v^iir vers nous, et aussy nous ne les 
pouoy<His aler assaillir sans très grand meschief . Plu- 
seurs des compaignons qui avoient chevaulx, dont ilz 
sfe poument aidier, passerrent la rivière, et aucuns à 
pyé, pour escarmudier à eulx, et aussy se desrouterrent 
aucuns de leur ost qui couroient et racouroient tout 
en escharmuchant, tant qu'il y en eut de morts, de 
navrez, de prisonniers d'une part et d'aultre. 

Ainsy que aprez midi les seigneurs firent sçavoir 
que un chascun se retraist à sa loge, car nous estions 
là pour néant, nous le fismes moult voulentiers, car 
nous veyons bien que aultre chose ne s'en pouoit faire. 
Âinsy demoura«nes là par trois jours, et les Escots 
d'aultre part sur leur montaigne sans départir. Toutes 
les heures du jour y avoit gens escarmudians et d'une 
part et d'aultre, et souvent en y avoit de mors et de 

1. !•' août. 



68 CHRONIQUE DE JEAN LE fflSL. [1327 

pris, et tant faisoient les Escots de feux à la minuit 
coustumierement, que c'estoit grande merveille, et 
faisoient si grand bruit de corner et de jupper tout à 
une vois, que il nous sembloit que tout infers Ait là 
et que les deables y fussent assemblez. L'entencion 
des seigneurs d'Angleterre estoit de tenir ces Escots 
là comme assiégez, puisqu'ilz ne se pouoient à eulx 
combatre, et les cuidoient bien affiuner, car nulle 
pourveance ne leur pouoit venir, et si ne pouoient de 
là partir, et sçavoient bien les Angles par les prison* 
niers qu'ilz avoient qu'ilz n'avoient point de pour- 
veance de pain, ne de vin, ne de sel. Restes avoient ilx 
à grand foison qu'ilz avoient pris ou pays, si en 
pouoient menger en yaue et en rost à leur plaisir, sans 
pain et sans sel, de quoy il ne leur chadt pas grande- 
ment, maiz qu'ilz ayent ung poy de farine, dont ilz 
usent à la fois, comme je vous ay dit cy desseure. 
Et aussy en usoient bien aucuns Anglois en nostre 
ost; et nous en vendoient bien, quant nous avions 
faulte de pain. 

Au quart jour, quant nous ftismes esveilliez au 
matin et nous regardasmes vers la montaigne, là où 
nostres anemis estoient logiez, nous ne veismes nul- 
luy, car les Escots s'en estoient partis dès le minuit. 
Si eurent nos seigneurs grande merveille et ne 
sceurent que penser qu'ilz estoient devenus; si en- 
voyerrent tantost gens à cheval et à pié par ces mon- 
taignes pour regarder qu'ilz estoient devenus. & 
furent trouvez entour l'eure de prime sur une aultre 
montaigne, logez à deux petites lyevires de la mon- 
taigne dont partis estoient; et estoient sur la rivière 
mesmement et en plus fort lieu assez que devant, et 



i327] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 69 

estoient logez en ung bos pour estre mielx repus et 
plus secrètement aler et venir, quant îlz vouldroient. 
Si tost qu'ilz forent là trouvez, on nous fîst desloger 
et porter tout quanques nous avions sur une aultre 
montaigne droit encontre eulx, et nous fist on tantost 
rengier et faire semblant d'aler sur eulx, mais si tost 
qu'ilz nous veirent venir, ilz issirent hors de leurs 
logis et se vinrent logier bien faiticement assez prez 
de la rivière à rencontre de nous, maiz oncques ne 
vouldrent venir vers nous, et nous ne poyons aler 
vers eulx que nous ne fussons tous perdus, ou mors, 
ou pris à grand meschief. 

Ainsy logeasmes nous là encontre eulx, et demou- 
rasmes xviii jours, tous accomplis, sur celle seconde 
montaigne, et tous les jours rengiez contre eulx, et ilz 
encontre nous, ne oncques ne vouldrent passer oultre 
par devers nous, ne nous livrer terre par de là, ne 
prendre convenant ne traittié que nous leur baillis- 
sons par deçà, et si n'eurent oncques tout le temps 
pendant pain, ne vin, ne sel, ne cuir tané, ne conrée 
pour faire houseaulx ou solers, ains faisoient soulers 
de cuir tout cru à tout le poil, et nous, d'aultre part, 
n'estions pas trop aises, car nous ne sçavions où loger, 
ne de quoy couvrir, ne où aler fourrager fors que es 
bruieres. Si pœut chascun sçavoir que nous avions 
grande mesaise de nos tentes et de nos charroys et 
de nos houstilz, que nous avions achetez pour nous 
aisier, et si les avions laissé en ung bois sans garde, 
là où nous ne les pouoyons ravoir, et si ne sçavions 
où c'estoit. 

Ainsy fusmes nous ung moys tout plain à tel mes- 
diief et à tel mesaise, conune vous avez ouy, que 



70 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1327 

toutes nos pourveances nous estoient feillies à nostre 
plus grand besoing; et comment que pourveances 
nous venissent chascun jour à vendre à pluseurs costez 
tant que nous avions assiégé les Escots et que nous 
demourasmes là encontre eulx, si n'eusmes oncques 
si bon marchié, que ung pain mal cuit et de mauvaiz 
blé ne nous coustast m estrelins, qui ne debvoit valoir 
que une parisy à la ville, et ung galon de povre vin 
eschauffé xn estrelins, qui ne valoit au tonnel que ni. 
Si nous convenoit vivre et livrer nos garchons bien 
estroittement, car toudis avions nous paour de plus 
grand famine et que argent ne nous falist, par trop 
longuement demourer. 

Le première nuit que nos seigneurs furent logiez 
sur celle montaigne, messire Guillaume Douglas, qui 
estoit moult prœux, hardi et entreprenant, prist envi- 
ron la minuit if armeures de fer, et passa celle rivière 
bien loing de nostre ost, par quoy on ne s'en apei^ 
chut, et se fery en l'ost des Ânglois moult vassaument 
en criant : c Douglas ! Douglas ! vous morrez tous, sei- 
gneurs Angles, > et en tua bien, luy et sa compaignie, 
plus de GCG, et fery des espérons jusques devant la 
tente du roy, toudis criant et huant : c Doutas ! Dou- 
glas, > et coppa n ou m cordes de la tente du roy. 

En telle manière que je vous ay conté, demourasmes 
nous xxn jours sur ces deux montaignes devant ces 
Escots, toudis escharmuchant, qui vouloit escharmu- 
cher, et presquez chascun jour rengiez les ungs contre 
les aultres une fois ou deux ; et moult souvent, quant 
on estoit retrait et desarmé recrioit on : < Aux armes! 
les Escots sont passez ; > si nous convenoit armer et 
puis nous trouver quelque part que ce fîist; puis il 



i3t7] CHEONIQUE DE JEAN LE BEL. 7! 

nous faloit guetier chasc^ne nuit par connestables sur 
les diamps, en m lieux, à m costés de l'ost, aprez ce 
que messire Guillaume Douglas iSst celle envahye, 
comme vous avez ouy, et conmianda on bien en 
chascunne guette n"" armeures de fer, car chascun 
jour donnoit on à attendre à ces seigneurs d'Angle- 
terre que les anemis estoient ordonnez de venir 
courre sus par nuit nostre ost, car ilz ne se pouoient 
plus tenir ainsy, n'endurer telle famine. Ces nouvelles 
nous faisoient plus ententivement guettier, de quoy 
nous estions durement travailliez et ennoyez avecq la 
povreté que nous endurions; car nous, de par decha 
la mer, avions à faire grand paine, c'est assavoir 
deux gués chascune nuit, Tun avecques les seigneurs 
d'Angleterre sur les chevautx contre les Ëscots, et 
l'aultre en nos loges contre les archiers, qui nous 
hayoient plus que les Ëscots, et le nous disoient bien, 
et nous reprouvoient souvent la bataille que nous 
avions eu à Euruwik, ainsy que vous avez ouy, et 
nous appelloient murdriers. Ainsy estions jour et 
nuit en très grands paours, en paour des Ëscots, qui 
si prez de nous estoient, et des archiers, qui entre 
nous logiez estoient et souvent nous menachoient. 
Aussy estions en grand paour de famine et de plus 
grand mesaise avoir pour la longue demeurée. 

Le desrain de xvin jours, fut pris ung chevalier à 
escharmuchier, qui moult envis vouloit dire à nos 
seigneurs desconvenance de leur ost, fors qu'il dist 
que leurs seigneurs avoient accordé entre eulx le 
matin, que chascun fut armé au vespre, et que chas- 
cun siwist la baniere messh*e Guillaume de Douglas, 
quelque part qu'il vouldroit aler, et que chascun le 



72 CHRONIQUE DE JEAN LE KL. [1327 

tenist en secret; maiz les chevaliers ne sçavoient de 
certain qu'il avoit empensé. Sur ce eurent les seigneurs 
d'Angleterre conseil ensemble, et dirent que par avea- 
ture les Escots pourroient bien venir brisier nostre 
ost à n costés, pour eulx mettre en aventure de vivre 
ou de morir, car plus ne pouoient endurer 4eur famine. 
Si ordonnerrent nos seigneurs que chascune de nos 
deux batailles fut rengée en trois places devant nos 
loges, et que on fist grands feus enmy chascune place, 
par quoy on veist plus cler l'un l'aultre, et que dias- 
cun gesist toute la nuit armé en la place pour attendre 
l'aventure de Dieu et pour estre plus ensemble, et 
que les garchons demeurassent es loges pour garder 
les chevaulx. Ainsy fut ordonné, ainsy fut fait, et jeut 
chascun toute nuit sur ses armes en celle place, devant 
le feu et dessoubs les banieres, sur le cul ou sur la 
jambe de son compaignon. 

Quant ce vint sur le point du jour, deux trompeurs 
d'Ëscoce s'enbastirent sur l'un des guets qui estoient 
aux champs, et fiirent priz et amenez devant les sei- 
gneurs et le conseil du roy, et dirent : c Seigneurs, 
que guettiez vous ici? Vous guettiez pour néant, car, 
sur nos testes, les Escots s'en sont tous alez des 
devant la minuit, et sont jà ini ou v liewes loing, et 
nous ont amené avecques eulx bien une liewe loing 
pour doubtance que nous ne le vous annonchissons, et 
puis nous ont donné congié de le vous venir dire. > 
Quant les seigneurs entendirent ce, ilz eurent conseil 
et veirent qu'ilz estoient deceu de leur cuidier, et 
dirent que le chasser aprez les Escots ne leur prouffi- 
toit riens, car on ne les pouoit raconsiwir. Maiz tou- 
tesfois, pour doubtance de dechevement, detindrent 



1327] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 73 

les seigneurs les ii trompeurs tous coys, et nous 
firrent demourer en tel point jusques à heure de 
prime. Adoncques s'en ala chascun à sa loge pour 
s'aisier, et les seigneurs alerrent à conseil pour accor- 
der que Ten feroit. 

Tantost aucuns des compaignons, et je avecques, 
montasmes sur nos ronchins, et passasmes la rivière 
et montasmes contre mont la montaigne qui estoit 
forte et mal aisie, et alasmes veoir les loges des Escots, 
et trouvasmes plus de cinq cens grosses bestes bonnes 
et crasses tantost mortes, que les Escots avoient tué 
pour tant qu'elles ne les pouoient suir, et si ne les 
vouloient pas laissi^ vives aux Angles. Et si trou- 
vasmes plus de un'' chaudières faittes de cuir à tout 
le poil, pendantes sur le feu et plaines de chair et 
d'yaue pour faire bouUir, et plus de mille broches 
plaines de chair pour faire rostir, et plus de x** vielz 
soulers tous usez faitz de cuir tout cru à tout le poil, 
que ilx avoient laissié. Et si trouvasmes cinq povres 
prisonniers que les Escots avoient laissié en ce bos, 
tous nuds, lyez aux arbres par despit, et deux lesquelx 
avoient les jambes brisées. Maiz nous ne sçavions par- 
ler à eulx, et toutesfois nous les deslyasmes et les 
laissasmes aler, et puis retournasmes à nos loges si 
à point que chascun se deslogeoit pour aler vers 
Angleterre par le conseil des seigneurs ; de quoy nous 
estions moult aises; mais trop dolens estions de ce 
que nous avions enduré tant de maies meschances, et 
si nous partions à si pou de fait. Toutesfois, nous 
nous deslogeasmes et suismes les banieres cellui jour 
jusques aprez vesprez, que nous logeasmes en ung 
beau pré et trouvasmes assez à fourrager, car bien 



74 CHRONIQUK DE iEAN LE VEL. fi3^7 

besoing nous faisoit et à nos dievauix qai estoient si 
morfondus, si aflamez, si debrisiez et cachiez des 
povres selles, que on ne les pouoit chasser avant ne 
seoir sur enix ; et si n'avions peneau de selle, ne sengle, 
ne contresengle, culiere, bride, ne poytral que tout 
ne fut rompu et pourry; ains convenoit le plus de 
nous faire peneaulx de vielx pourpoins ou de vielles 
flossades, qui avoir les pouoit, pour mettre dessus 
nos selles et cëngler dessoubs nos sengles. Et avecques 
tout ce, le plus de nos chevaulx estoient tous defferrez 
par d^aulte de fer et de mareschal. Je vy pluseurs 
fois vendre ung clou de cheval vi estrelins ; par quoy 
on poeut bien dire, qui sçavroit tous les meschiefs, 
les paines, les travaulx de la première chevauchie et 
de ceste, que oncques si jœune prince que nostre roy 
estoit n'avoit entrepris deux si dures, ne si traveil* 
lans, ne si périlleuses chevaussées comme ces navoient 
esté, et toutes deux en une année entreprises et 
achevées; et si n'avoit que xvi ans, ainsy que disoient 
tous les plus prœux de nostre ost et ceulx qui avoient 
le plus veu. 

Ainsy logeasmes celle nuit en ce beau pré delez ung 
beau parc, et nous aisasmes ainsy que nous pœusmes, 
car besoing en avions, ce sçavoit bien Dieu, et sy dor- 
mions ung petit plus asseuréement. 

L'endemain, deslosgeasmes et chevauchasmes tout 
cellui jour assez bellement pour nos chevaulx dépor- 
ter jusques au vespre, que nous arrivasmes delez une 
grand abaye à deux liewes prez la cité de Duraine, 
et sy loga le roy celle nuit en celle court, et nous, et 
tout Tost se loga confareval le pré, et trouvasmes 
assez à fourragier herbes, vesches et blez. L'endemain 



1327] CHRONIQUE DE JEAN LE KL. 75 

se reposa Tost là endroit tout coy, et le roy et les sei- 
gneurs alerrent veoir la cité et l'esglise de Duraine ; 
et adoncques fist le roy feauhé à l'evesque et aux 
bourgois, car encor pas fait ne l'avoit. En celle cité 
trouvasmes nous nos charretons et nos charrettes, et 
tout nostre hamas que nous avions laissé xxn jours 
devant en ung boys à minuit, ainsy conune vous 
avez ouy cy devant conter, et les avoient les bourgois 
de la cité fait ramener à leurs propres cousts pour 
les sauver, et les avoient fait mettre en granges vuydes, 
à chascune charrette son penonchiel pour recon- 
gnoistre. Se nous fusmes joyeulx de ces nouvelles, ce 
ne fait pas à demander, car tous nos draps et nostre 
avoir estoient dessus ces charrettes* Si n'avions que 
vestir fors nos pourpoins puans de sueur et de pluye 
et povres brayes et mal laveez. 

A Fendemain nous feismes atteler nos petis chevaulx 
à nos charrettes, et nous meismes à la voye aprez 
le roy et les seigneurs, et venismes aprez trois jours 
à la bonne cité de Ëurwik. Là, la royne estoit et 
attendoit la revenue de son filz, et se traist chascun 
en son hostel ainsy qu'il s'en estoit party. 

Ainchoys que nous parvenissions à Ëurwik, tous les 
Angles s'estoient départis et râlez vers leurs maisons 
et leurs pays, fors aucuns chevaliers, lesquelz estoient 
demourez pour luy faire compaignie, et nous demou- 
rasmes en la cité bien vi jours aprez nostre revenue. 
Si furent haultement festiez et honnourez messire 
Jehan de Haynau, le gentil chevalier, et tous ceulx de 
sa compaignie, du roy, du royaume, de la royne et 
de tous generalment, et mesmement des dames les- 
quelles là estoient, et fist chascun somme de ses che- 



76 CHKOlflQUB DE iBAN U ML. [1327 

vaulx morts et vifs et de ses fndtz. Si en fist le roy sa 
debte^ envers ledit messire Jehan, et ledit messire 
Jehan s'en obliga envers tons ses oompaignons, car le 
roy ne pouoit si tost recouvrer argent tant que les die- 
vaulx montoient. Maiz on nous délivra assez argent par 
raison pour revenir en no pays, et puis après fîisnies 
nous dedens Tannée tous payez de ce que nos die- 
vaulx montoient. 

Quant nous eusroes relivrez nos chevaulx, nous 
achatasmes chascun de petites haquenéez qui nous 
peussent raporter, et renvoiasmes tous nos gardions et 
nos gros hamas, tentes, sommes, maies et bahus dont 
nous n'avions que faire, et les fûsmes là endroit mettre 
en ung vaissel que le roy nous fist livrer. Et mon* 
terrent tous nos garchons et arriverrent à TEsduse, et 
nos seigneurs et nous tous preismes congié du roy, 
de la royne et des aultres seigneurs, et nous fist le 
roy conduire jusques à Daures par xu chevaliers, pour 

1. Par lettres dn 20 août 1327, datées d*York, Edouard IIl 
reconnaît devoir k Jean de Hainaut 4,000 livres pour frais de 
guerre et mande à son trésorier de les lui payer, et s*il n*a 
pas cette somme, de mettre ses joyaux en gage pour se la 
procurer. Il charge, par d'autres lettres du même jour, Jean 
de risle de reconduire Jean de Hainaut à Douvres. (Rymer, 
Faedera, t. II, lî* partie, p. 713.) Dans d'autres lettres du 
25 mai 1329, Edouard III fait savoir que des marchands de la 
société des Bardi de Florence se sont chargés de payer 
7,000 livres, en son nom, à Jean de Hainaut et aux autres 
hommes de Hainaut qui vinrent à son secours dans la guerre 
d'Ecosse. (Ibid.y p. 764.) On voit en effet dans des lettres du 
28 juin 1327, datées d'York, qu'Edouard III ne paya alors que 
7,000 livres sur les 14,000 qu'il devait à Jean de Hainaut et k 
ses hommes venus k son aide pour la guerre d'Ecosse. (Ibid., 
p. 708.) 



1327] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 77 

la doubtance des Angles et des ardbierSy qui nous 
hayoient et nous avoient durement menachié à la 
départie : pour quoy nous chevauchasmes toudis 
armez parmy le royaume jusques à Daures. 

Là nous trouvasmes vaisseaulx et naves toutes 
prestes par le conmiandement du roy, et passasmes le 
plus tost que nous pœusmes à Wissant, car nous dési- 
rions moult nostre retournée, pour la doubtance des 
Angles et pour la grand mesaise que nous avicuis eu 
et enduré, ainsy que vous avez ouy. 

Quant nous iusmes arrivez à Wissant, chascun prit 
congié Tung de l'aultre bien cortoisement et humble- 
ment, et ala chascun là où il amoit mielx. 

Chapitre XIV. 

Sommaire. 

Ambassade envoyée d'Angleterre en Hainaut afin d'obtenir 
pour Edouard lU la main d'une des filles de Guillaume de 
Hainaut, comte de Hollande et de Zélande. La proposition 
est agréée, les dispenses sont accordées. Mariage de Philippe 
de Hainaut, qui est amenée à Londres par son oncle Jean de 
Hainaut. Fêtes données en son honneur. Elle garde près 
d'elle Gautier de Masny^ qui devint un des hommes les plus 
preux de cette époque. 

Comment le noble roy Edowart fut marié à la fille du 

conte de Haynau ^ . 

Depuis que celle grande et dure chevauchie fut 

1. Cf. Froissart, éd. Luce, t. I, IV partie, p. 74 § 38 à 77 § 40 ; 
Variantes, p. 282 à 287. Dans le manuscrit de Rome, Froissart 
a donné beaucoup plus de détails que Jean le Bel, tant sur la 
demande en mariage de Philippe de Hainaut que sur son 
mariage et sur son arrivée en Angleterre. 



78 CHEONIQUK DE JEAN LE BEL. [1327 

dqiartie, ne demoura pas longtenips aprez que le gentil 
roy, madame la royne sa mère, le cuens son oncle, le 
cuens Henry de Lencaste, messire R<^er, sire de 
Mortemer, et les aultres barons d'Angleterre, lesqudz 
estoient demourez du conseil pour le gouverner, 
eurmt conseil de le marier. Si «ivoy^rrent ung eves- 
que, deux dievalia^ bannerès et u bons dercs à 
messire Jehan de Haynau, pour luy prier et aydier à 
mettre consdl à ce que cil gentil roy fiit marié, et que 
il voulsist domier bon moyen à ce que messire le 
conte WiUaume de Haynau, son frère, et conte aussy 
de Hollande et de Zelande, luy voulsist envoyer une 
de ses filles, car il l'avroit plus chiere que nulle mâtre 
pour Tamour de luy. 

Le gentil chevalier, messire Jehan de Haynau, fes- 
Ua moult grandement ces seigneurs messages de 
quanques il pceut, et bien le sçavoit faire. Quant il 
les ot bien festié, il les mena par devers monseigneur 
son firere à Valenchiennes, qui grandement et honnou- 
raUement les recheut, et les festia si souverainement 
que longue chose seroit à recorder. 

Quant ainsy furent festîez, ilz firent leur message 
ainsy que commandé leur estoit, et bien à point et 
sagement le firent. Le gentil et nobles conte leur res- 
pondi tost et moult courtoisement, par le conseil de 
messire Jehan son frère et de madame la contesse 
mère à la damoiselle, disant que moult grand mercy à 
monseigneur le roy et à madame la royne sa mère et à 
tous les seigneurs, par le conseil desquielx ilz estoient 
là venuz, quant tant leur estoit que de leur faire tel 
honneur que, pour telle chose, ilz avoient envoyé si 
souffisans gens et que moult voulentiers s'acordoient 



1327-1328] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 79 

à leur requeste, se nostre Saint Père le pape si aocor- 
doit et saincte esglise. Celle response leur soufiîst 
bien et grandement, et envoyerrent tantost n de leurs 
chevaliers et de leurs clers vers le Saint Père, en 
Avignon, pour impetrer la dispensation^ de oelluy 
mariage accordé, car sans le Saint Père, faire ne se 
pouoit, pour le linage de France dont ilz estoient 
moult prochains, si conune ou tiers degré, car leurs 
deux mères estoient cousines germaines issues des 
II frères. 

Assez tost aprez qu'ilz furent venus en Avignon, 
ilz vont faire leur besongne, car le Saint Père et le 
colliege si aocorderrent de legier^, pour la haulte 
noblesse dont ilz estoient. Quant ces messages furent 
retournez d'Avignon à Y alenchiennes , à tout leurs 
bulles, le mariage fut tantost ccxifermé, et fist on la 
damoiselle pourveoir et appareiller de tout ce qu'il 
lui faloit, si honnourablement comme à telle damoi- 
selle, laquelle debvoit estre royne d'Angleterre, 
afferoit. 

1. Nous voyons que, dès le 25 mars 1327, Adam, ëvéque de 
Worcester, iiit envoyé k la Cour romaine pour obtenir les dis- 
penses nécessaires à ce mariage. En même temps que lui, 
Barthélémy de Burghassh se rendit à Avignon en compagnie 
de Tévêque d'Hereford, pour le même objet, comme le prouvent 
des lettres du 15 août citées plus loin. (Mirot et Déprez, les 
Ambassades anglaises pendant la guerre de Cent anSy n^* 3 et 
4. Extrait de la BibL de t École des chartes^ années 1898-1899- 
1900.) 

2. La bulle accordant les dispenses nécessaires à ce mariage 
est datée d'Avignon, le 30 août 1327. (Rymer, Fœdera^ t. II, 
IP partie, p. 714-715.) Le 15 août, Edouard III avait déjà écrit 
au pape au sujet de ces dispenses que Tévéque d'Hereford lui 
avait demandées. [Ihid.y p. 712-713.) 



80 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1328 

Quant appareillie fu, elle fiit espousée par la vertu 
d'une procuration^ soufBsaument faitte, qui luy fut 
aportée de par le roy d'Angleterre, et puis fiit mise à 
la voye pour mener en Angleterre, à Londres, par 
devers son mary qui là l'attendoit pour la couronner^. 
Jusques à Londres la conduisi le gentil chevalier mes- 
sire Jehan de Haynau, son oncle^, qui très grandement 
fust rechut, festié et honnouré du roy, de madame la 
royne sa mère, de toutes les dames et de tous les 
barons d'Angleterre. S'il eust adoncques à Londres 
grande feste et grande noblesse de seigneurs, de ducs, 
de contes, de barons, de chevaliers, de haultes dames, 
de puchelles, de riches atours, de riches paremens, 
de jouster, de bouhourder pour l'amour d'elles, de 
danser, de caroller, de jeus, de beaulx mengiers chas- 
cun jour donner, ce ne fait pas à demander ; chascun 
qui scet que à noblesse affiert, le doibt bien penser. 
Et dura bien celle feste par l'espace de m septmaines, 
ainchoys que ledit messire Jehan se partist. 

1. Les lettres par lesquelles Edouard III donna pouvoir à 
Tévéque de Goventry de fiancer en son nom Philippe de Hai- 
naut sont du 8 octobre 1327. Le 6, il avait donné un sauf- 
conduit à Guillaume de Hainaut, son père^ pour venir en 
Angleterre^ sans doute au sujet de ce mariage. (Rymer^ Fœderay 
t. II, IP partie, p. 718.) 

2. Le mariage d'Edouard III et de Philippe de Hainaut eut 
lieu la veille de la conversion de saint Paul (24 janvier 1328), 
mais le couronnement de la reine ne se fit qu*en 1330, le 
dimanche de la Quadragésime (25 février). (Th. Walsingham, 
Historia Anglicana, t. I, p. 192.) 

3. Un sauf-conduit, valable jusqu'à la Tète de la Purification 
1328 (2 février), avait été accordé dès le 28 novembre 1328 à 
Guillaume de Hainaut et à sa fille. (Rymer, Fœdera, t. II, 
IP partie, p. 724.) 



1327-1328] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 81 

AU chief de m septmaines, il se parti à toute sa 
compaignie, bien fourny de beaulx joyaulx qu'on luy 
avoit donné de costé et d'aultre, et demoura la jœune 
royne à petite compaignie de gens de son pays, 
excepté ung jœune damoisel qu'on, noramoit Watelet 
de Manny*, qui demoura pour le servir et trencbier 
devant elle, lequel acquist si grand grâce depuis 
envers le roy et tous les barons, qu'il fust du secret et 
grand conseil du pays au gré de tous, et fist en aprez 
tant de proesses de son corps, en tant de lieux, qu'on 
n'en sçavroit dire le nombre, et tant de hardies entre- 
prises, dont vous orrez parler d'aucunes en ce livre, 
qu'il acquist nom du plus prœu que on sache. Et bien 
le doibt on tenir pour souverain prœu, aprez le noble 
roy Edowart et le gentil duc de Lencaste, qui tous 
les passe de fait et de renommée. 

Cy endroit lairay ung petit à parler de ceste matere, 
et parleray d'une aultre. 

1. Gautier de Masny, que Ton trouve comme page de la 
reine Philippe en 1332, était originaire du Hainaut et appar- 
tenait à la famille de Masny (Nord, arr. et cant. de Douai). 
L*un des plus vaillants serviteurs d'Edouard III, il avait épousé 
Marguerite, fille du comte de Norfolk, cousine du roi d'Angle- 
terre. Il mourut à Londres, le 15 janvier 1372. ( Voy . sur lui Frois- 
sarty éd. Kervyn de Lettenhove, t. XXII, p. 176 à 184 ; S. Luce, 
Hist» de Bertrand du Guesclin, p. 44, n. 1; Le P. Denifle, la 
Désolation des églises, monastères et hôpitaux en France pen^- 
dant la guerre de Cent ans, t. II, p. 9, n. 1; de la Borderie, 
Hist, de Bretagne, t. III, p. 457, n. 6.) 



82 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1328 

Chapitre XV. 

Sommaire. 

Après le retour des Ecossais dans leur pays, Robert Bruce 
meurt en recommandant à ses seigneurs son fils, David Bruce. 
Il demande à [Jacques] de Douglas de porter son cœur au 
Saint-Sépulcre, en accomplissement d'un vœu qu'il n'avait 
pu remplir pendant sa vie. 

Comment le bon roy Robert d'Escoce charga à messire 
Willaume Douglas de porter son cœur au Saint 
Sepulchre ^ . 

Aprez ce que les Escots se partirent par nuit de la 
montaigne là où le roy et les seigneurs d'Angleterre 
les avoient laissié, ainsy que vous avez ouy, ilz 
alerrent xxii liewes de celluy pays sauvage sans 
arrester, et passerrent celle rivière de Tien assez prez 
de Cardueilh en Galles, et l'endemain rentrerrent en 
leur pays, et ala chascun à sa maison. 

Assez tost aprez^, seigneurs et aucuns bons prœu- 

1. Cf. Froissarty éd. Luce, t. I, !!• partie, p. 77 § 40 à 80 § 41; 
Variantes, p. 288 à 291. 

2. Dès le 9 octobre 1327^ Edouard III donne pouvoir à 
Henry de Percy et à Guillaume de Denum de traiter avec les 
seigneurs d'Ecosse pour conclure la paix. (Rymer^ Fœdera^ 
t. Ily IP partie, p. 719.) Le 23 novembre^ Edouard nomme 
les plénipotentiaires anglais chargés de conclure la paix et 
leur donne les pouvoirs nécessaires à cet effet. (Jbid., p. 723- 
724.) Une lettre d'Edouard, du 30 janvier 1328, fait con- 
naître qu'une trêve est conclue entre l'Angleterre et TÉcosse, 
et qu'elle doit durer jusqu'au dimanche de la mi -carême 
prochaine. (Ibid,, p. 728.) Le 1" mars 1328, Edouard III 
renonça à toute prétention sur l'Ecosse et nomma des envoyés 
chargés de traiter au sujet des fiançailles de David, fils de 



4329] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 83 

domines pourchasserrent tant entre le roy d'Angle- 
terre et son conseil, et entre le roy d'Ëscosse, que 
une trêve fut acordée entre eulx, à durer par l'espace 
de trois ans. Celle trêve durant, avint que le roy 
Robert d'Ëscoce qui avoit esté si prœux, estoit devenu 
vielz et flebe, et chargié de la grosse maladie, ce disoit 
on, tant que morir le convenoit. Quand il vist que 
morir debvoit sans retour, il manda ses barons, tous 
de son royaume, es quielz il se fioit le plus, par devant 
luy, et leur dit que morir le convenoit ainsy qu'ilz 
veoient; si leur prya moult affectueusement et leur 
charga qu'ilz gardassent sur leur feaulté loyaulment 
son royaume à David, son filz, et quant il seroit venu 
en aage, qu'ilz obéissent à luy, et le couronnassent à 
roy, et le mariassent en lieu si souffisant comme il luy 
appartenoit. En aprez, il appella le gentil chevalier 
monseigneur Willaume Douglas, et luy dist devant tous 
les aultres : < Messire Guillaume, chevalier amis, vous 
sçavez que ay eut moult à faire en mon temps et ay 
souffert moult pour maintenir les droits de cestuy 
royaume. Et quant j'ay eu le plus à faire, je fis ung 
veu que je n'ay point accompli, dont il me poise : 
j'ay voé que, s'il estoit ainsy que je peusse tant faire 
que j'eusse ma guerre achevée, par quoy je peusse 
cestuy royaume gouverner en pays, je iroye guerrier 
les anemis de Nostre Seigneur et les contraires de la 

Robert Bruce ^ avec Jeanne, sœur d'Edouard III. (Ibid,, 
p. 730.) Enfin, le 17 mars 1328^ à Edimbourg, un traité de 
paix perpétuelle fut conclu entre Robert Bruce et les repré- 
sentants d'Edouard III, et les conventions du mariage de David 
avec Jeanne furent arrêtées. (Ibid,^ p. 734.) Edouard III ratifia 
toutes ces conventions le 4 mai suivant. (Ibid., p. 740-741.) 



84 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1329 

foy crestienne oultre mer à mon leal pouoir. Â ce 
point a toudis mon cuer tendu, mais Nostre Seigneur 
ne Ta pas voulu consentir ; si m'a tant donné à faire 
en mon temps, et au desrain m'a si entrepris de 
feblesse et de griefve maladie qu'il me convient morir 
ainsy que vous veez, et puisqu'il est ainsy que le 
corps de moy ne pœut aler ne achever ce que le 
cuer a tant désiré, je vueil envoyer le cuer pour le 
corps, pour moy et pour mon vueil acquittier. Et 
pour ce que je ne sçay en tout mon royaume nul plus 
prœu de vostre corps, ne mielx taillié de celluy vœu 
accomplir en lieu de moy, je vueil et vous prye, cheva- 
lier amy et especial, tant et si affectueusement que je 
puis, que vous à faire ce voyage vous employez, pour 
l'amour de moy et pour mon ame acquittier envers 
Nostre Seigneur. Et je tien tant de vostre noblesse et 
de vostre leaulté que, se vous l'entreprenez, vous ne 
le fauldrez nullement ; pourquoi, se vous le me promet- 
tez, je morray plus aise. Maiz que ce soit par telle 
manière que je vous diray. Je vueil, si tost que je seray 
trespassé, que vous prenez le cuer de moy et le faittes 
bien enbasmer, et prenez tant de mon trésor que 
bon vous semblera, pour parfoumir le voyage pour 
vous et pour tous ceulx que vous vouldrez mener 
avecques vous, et emportez mon cuer au Saint 
Sepulchre là où Nostre Seigneur fut enseveliz, puisque 
le corps n'y pœut aler, et le faittes si grandement, 
et vous pourveés de toutes choses et de compaignie si 
souffisaument comme à vostre estât appartient ; et que 
par tout où vous vendrez, qu'on sache que vous 
portez comme message le cuer du roy d'Escoce, puis 
qu'ainsy est que le corps n'y pœut aler. » 



1329] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 85 

Tous ceulx qui là estoient commencerrent à plourer 
moult tendrement, et quant le dit messire Guillaume 
pœut parler, il respondi : < Gentil sire, cent mille 
mercys de la grand honneur que vous me faittes, 
quant vous sy noble et si grand chose et tel trésor 
m'enchargiez et conmiandez ; et je feray très voulen- 
tiers et de cuer vostre commandement, jamaiz n'en 
doubtez, à mon leal pouoir, combien que je ne soye 
mie digne ne souffisant pour telle chose achever. > 

< Ha! gentil chevalier, dist adoncquesle roy, grand 
mercys, maiz que vous le me creantez. > — c Certes, 
sire, moult voulentiers, » fait le chevaliers. Et luy 
créante tantost comme leal chevalier. Âdoncques dist 
le roy : c Or, soit Dieu gracié, car je morray plus à 
paix doresnavant, quant je sçay que le plus souffisant 
de mon royaume et le plu» prœu achèvera ce que je 
n'ay peu oncques achever. > 

Assez tost aprez trespassa le prœu roy d'Escoce^ 
de ce siècle, et fut enseveli si honnourablement, 
conmie à luy afferoit, selonc l'usage du pays, et luy fut 
le cuer osté et enbasmé, ainsy comme il Tavoit com- 
mandé. Et se commença, le gentil chevalier, messire 
Guillaume Douglas, à pourveoir et appareillier de mou- 
voir quant temps et saison seroit d'achever ce que 
promis avoit. 

En ce temps, assez tost aprez, trespassa de ce siècle 
le noble et vaillant conte de Horet, qui estoit le plus 
grand et le plus poissant du royaume d'Escoce, qui 
portoit ung escu d'argent à trois oreilliers d'or. 

1. Fhfiêêart (éd. Luce, 1. 1, II® partie), p. 80 et 290, donne 
deux dates différentes pour la mort de Robert Bruce, qui toutes 



86 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1329 

Chapitre XVI. 

Sommaire. 

Jacques de Douglas quitte TEcosse pour aller en Terre Sainte. 
Il séjourne quelque temps à rÉcluse, puis va au secours du 
roi d'Espagne, alors en guerre avec le roi de Grenade. Il est 
tué dans un engagement. Mariage du roi d'Ecosse David 
avec la sœur du roi d'Angleterre. 

Comment messire Guillaume Douglas se parti d'Escoee 

pour faire son voyage^. 

Quant le printemps vient et la bonne saison pour 
mouvoir qui veult passer la haulte mer, et le gentil 
chevalier messire Guillaume Douglas* fut si pourveu, 
comme à luy appartenoit^ selonc ce que commandé 
luy estoit, il monta sur mer en Ëscoce et vint en 
Flandres droit à TEscluse pour ouir nouvelles, se nul 
de par deçà la mer s'apareilloit pour y aler vers la 
saincte terre de Jherusalem, aflSn qu'il pœut avoir 

deux sont fausses. Robert Bruce mourut le 7 juin 1329 et fut 
enseveli à Dunfermline. 

1. Cf. Froissart, éd. Luce, t. I, IP partie, p. 80 § 41 à 83 § 42. 
Variantes, p. 291 à 295. Le ms. de Rome donne beaucoup plus 
de détails sur le mariage de David, roi d'Ecosse. 

2. Le 1®' septembre 1329, Edouard III délivra à Jacques de 
Douglas, allant en Terre Sainte au secours des chrétiens, cum 
corde domini R. régis Scotise nuper defunctiy des lettres de 
sauf-conduit valables, pour lui et ses compagnons, pendant 
sept semaines. (Rymer, op, cit., t. II, II® partie, p. 770.) Il 
écrivit des lettres à la même date à Alphonse, roi de Gastille, 
pour lui recommander Jacques de Douglas et ceux qui rac- 
compagneraient et lui demander un sauf-conduit pour eux. 
[Ibid., p. 771.) 



1330] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 87 

meilleure compaignie. Et séjourna bien à TEscluse 
xiï jours ainchoys qu'il s'en partist ; maiz oncques ne 
voulut là endroit mettre le pié à terre tout le terme des 
XII jours, ains demoura tondis sur sa nave et tenoit ton- 
dis son tynel honnourablement à trompes et à nakaires, 
comment se ce fust le roy d'Escoce ; et avoit en sa 
compaignie ung chevalier banneret et vi aultres des 
plus prœux du pays, et bien xx escuiers beaulx et 
jœunes, les plus souffisans qu'il voult eslire en son 
pays sans l'aultre maisnie. Et avoit tant de vaisselles 
d'argent, pos, bachins, escuelles, hanaps, bouteilles, 
bachins, barilz et aultres telles chose; et estoient 
festiez de ii manières de vin, de n manières d'espices 
tous ceulx qui vouloient aler là, mais que ce fussent 
gens d'estat. 

Au desrain, quant il eust assez séjourné là endroit, 
il entendi que le roy d'Ëspaigne guerrioit au roy de 
Guernade qui estoit Sarrasin ; s'y avisa qu'il iroit celle 
part pour mielx emploier son voyage; et quant il 
avroit fait sa besongne, il iroit oultre passer pour faire 
ce que commandé luy estoit. Si s'en parti ainsy de 
l'Escluse et s'en ala vers Espaigne, et arriva premiers 
au port de Valence la Grand, et puis s'en ala au roy 
d'Ëspaigpe * qui estoit en ost contre le roy de Guer- 
nade; et estoient assez prez l'ung de l'aultre sur les 
frontières de leur pays. Ung jours, aprez ce que 
messire Guillaume Douglas fut là venu, avint que le 
roy d'Ëspaigne issi hors aux champs pour plus apro- 
cher de ses anemis. Le roy de Guernade issi d'aultre 
part, siques l'ung roy veist l'aultre à tout ses banieres, 

1. Dans le ms., il y a par erreur d'Escoce. 



88 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1328 

et si commencerrent à renger les batailles les UDes 
contre les aultres. Ledit messire G[uillauine] se trahy à 
ung des costez pour mielx faire sa besongne et mielx 
monstrer son effort. Quant il vist toutes les batailles 
rengier et vist celle du roy ung poy esmouvoir, il 
cuida qu'elle alast assembler. Il qui mielx amoit estre 
des premiers que des derrains, feri des espérons à 
toute sa compaignie et ala jusques à la bataille du 
roy de Guernade, et pensoit bien que le roy et toutes 
ses batailles le syewissent, maiz il en fut lourdement 
decheus, car oncques ce jour ne s'esmurent ; ains fut 
ledit messire Guillaume et toute sa compaignie enclos 
des anemis que oncques ung seul n'en eschappa qu'ilz 
ne fussent tous tuez, de quoy ce fut grand dommage 
et grand deffault pour les Espaignolz. 

Ne demoura gueres de temps aprez ce que mes- 
sire Guillaume Douglas fut party d'Escoce * pour faire 
son pèlerinage, que aucuns seigneurs qui convoitoient 
à nourrir paix entre les Angles et les Escots, traie- 
toient et pourchassoient que le mariage du jœune roy 

i. Jean le Bel se trompe en faisant conclure le mariage de 
David, fils de Robert Bruce, avec Jeanne, sœur d'Edouard III, 
après le départ de Jacques de Douglas et par conséquent après 
la mort de Robert Bruce. On a déjà vu, dans le chapitre xv 
(p. 82, note 2), que des négociations au sujet de ce mariage 
avaient eu lieu dès le 1®' mars 1328. Or, le 21 mai de la même 
année, Edouard III envoie en Ecosse deux personnes pour 
traiter avec Robert Bruce du douaire de Jeanne, qui s'élevait 
à 2,000 1. de revenu. (Rymer, op. cit. y t. II, IP partie, p. 743 
et 744.) Et d'après Thomas Walsingham [Historia Anglicana, 
éd. T. Riley, 1863, t. ï, p. 192), ce mariage fut célébré le 
12 juillet 1328, soit près d'une année avant la mort de Robert 
Bruce. 



1328] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 89 

David d'Escoce et de la seur du jœune roy d'Angle- 
terre se feist*, qui tous ii estoient moult jœunes. 

Chapitre XVII. 

SOMMAIEE. 

Charles IV le Bel, marié trois fois, meurt sans laisser de fils. 
Les douze pairs et les autres seigneurs réunis à Paris donnent 
la couronne de France à Philippe de Valois, qui est sacré à 
Reims le jour de la Trinité 1328, écartant ainsi la reine 
d'Angleterre Isabelle, ce qui provoqua de grandes guerres. 

Comment le roy Charles de France morut et messire 
Philippe^ de Valoys^ par commun accord^ fut cour- 
ronné roy de France ^ . 

Or avez ouy comment trêves furent accordées* par 
moyens bons entre le roy d'Angleterre et d'Escoce, 
et comment le dit roy d'Escoce de ce siècle trespassa, 
et comment il devisa et commanda au plus prœu de 
son royaume de porter son cuer au Saint Sepulchre 
pour ce que le corps n'y pouoit aler, et conmient 
messire G[uiUaume] Douglas se mist en la voye pour 
faire le pèlerinage, et comment il et toute sa compai- 
gnie furent tuez. Or vueil je retourner à conter d'une 

1. Froissarty éd. Luce, t. I, IP partie, p. 82 et 294, dit que 
le mariage fut célébré à Berwick. 

2. Le manuscrit porte par erreur Charles, 

3. Cf. Froissart, éd. Luce, t. I, IP partie, p. 83 § 42 et 84 
jusqu'à la ligne 30. Variantes, p. 295 à 297. Dans le ms. 
d'Amiens, Froissart donne les noms d'un certain nombre de 
seigneurs qui furent au sacre de Philippe de Valois et rapporte 
les doléances du comte de Flandre. 

4. Voy. ci-dessus, ch. xv, p. 82, note 2. 



90 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1322-i328 

aultre hystoire ; c'est assavoir du roy Charles de France 
qui fut oncles à ce jœune roy Edowart d'Angleterre, 
car il touche à nostre matere. Cil roy Charles fut trois 
foiz marié et morut sans hoir masle, dont ce fut grand 
dommage pour le royaume, ainsy comme vous orrez 
yci aprez. La première de ses fenmies fut une des 
plus belles dames du monde et fut fille de la contesse 
d'Artois*; celle garda mal son mariage et le forfist, 
pourquoy elle demoura longtemps en prison à Chas- 
teau Gaillart^ à grand meschief, ainchoys que son 
mary fut roy. Quant le royaume de France luy fut 
escheus et il fut roy couronné, les xii pers et les 
barons du royaume de France ne vouldrent pas que le 
royaume demourast sans hoir masle s'ilz pœussent; 
pour quoy ilz quirent sens et advis comment le roy 
Charles fust remarié à la fille de l'empereur Henry de 
Luxembourch et suer au noble roy de Bohême, par 
quoy le mariage fut défiait et anuUé de ceste première 
dame, qui estoit en prison, et tout par déclaration du 
Saint Pere^. 



1. Blanche, seconde fille d'Otton IV, comte de Bourgogne 
et de Mahaut d'Artois. 

2. C'est en 1314 que, l'adultère de Blanche de Bourgogne 
ayant été découvert, elle fut enfermée au Château- Gaillard. 
(Voy. Guillaume de Nangis, éd. Géraud, t. I, p. 404.) Nous 
voyons par les Journaux du trésor de Charles le Bel (Arch. 
nat., KK 1, p. 309) que Blanche de Bourgogne était à Pâques 
1323 au Château-Gaillard, sous la garde de Pierre la Vache, 
sergent d'armes. Au mois de septembre de la même année, 
elle était alors sous la garde de Jean le Servoisîer, également 
sergent d'armes. (Ibid., p. 411.) 

3. Suivant les Grandes Chroniques (éd. P. Paris, t. V, p. 257 
à 258), ce serait la veille de l'Ascension 1322 (19 mai) que 



1328] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 91 

De celle seconde femme de Luxembourch, laquelle 
estoit moult humble et moult prœude femme, eut le 
roy ung filz qui morut moult jœune, et assez tost la 
meré* aprez, à Ysodun en Berry; et morurent tous 
deux assez souspechonneusement, de quoy aucunes 
gens furent encoulpez en derrière couvertement. 
Aprez, cil roy Charle fut remarié tierce foys à la fille 
de son oncle de remariage, fille à monseigneur le conte 
d'OEu^ et seur au roy de Navarre, puis avint que celle 
dame acoucha enchainte et le roy fut malade au lit 
de la mort. Quant il perchut que morir le convenoit, 
il devisa que, s'il avenoit que la royne acouchast d'ung 
filz, il vouloit que messire Philippe de Valois, son cou- 
sin germain, fust régent du royaume de France jusques 
à ce qu'il seroit en aage d'estre roy, et s'il avenoit 
que ce fust une fille, que les xu pers et les aultres 
barons de France eussent conseil entre eulx et don- 



Jean XXII aurait annulé le mariage de Charles le Bel avec 
Blanche, et Charles le Bel aurait épousé Marie de Luxembourg 
à Provins, le 21 septembre suivant (jour de la fête de saint 
Mathieu], et Taurait amenée à Paris le 30 septembre. 

i. Marie de Luxembourg mourut àlssoudun dans le courant 
du mois de mars 1324 (n. st.), vers la mi-carême, et fiit enter- 
rée dans Téglise des Dominicaines de Montargis. (Grandes 
Chroniques, t. V, p. 276, et Chronique parisienne anonyme , 
dans les Mémoires de la Soc, de VHist, de Paris et de V Ile-de- 
France, t. XI, p. 92.) 

2. Charles IV épousa Jeanne, fille de Louis de France, comte 
d'Ëvreux, le 5 juillet 1324, suivant le continuateur de Jean de 
Saint- Victor et suivant Bernard Gui. [Recueil des historiens 
des Gaules et de la France, t. XXI, p. 682 et 733, et au mois 
d*août, suivant la Chronique parisienne anonyme, dans les 
Mémoires de la Soc. de VHist, de Paris et de V Ile-de-France, 
t. XI, p. 94.) 



92 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1328 

nassent le royaume à cil qui le debvroit avoir par 
droit. Sur ce ala morir Tan M CGC et XXVIII, entour 
le mois de mars ^ • 

Ne demoura gueres aprez que la royne accoucha 
d'une fille*, de quoy le plus du royaume furent dure- 
ment troublez et courouchiez. Quant les xn pers et les 
aultres seigneurs sceurent ce, ilz s'assemblerrent ^ au 
plus tost qu'ilz pœurent à Paris et donnerrent le 
royaume de conmiun accord à messire Philippe de 
Valoys, et en osterrent la royne d'Angleterre, qui estoit 
demourée seur germaine audit roy Charles derraine- 
ment trespassé, pour ce qu'ilz dient que le royaume 
de France est sy noble que il ne doibt mye aler par 
succession à femelle, ainsy que vous avez ouy ici 
devant, au commencement de ce livre. Et firent celluy 
messire Philippe couronner à Rains Tan de grâce 
M CGC et XXVIII, le jour de la Trinité*, dont puis 

1. Charles le Bel mourut à Vincennes le 1®' février 1328 
(n. st.); il fut enterré à Saint-Denis le 5 février, son cœur fut 
porté le lendemain 6 en l'église des Dominicains à Paris et ses 
entrailles enterrées le 7 enTabbaye de Maubuisson. (Chronique 
parisienne anonyme^ dans les Mémoires de la Soc. de VHist, de 
Paris et de V Ile-de-France y t. XI, p. 112 et 113. Cf. Grandes 
Chroniques^ éd. P. Paris, t. V, p. 303, et les Journaux du tré~ 
sor de Philippe VI de Valois y n° 1.) 

2. La reine Jeanne accoucha le 1^' avril 1328 d'une fille. 
Blanche, qui, le 18 janvier 1345, épousa Philippe, duc d'Or- 
léans, fils de Philippe de Valois. 

3. Sur cette assemblée des grands pour l'élection de Phi- 
lippe de Valois, voy. Hervieu, Recherches sur les premiers 
états généraux, Paris, E. Thorin, 1879, in-8«, p. 179 à 189. 

4. 29 mai 1328. Voy. dans Varin, Archives administratives 
de Reims y t. II, V^ partie, p. 480 et suiv., le détail des frais 
occasionnés par ce sacre. 



iS'lS] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 93 

aprez sont venues grandes guerres et dissolutions au 
royaume de France, ainsy que vous pourrez trouver 
en ce livre cy aprez, s'il est qui le parface. 

Chapitre XVIII. 

Sommaire. 

Victoire remportée par Philippe de Valois, à Cassel, 

sur les Flamands. 

Comment le roy Philippe de France desconfit les 

Flaments au mont de Cassel ^ . 

Assez tost aprez que cil roy Philippe fut couronné, 
il semonni ses princes, ses barons et toutes ses gens 
d'armes, et ala à tout son pouoir gésir et logier ou val 
de Cassel pour guerrier les Flamens, mesmement ceulx 
de Bruges, ceulx d'Ypre et ceulx de Franck, qui ne 
vouloient obéir à leur seigneur le conte de Flandres* 
[mais l'avoient decaciet et ne pooit adonc nulle part 
demorer en son pays]^, fors que à Gand, qui n'estoient 

1. Cf. Froissarty éd. Luce, t. I, H^ partie, p. 84, ligne 30, à 
86, ligne 14. Variantes, p. 297 à 303. Les mss. de Rome et 
d'Amiens, en particulier, donnent plus de détails sur la marche 
de Farmée de Philippe de Valois, sur la bataille de Cassel et sur 
la pacification de la Flandre après cette victoire. 

2. Sur la révolte de la Flandre contre le comte, voy. l'ou- 
vrage de M. H. Pirenne, le Soulèvement de la Flandre maritime 
de 1323-1328. Documents inédits publiés avec une introduction, 
Bruxelles, 1900, in-8°. (Publication de TAcadémie royale de 
Belgique, Commission royale d'histoire.) Dans ce travail, il 
complète et rectifie l'ouvrage de M. E. Mannier sur la bataille 
de Cassel. [Les Flamands à la bataille de Cassely Noms des 
Flamands morts dans cette journée, Paris, 1863, in-8^.) 

3. Les mots placés entre crochets manquent dans le ms. de 
Jean le Bel, nous les avons rétablis d'après le texte de Froissart. 



94 GHRONIQUB DE JEAN LE BEL. [4328 

pas de son accord trestous, et desconfit bien par bataille 
XYi"" hommes, lesquelz se tenoient en garnison sur le 
mont de Gassel, au conmiandement et aux gaages de 
leurs villes pour garder les frontières là endroit. Et 
vous diray conmient ces Flamens vouldrent ung jour 
desconfire le roy et tout son ost. Si se partirent de 
Gassel sur heure de souper^ tout paisiblement, sans 
point de noise, et avoient entre eulx ordonné trois 
batailles, desquelles Tune ala droit aux tentes du roy, 
et à paine qu'ilz ne prirent le roy à souper et toutes 
ses gens ; l'aultre bataille s'en ala droit au gentil roy 
de Bohême, et le trouverrent prez que en ce point ; 
et la tierce s'en ala au gentil conte de Haynau, et 
l'eurent à painne si souspris et messire Jehan son 
frère aussy, que à grand paine furent leurs gens 
armez ; et vinrent si couvertement que tous les sei- 
gneurs eussent esté mors, se Dieu ne leur eust aydé 
conmie par miracle. Maiz, par la grâce et voulenté de 
Dieu, chascun desconfit sa bataille, et tous à une heure 
et ung point, si entièrement que de tous ces xvi "* Fla- 
mens n'en demeura mil. Et si ne sceut nul de ces 
seigneurs le ung nouvelles de l'aultre jusques à ce que 
tout fut fait, ne oncques des \\[^] Flamens qui mors 
y demourerent, n'en recula ung tout seul, et tous 
furent abatus en trois moncheaulx sans issir de la 
place où chascune bataille commencha. Ce fut l'an de 
grâce M CGC et XXVIII ou moys d'aoust^ 

1. La Chronographia regum francorum, t. II, p. 3 à 9, et les 
Grandes Chroniques de France, t. V, p. 310 à 318, donnent 
des détails plus étendus et plus précis que Jean le Bel sur la 
bataille de Cassel et sur la marche et Torganisation de l'armée 
royale. 

2. La bataille de Cassel eut lieu la veille de la Saint-Bar thé* 



1328-1331] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 95 

Chapitre XIX. 

SOHHAIBE. 

Haiiie de Philippe VI pour Robert d'Artois qui revendiquait le 
comté d'Artois. Robert se réfugie auprès de Jean de Namur. 
Le roi, après avoir fait emprisonner la femme et les enfants 
de Robert, défie le comte de Namur. Robert va alors auprès 
du duc de Brabant; mais, Philippe VI ayant fait ravager le 
pays de ce dernier, Robert s'enfuit en Angleterre. Edouard lïl 
le retient à la cour et de son conseil et lui assigne en fief le 
comté de Richmond. 

Comment massive Robert d'Artoys fut dechassié de 

France par hayne * . 

L'omme du inonde qui plus aida à parvenir le roy 
Philippe à la couronne de France, ce fut messire 
Robert d'Artoys, qui estoit ung des plus haults barons 
de France et des mielx enlignagié et estrait des 
royaulx. Et avoit à femme la seur dudit roy Philippe*, 
et avoit esté tondis son plus especial et secret compai- 
gnon ; si en estoit plus doubté, ainchoys que ce roy 
Philippe fust couronné. Ce messire Robert, par 

lemy, le 23 août 1328 (voy. Chronographia regum francorum^ 
t. Il, p. 9. Chronique parisienne anonyme, dans Mémoires de 
la Soc, de THist, de Paris et de V Ile-de-France, t. XI, p. 118. 
E. Petit, les Ducs de Bourgogne, t. VIÏ, p. 114), et non le 
24 août, jour de la Saint-Barthélémy, comme le dit Froissart, 

1. Cf. Froissart, éd. Luce, t. I, IP partie, p. 100 § 48 à 103 
§ 49. Variantes, p. 307 à 311. Les mss. d'Amiens et de Rome 
s'étendent plus longuement sur les entrevues de Robert d'Ar- 
tois avec le comte de Hainaut, le comte de Namur et le duc de 
Brabant. 

2. Robert d'Artois avait épousé Jeanne, fille de Charles de 
Valois, et de sa seconde femme Catherine de Courtenai. 



96 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. fl331-1334 

l'espace de m ans fut toudis le plus grand maistre de 
son conseil, car par luy estoit tout fait et sans luy riens 
n'estoit fait. Aprez, il avint que cil roy prist ledit 
messire Robert en hayne, à Toccasion d'ung plait qui 
estoit esmeu devant le roy pour la conté d*ArtoysS 
que ledit messire Robert vouloit avoir gaagnyé par la 
vertu d'une lettre, laquelle n'estoit mie bien vraye, si 
comme on disoit ; que s'il l'eust tenu, sans déport il 
l'eust pendu, combien que ledit messire fust le plus 
prochain de lignage à tous les haults barons de France 
et serourge au roy. Si le convint vuydier de France et 
venir à Namur avecques le jœune conte Jehan ^ et son 
frère, qui estoient enfans de sa seur. 

Quant le roy vist qu'il ne le pouoit avoir, car il estoit 
vuydié de France, il fist prendre sa fenmie^, laquelle 
estoit sa propre seur, et ses enfans^, et les fist mettre 

1. Sur le procès et les manœuvres de Robert d'Artois, voy. 
Tarticle de Lancelot, qui a pour titre : Mémoires pour servir à 
V histoire de Robert d* Artois, dans les Mémoires de littérature 
tirés des registres de V Académie royale des inscriptions et belleS' 
lettres, t. X, p. 571 à 663; voy. aussi [Ibid,, t. Vm, p. 669 à 
689) Justification de la conduite de Philippe de Valois dans le 
procès de Robert d* Artois et Chronique parisienne anonyme, 
dans les Mémoires de la Soc, de VHist, de Paris et de rile^de" 
France, t. XI, p. 156. 

2. Jean II succéda en 1331 à son père, Jean P', qui avait 
épousé Marie d'Artois, fille de Philippe d'Artois, seigneur de 
Couches, père de Robert d'Artois. 

3. C'est en 1334 que Jeanne, femme de Robert d'Artois, fut 
arrêtée, suivant les Grandes Chroniques, t. V, p. 356, et 
enfermée au château de Chinon. Voy. aussi Guillaume de Nan- 
gis, t. II, p. 142. VArt de (Vérifier les dates (éd. in-8®, t. XII, 
p. 375) dit qu'elle fut enfermée au Château-Gaillard. Elle 
mourut le 9 juillet 1363. 

4. Les enfants de Robert d'Artois furent arrêtés en même 



1334-i350] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 97 

en prison bien estroittement, et les tint tant et si 
longuement que la dame morut en prison. Et les 
enfans, aprez la mort de leur mère et de messire 
Robert leur père, il les tint tant qu'ilz fussent grands 
pour estre chevaliers et jusques assez prez de sa 
mort^, et oncques pour personne qui luy en parlast, 

temps que leur mère et enfermés à Nemours-en-Gâtinais, sui- 
vant les Grandes Chroniques (t. Y, p. 356) et Guillaume de 
Nangis (t. II, p. 142). La Chronique des quatre premiers Valois 
(p. 2) dit que trois des fils de Robert d'Artois, Jean, Charles 
et Louis, furent enfermés au Château-Gaillard. Philippe VI les 
fit souvent changer de résidence et de gardiens. En 1337, la 
Chronographia regum francorum (t. II, p. 35) nous apprend 
qu'ils étaient à Bar-sur- Seine. Au mois de mars 1349, les Jour- 
naux du trésor de Philippe de Valois (n° 734) nous font con- 
naître qu'ils furent sous la garde de « Galterus de Rivo » du 
1" novembre 1347 au 1«' mai 1348. Au mois d'août 1349 (du 
5 au 8), ils furent au manoir de Saint-Martin-des-Champs, 
près Paris, sous la garde de plusieurs sergents à cheval du 
Châtelet. [Ihid.j n° 2403.} Le 8 du même mois, ils furent con- 
fiés à Ërard de Lignon, bailli de Troyes, qui devait les conduire, 
de Paris, ad certa loca que Rex ordinaç^it. [Ibid., n° 2685; voy. 
aussi n® 2414.) 

1. Jean et Charles d'Artois, délivrés de prison avec leur 
mère par Jean le Bon, peu après son couronnement [Chronique 
normande, éd. Molinier, p. 114), reçurent d'importants dons 
de ce prince. Charles, qui fut pris à la bataille de Poitiers 
(Ibid. y p. 115), eut, après le bannissement de Philippe de 
Navarre, frère de Charles le Mauvais, le comté de Longueville- 
en-Caux. (Chronique des quatre premiers Valois, éd. Luce, 
p. 40, 41 et 71.) La Chronographia regum francorum (t. II, 
p. 330) nous apprend qu'il obtint encore du roi le comté de 
Pezenas et qu'en 1367 il s'entendit avec les capitaines de plu- 
sieurs grandes compagnies pour prendre le comté d'Artois, 
mais son projet échoua. Jean d'Artois fut pourvu du comté 
d'Eu le 9 avril 1352, par Jean le Bon, qui l'avait confisqué sur 
le connétable Raoul de Brienne après son exécution. La même 
I 7 



98 CHRONIQUE D£ JSAN LE BEL. [1332 

ne pour raison que on luy remonstrast, ne pour affi- 
nité, il n'en voult aultre chose faire, ains levoit tous 
leurs biens et les faisoit si estroittement garder comme 
s'ilz fussent larrons ou murdriers. Et aprez, il envoya 
au jœune conte Jehan et à son frère, et leur manda 
que ilz ne soustenissent point ledit messirë Robert, leur 
oncle, se tant amoient son amour, ou il les deffioit eulx 
et tout leur pays. Et fist tant à Tevesque de Liège, 
messire Aust de la Marche, qu'il les defifya pour 
l'amour de luy, par quoy ledit conte Jehan ne son 
frère aussy n'oserrent plus n'aler ne repairier avecques 
ledit messire R[obert], leur oncle, ne le souffiîr en 
leur pays, ains s'en ala à grand doubtance en Brabant 
pour ce que le duc estoit bien poissant, et si estoit si 
prochain à ses enfans que il ne luy debvoit pas faillir 
par raison. Le roy le sceut, et adoncques il manda au 
duc que, s'il soustenoit ledit messire Robert en sa terre 
n'en son pouoir, en nulle manière du monde, que il 
le tenoit pour son anemy et le guerrieroit en toutes 
les manières qu'il pourroit. 

Le duc n'osa plus tenir ouvertement ledit messire 
Robert pour doubtance du roy, si l'envoya couverte- 
ment tenir en Argentel ' jusques à tant que on verroit 
comment le roy se maintendroit. Le roy le sceut, qui 
partout avoit espyes, si en eust moult grand despit ; 

année, il épousa Isabelle, fille de Jean P', vicomte de Melun, 
comte de Tancarville. Fait prisonnier à la bataille de Poitiers , 
il prit part à la bataille de Rosbecque et mourut le 6 avril 
1387. (Art de vérifier les dates, in-8«, t. XH, p. 458, 459.) 

1. Argenteau-sur-Meuse, d'après Lancelot, Mémoires de 
r Académie des inscriptions et belles-lettres, t. X, p. 622. Robert 
d'Artois erra pendant quelque temps de château en château. 
(Ibid,, p. 622 et 623.) 



1332-1334] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 99 

et tant pourchassa par son or et par son argent en poy 
de temps aprez, que le noble roy de Bohême, qui estoit 
cousin audit duc, l'evesque de Liège, l'archevesque 
de Goulongne, le duc de Guéries, le marquis dé 
Julliers*, le conte de Los, le sire de Fauquemont, le 
conte de Bar, qui estoit aussy cousin germain audit 
duc de par leurs n mères, seurs au roy d'Angleterre, 
messire Jehan de Hàynau et le jœune conte de Namur 
et son frère furent tous aliez encontre ledit duc, et le 
deffierrent au pourchas dudit roy, et entrerrent tantost 
en son pays, et ardirent à leur voulenté, et alerent 
parmy Hesbaing ardant et gastant tout. Par deux fois 
ilz demourerrent tant ou pays que bon leur sembla. 
Et envoya avecques eulx, ledit roy, le conte de Eu, 
son connestable, à tout grande compaignie pour mielx 
monstrer que la besongne estoit faicte à son pourchas, 
et tout ardant son pays, ledit duc accorda trêves au 
pourchas du gentil conte de Haynau. Et se mist ledit 
duc du tout en l'ordonnance du roy et de son conseil, 
de tout ce qu'il avoit à faire au roy et à chascun de 
ces seigneurs qui ainsy le deffioient; siques parmy ce, 
ledit messire Robert n'osa plus demourer en France, 
n'en Alemaigne couvertement n'en apert, ains s'en ala 
le plus paisiblement qu'il pœut à ce gentil roy d'An- 
gleterre, de quoy nous parlerons cy aprez, qui molt 
voulentiers le retint avecques luy et de son conseil, et 

1. Au mois de mai 1332, un traité d'alliance fut en effet 
conclu entre Philippe de Valois, l'archevêque de Cologne et 
les comtes de Gueldre et de Juliers contre le duc de Brabant 
et Robert d'Artois. Ce traité a été publié par Kervyn de Let- 
tenhove dans son édition de Froissart, t. XYIII, p. 22, d'après 
Arch. nat., J 522, n^ 5; voy. aussi Ibid,^ t. XX, p. 345. 



iOO CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1334 

luy assigna la conté de Richement^ eti Angleterre, 
laquelle avoit esté à ses prédécesseurs, et puis infour- 
ma ledit messire Robert, ce gentil roy Edowart, du 
droit qu'il debvoit avoir à la couronne de France, en 
telle manière que, partie par son conseil, ledit roy 
entreprist la guerre au royaume de France, dont tant 
de maulx sont avenus. 

Si me tairay à tant à parler du roy Philippe de 
France et dudit messire R[obert] jusques à tant que 
point en sera, et retourneray à parler du roy Edowart. 

Chapitre XX. 

Sommaire. 

Après son mariage^ Edouard III gouverne avec le conseil de sa 
mère, du comte de Kent, de Roger de Mortimer et de plu- 
sieurs autres seigneurs. Sur les insinuations de Roger de 
Mortimer, le comte de Kent est décapité. Puis, Mortimer, 
accusé d'avoir des liaisons avec la reine mère, subit lui- 
même le dernier supplice. Isabelle est enfermée dans un 
château. 

Comment le roy Edowart fit mettre à mort le conte de 
Cayn^ son oncle^ et avecques ce le seigneur de Mor- 
temer-. 

Vous avez ouy comment ce noble roy Edowart fut 

1. Par lettres du 23 avril 1337, Edouard III permit à Robert 
d'Artois d'aller et de demeurer à son gré avec ses serviteurs 
et ses chevaux dans les châteaux de Guldeford, Walyngford 
et Somerton et de chasser dans le parc de Guldeford quand il 
le voudrait. (Rymer, Fœdera, t. II, Impartie, p. 967.) Le 5 mai 
suivant, il lui donnait 1,200 marcs de revenu annuel. [Ibid., 
p. 969; voy. aussi Froissart, éd. Kervyn de Lettenhove, t. Il, 
p. 523, et en particulier, t. XX, p. 179 à 182, et Déprez, la 
Papauté, la France et V Angleterre, p. 224, n. 5.) 

2. Cf. Froissart, éd. Luce, 1. 1, IP partie, p. 87 § 43 à 90 § 44. 






1330] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 101 

marié à la fille du conte de Haynau, or debvez sçavoir 
aucune chose de sa gouvernance. Si sachez que, aprez 
ce qu'il eust reconquis son royaume et mis à destruc- 
tion les Despensiers, par le conseil desquielx son père 
gouvemoit si mal le royaume, et luy et madame sa 
mère furent enchâssez dehors en France conmie 
bannis, il usa grand temps du conseil madame sa 
mère, et du conseil le conte de Gayn, et du conseil 
messire Rogier de Mortemer, qui estoient les souve- 
rains de son conseil avecques pluseurs aultres cheva- 
liers, clercs et lays, pour tant que les n seigneurs 
dessusdis avoient esté dechassez avecques luy. 

Au derrain commença envye à naistre entre mon- 
seigneur le conte de Cayn, qui estoit moult prœu- 
domme et débonnaire, et le seigneur de Mortemer, qui 
estoit grand chevalier brun, fort et bien taillié, et 
assez estoit privé de madame la mère au roy secrète- 
ment et aultrement, que renommée en couroit couver- 
tement. Et puis multiplia si hault celle envye que 
ledit seigneur de Mortemer enfourma tant et enhorta 
le roy par le consentement madame la royne sa mère, 
que le dit conte de Cayn le vouloit emprisonner, et le 
feroit moult tost morir pour avoir son royaume*, s'il 
ne se gardoit, car il estoit le plus prochain aprez luy 

Variantes, p. 303 à 305. Le ms. de Rome s'étend plus longue- 
ment sur Tarrestation et la mise à mort du comte de Kent. 

1. D'après Adam Murimuth (éd. Thompson, 1889, p. 60), 
le comte de Kent et plusieurs autres personnes étaient accusés 
de répandre le bruit qu'Edouard II vivait encore et de cher- 
cher à le ramener sur le trône. Voy . aussi la lettre qu'Edouard III 
écrivit au pape le 24 mars 1330, dans laquelle il expose les 
motifs qui l'ont amené à faire exécuter le comte de Kent. 
(Rymer, op, cit., t. Il, II* partie, p. 783.) 



i02 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [i330 

par succession, car le jœùne frère du roy, qui eut nom 
Jehan d'AltemS estoit mort nouvellement. Le jœune 
roy, qui crut legierement ce, ainsy que on voit souvent 
que jœunes seigneurs croient de legier cilz qui les 
doivent plus tost infourmer le mal que le bien, fist 
assez tost aprez prendre ledit conte, son oncle, et luy 
fist coupper la teste publiquement^, que oncques 
excusation ne luy valut riens ; de quoy tous ceulx de 
son pays, nobles et non nobles, furent grandement 
troublez et couroussez, et eurent en aprez moult 
contre cuer ledit sire de Mortemer, et bien pensoient 
que, par son conseil et enhortement fut ainsy traitiez 
et menez le gentil conte, que chascun tenoit pour bon 
et leal honmie. 

Sy ne demoura pas grandement que grande famé 
îssi hors, ne sçay pas se vray estoit, que madame la 
royne estoit enchainte; en encoulpoit on le sire de 
Mortemer 3 plus que nul aultre, et commença moult 

1. Jean le Bel fait erreur, car Jean d'Eltham, second fils 
d'Edouard II et d'Isabelle de France, créé comte de Cor- 
nouailles par son frère Edouard III, mourut seulement à la fin 
du mois d'octobre 1334 à Saint-Johns-Stone, pendant l'expé- 
dition d'Ecosse, où il avait accompagné son frère. (Thomas 
Walsingham, Hist, Anglicanay t. I, p. 197.) 

2. Edmond, comte de Kent, oncle d'Edouard III, fut arrêté 
pendant le parlement, qui se tenait à Winchester, le 13 mars 
1330 et exécuté le 19 mars. (Thomas Walsingham, op, cit., 
t. I, p. 192.) Dès le 14 mars, Edouard III faisait emprisonner 
la comtesse de I^ent et ses enfants et mettre sous séquestre 
tous les biens du comte. (Rymer, op, cit,, t. II, IP partie, 
p. 782.) 

3. Adam Murimuth [op. cit., p. 61) dit que Roger de Mor- 
timer fut pris de nuit le 19 octobre 1330 à Rottingham, dans 
la chambre de la reine mère. 



1330] chronique; de JEAN LE BEL. i03 

fort à multiplier tant que le jœune roy en fut infourmé 
souffisament, et avecques ce que, par la fausse envye 
du sire de Morteraer seulement, il avoit fait mettre à 
mort son oncle, le conte de Gayn, que tous ceulx du 
pays pour moult prœudonmie tenoient, s'il fut tristes 
et couroussez, ce ne fait pas à demander. Ains fist 
tantost prendre le seigneur de Mortemer^ et le fist 
enmener à Londres par devant grand foison des 
barons de son royaume, et conta devant tous ceulx 
qui là estoient assemblez les faitz et les œuvres du 
seigneur de Mortemer, ainsy que infourmé en estoit 
et que trouvé l'avoit souffisaument, siques grande 
partie en apparoit, et en requist jugement de quelle 
mort debvoit morir ung homme qui ainsy ouvré avoit. 
Le jugement en estoit assez cler, et fust tantost 
accordé, car chascun en estoit infourmé par famé 
ainchoys que le roy en sceust riens; toutesfois, le juge- 
ment fut ainsy ordonné que il morroit par telle 
manière que messire Hue le Despensier. Ainsy fut 
fait 2, et fut tantost trayné par la cité de Londres sur 
ung bahu et lié sur une eschiele enmy la place ; et puis 
luy fut le vit couppé et les coulles, et puis aprez le 
ventre fendu et toutes les entrailles ostées et arses, et 
puis on lui couppa la teste, et puis fut pendu par les 
hanches. Et tantost le jœune roy fist enfermer 

i. D'après une lettre d'Edouard III du 20 octobre 1330 
(Rymer, op. cit., t. Il, IP partie, p. 799), en même temps que 
Roger de Mortimer, on arrêta Olivier de Ingham et Simon de 
Bereford. (Voy. aussi Thomas Walsingham, op. cit., t. I, 
p. 193.) 

2. Roger de Mortimer fut exécuté le 29 novembre 1330. 
(Voy. Thomas Walsingham, op. cit., t. I, p. 193^ et Adam 
Murimuth, op. cit., p. 62.) 



104 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1330 

madame sa mère en ung beau chastel^, et luy livra 
dames et chambrières assez pour le garder, servir et 
faire compaignie, et mesnie, et escuiers, et luy assi- 
gna grande terre pour le souffisaument tenir tout le 
cours de sa vye. Maiz il ne voulut mie souffrir ne 
consentir qu'elle alast nulle part hors de cellui chastel 
apertement, ainsy que je l'ouy adoncques raconter. 
Ëncores crois je qu'elle s'y tiengne au temps présent. 

GHÂPrrRE XXI. 

Sommaire. 

A Texpiration des trêves avec l'Ecosse, Edouard III réclame la 
ville de Berwick au roi David et lui demande de reconnaître 
sa suzeraineté sur le royaume d'Ecosse. David refuse. Arri- 
vée de Robert d'Artois en Angleterre déguisé en marchand. 
Edouard III soumet la réponse du roi d'Ecosse au parlement, 
qui dit qu'on ne peut la souffrir. Convocation de l'armée 
anglaise à Newcastle. 

Comment le jœune roy Edowart recomme^iça la guerre 
contre le jœune roy David d'Escoce^ son serourge^. 

Aprez que le jœune roy Edowart, qui estoit en son 
jœune aage, eust fait ces ii haultes justices, ainsy 
comme vous avez ouy, et qu'il eust madame la royne 
sa mère enfermé, il prist nouvel conseil des mielx 

1. C'est à Castle-Rising, dans le comté de Norfolk. [Froissartj 
éd. Luce, t. I, P® partie, p. clvii, note 1.) 

2. Cf. Froissart, éd. Luce, 1. 1, IP partie, p. 103 § 49 à 107 § 51. 
Variantes, p. 311 à 321. Les mss. de Rome et d'Amiens s'étendent 
plus longuement sur l'entrevue des ambassadeurs écossais et 
du roi d'Angleterre et sur l'arrivée de Robert d'Artois en 
Angleterre. 



1332] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 105 

sages et mîelx creus de tout son pays, et gouverna 
moult notablement, et maintint son royaume en pays 
par le bon conseil qu'il avoit; et faisoit souvent joustes, 
tournoys et assemblées de dames, et acquist grand 
grâce par tout son royaume et grand renommée par 
tous pays. 

Ainsi se gouverna noblement tant que trêves 
durèrent entre luy et le royaume d'Escoce. Quant les 
trêves furent faillies*, et il fut enfourmé que le jœune 

i. Les causes de cette guerre sont mal exposées par Jean le 
Bel, qui a confondu les faits. Il est nécessaire, pour comprendre 
ce chapitre et les suivants, d'exposer dans leur ordre chrono- 
logique la suite des événements qui provoquèrent le conflit entre 
TAngleterre et PÉcosse. Cette guerre commence par une invasion 
d'Edouard Baillol, qui, avec Henri de Beaumont, à la tète d*un 
certain nombre d'hommes recrutés en Angleterre, veut faire 
valoir ses droits à la couronne d'Ecosse les armes à la main. Cette 
expédition eut lieu au commencement du mois d'août 1332, et 
le parti écossais, qui voulait s'opposer à Baillol, fut défait le 
il août 1332. (A. Murimuth, op. cit.y p. 66, et T. Walsin- 
gham, op, cit., t. I, p. 193.) Edouard III, feignant de craindre 
des troubles sur les marches d'Ecosse, nomma, le 9 août 1332, 
Henri de Percy garde de ces frontières (Rymer, op. cit., t. II, 
II* partie, p. 843 et 844), et, dès le 7 octobre suivant, sous 
prétexte que les Écossais se préparaient à faire des incursions 
en Angleterre, il ordonna de lever et d'armer des archers et 
des gens d'armes pour la défense des frontières. (Rymer, Ibid., 
p. 846.) Edouard Baillol, qui avait envahi l'Ecosse et s'était 
fait couronner (T. Walsingham, Ibid., p. 194 et 195), se recon- 
nut comme le vassal du roi d'Angleterre le 23 novembre 1332. 
(Rymer, Ibid., p. 847-848.) Enfin, le 21 mars 1333, Edouard IIÏ, 
prétextant les ravages commis par les Ecossais en Angleterre, 
convoqua son armée pour la fête de la Trinité suivante (30 mai) 
à Newcastle, afin de marcher contre les Ecossais. (Rymer, 
Ibid.y p. 855 à 857.) Dès le 23 avril, le roi d'Angleterre se 
préparait à assiéger Berwick, et, le 18 mai, la ville était forte- 





106 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1332 

roy David estoit saisy de la cité de Beruwik, qui deb- 
voit estre de son royaume, et que le bon roy Edowart 
avoit tousjours tenue quittement et en pais, et son 
père aprez grand temps, et fut enfourmé que le 
royaume d'Escoce mouvoit de luy en fief et que le 
roy David, sonserourge, ne Tavoit encores rel[e]vé, ne 
fait honmiage, il en eut indignation, et envoya tantost 
aprez grands messages au jœune roy David et à son 
conseil, et luy fist requerre qu'il se voulsist désister 
de la bonne cité de Berwick, car c' estoit son droit 
héritage, et avoit esté tousjours à ses prédécesseurs 
roys d'Angleterre, et que il venist à luy pour faire 
honmiage du royaume d'Escoce, qu'il debvoit tenir de 
luy en fief. Le jœune roy se conseilla à ses barons et 
à ceulx de son pays par grande délibération, et quant 
il fut bien conseillé sur ces requestes, il respondi aux 
messages en ceste manière : « Seigneurs, je, et tous 
mes ^barons nous esmerveillons grandement de ce que 
le roy d'Angleterre, à cui je suys serourge, me fait 
requérir de telle chose, car nous ne trouvons pas par 
nos anchiens que le royaume d'Escoce soit, ne doye 
estre en riens du monde au roy d'Angleterre, ne par 
hommage, ne aultrement, ne oncques messire le roy 
Robert, mon père, ne voult faire honmiage à ses 

ment investie par terre et par mer. (T. Walsîngham, lhid,y 
p. 195 et 196.) Le 15 juillet, une trêve, devant durer jusqu'au 
20, jour de la Sainte-Margiierite, fut conclue, afin de per- 
mettre à Guillaume de Keith, gardien de Berwick, de demander 
du secours aux Écossais. A défaut de secours, la ville devait 
se rendre le jour même. (Rymer, Ibid,y p. 864 et 865.) Le 
19 juillet, Tarmée écossaise, qui était venue au secours d^ 
Berwick, fut vaincue à Halidon-Hill et la ville se rendit. 
(Adam Murimuth, Ibid.y p. 68.) 



1332-1334} CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 107 

prédécesseurs roys d'Angleterre pour guerre qu'on 
luy sceut faire, sy en a yl partout fait assez; pour 
quoy je n'ay pas trouvé en mon conseil que je le doye 
faire, aussi n'en ay je point de voulenté. En aprez il 
conquist la bonne cité de Berwick par bonne guerre 
sur le roy, son père, et le tint tout le cours de sa vye 
comme son bon héritage, aussy je le pense à tenir et 
en feray tout mon pouoir. Sy vous prie et requier que 
vous dittes au roy d'Angleterre, mon serourge, qu'il 
me vueille laisser en telle franchise que mes devan- 
chiers ont esté, et laisser jouir de ce que monseigneur 
mon père a conquis par bonne guerre et qu'il a 
maintenu toute sa vie paisiblement, et qu'il ne vueille 
croire nul mal vais conseil, car se ung aultre me vou- 
loit nuire et faire tort, il me devroit aydier et secourre 
pour la raison de sa seur que j'ay espousée. » 

« Sire, nous avons bien entendu, dirent adoncques 
les messages, ce que vous respondez à nostre requeste ; 
si le reporterons voulentiers au roy. » Ainsy prirent 
congié et raporterent au roy toutes les responses, 
lesquelles ne luy pleurent pas, ne à son conseil, ains 
fist mander au jour des parlemens à Londres tous les 
barons et chevaliers et tous les consaulx des cités et 
bonnes villes de son pays pour avoir sur ce conseil et 
plaine délibération. 

Ce temps pendant, avint que messire Robert 
d'Artoys, qui ainsy estoit hay du roy de France et 
dechassé hors de France et mesmement de Flandres, 
de Brabant, d'Alemaigne et du Liège, ainsy comme 
vous avez ouy, vint en Angleterre secrètement^ en 
guise de marchant, et s'en vint tout droit au roy et 
se fist à luy congnoistre, car il luy estoit moult pro- 



i08 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1333 

chain de lignage, et luy remonstra comme il estoit 
hays du roy de France tant qu'il ne pouoit trouver 
terre, seigneur, ne païs qui le voulsist ne osast sous- 
tenir, pour quoy il estoit à luy affuy comme cil qui 
estoit de son lignage et qui le vouloit servir. Le noble 
roy Edowart en eust grand pitié, quant il ouit ses 
complaintes et ses nécessités, et luy dist que se tout le 
monde luy faloit, il ne luy fauldroit mye; ains luy 
abandonna tantost tous ses chasteaulx et tout son pays, 
et le retint de son conseil et luy assena la conté de 
Richemont pour son estât maintenir, lequelle avoit 
esté à ses prédécesseurs, et le roy le tenoit par 
deffaulte d'ommage. 

Quant le jour du parlement aprocha, que le roy 
avoit mandé tous ses conseilliers et ungs et aultres à 
Londres, et tous furent assemblez, le roy leur fist mons- 
trer comment il avoit fait requerre le roy d'Escoce, 
son serourge, qu'il voulsist oster la main de la cité 
de Berwick, qu'il tenoit à tort, et qu'il voulsist venir à 
luy faire honmiage du royaume d'Escoce, ainsy qu'il 
debvoit ; et comment le roy d'Escoce avoit respondu 
à ses messages. Si prya à tous que chascun le voulsist 
conseiller que son honneur y fust gardé. Tous les 
barons, les chevaliers, les conseillers des bonnes villes 
et tout le pays se conseillèrent sur ce, et tous rapor- 
terent d'ung acord et leur sembla que le roy d'Escoce 
luy faisoit tort et qu'il ne le debvoit pas souffrir, ains 
luy conseilloient que il se pourveist si poissaument 
qu'il entrast au royaume d'Escoce et qu'il reust la 
bonoe cité de Berwick, laquelle avoit esté à ses pré- 
décesseurs roys d'Angleterre, et que il contraingnist 
si fort le roy d'Escoce qu'il fust tout lié et joyeux de 



i333] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. {09 

luy faire hommage et satisfaction; et depuis dirent 
qu'ilz estoient tous prest d'aler avecques luy et de 
faire son commandement. 

Le noble roy Edowart fut moult joyeux quant il 
eut ouy ces responses et vist la bonne voulenté de ses 
gens, si leur en mercya moult grandement, et leur 
prya que chascun fust appareilliez selonc son estât 
soufiîsaument, et fussent à ung jour qui estoit nonmié 
droit au Neuf Ghastel sur le Tien, pour aler recon- 
querre les droitures et appartenances de son royaume. 
Chascun s'abandonna à celle requeste, et râla chascun 
à sa maison soy appareiller selonc son estât, et le roy 
s'apareilla comme il apartint, et derechief envoya 
messages à son serourge pour le sommer soufiîsau- 
ment et le defïîer, s'il n'estoit mielx conseillié. 

Chapitre XXll. 

Sommaire. 

Expédition d'Edouard III en Ecosse; il ravage tout le pays 
jusqu'à Aberdeen. Prouesses de Gautier de Masny et de 
Guillaume de Montagu. Jean le Bel rappelle les luttes d'au- 
trefois dans les forêts d'Ecosse, entre Robert Bruce et 
Edouard P'. 

Comment le roy Edowart entra en Escoce et ardi et 
gasta pays et prist villes et chasteaulx * . 

Le jour aprocha, et vint le noble roy Edowart au 

1. Cf. Froissart, éd. Luce, t. I, IP partie, p. 107 § 51 et 
108 jusqu'à la ligne 12, puis p. 113, ligne 4, jusqu'à 114, 
ligne 11. Variantes, p. 321 et 322 et 341 à 352. Le ms. d'Amiens 
donne surtout de grands détails sur les sièges des villes et 



iiO CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1333 

Neuf Ghastel, et là attendit par ii jours ses gens, qui 
chascun venoient suivans lost. Au quart jour, il se 
parti et s'en ala par devers Escoce et par devers 
Berwidt, car le roy d'Escoce n'avoit voulu aultrement 
respondre à la seconde fois que à la première, tant qu'il 
estoit souffisaument sonuné et deffié. Tant ala cil noble 
roy Edowart, qu'il entra en Escoce et ardi et gasta 
tout le plain pays d'Escoce jusques en Abrudenne, et 
prist les plus grosses villes fermées de bons fossez et 
de bons palis, et pluseurs chasteaulx, là où il mettoit 
ses garnisons, qu'oncques le jœune roy David ne se 
monstra à luy à plain. Bien est voir que aucuns barons, 
segneurs et aultres bonnes gens d'armes, dont assez 
avoit ou paiz d'Escoce, venoient souvent escharmucher 
l'ost, et souvent y eust de grands faitz et aventureux 
en armes et de grandes proesses d'ung costé et 
d'aultre, de quoy Watelet de Manny acquist grand los 
et grande grâce envers le roy et tous ceulx du pays, 
et là devint chevalier par le commandement du roy, 
et estoit ung de ceulx de l'ost qui plus abandonnoit 
son corps, par quoy il entra fort en grâce et fust du 
conseil du roy ,^ et estoit ung de ceulx que le roy creoit 
le plus. Ces seigneurs, qui si souvent escharmuchoient 
les Angles, se tenoient tondis en sauvage pays et entre 
grands mares et grandes forests ; là nul ne les pouoit sui- 
vir, maiz de si prez ilz suivoient les Angles que prez 
que tous les jours il y avoit hustin, et tondis messire 
Watiers de Manny y estoit le plus renonuné avecques 
messire Guillaume de Montagu*, qui estoit fort cheva- 

châteaux d'Ecosse, tels que Roxburgh^ Dalkeith, Edimbourg, 
Stirling, etc. 
1. Guillaume de Montagu, comte de Salisbury^ fut comblé 



i333] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. iii 

lier et dur, et perdist ung œul à l'un de ces toumoys 
et acquist si grand grâce envers le roy qu'il le fist 
conte de Salebri. En ces forests et lieux sauvages où 
ces seigneurs d'Escoce se tenoient, maintesfois s'estoit 
tenu le roy Robert quant le bon roy Edowart tayon 
à cestuy jœune roy Tavoit desconfit et dechassé, 
et pluseurs foys fut il si mené et dechassé que à 
paine trouvoit il en son royaume qui le voulsist 
héberger ou osast, en chastel n'en fortresse pour la 
doubte du roy Edowart qui ainsy avoit concquis Escoce 
qu'il n'y avoit ville, chastel ne fortresse que tous 
n'obéissent à luy. Et aucune fois, ce dit on, et le treuve 
on en hystoire faitte par le dit roy Robert, le fist 
chasser le bon roy Edowart par ces grands forests, par 
l'espace de m jours ou de in[ par chiens et limiers 
pour ce affaictiez et acharnez ; mais oncques il ne pœut 
estre trouvé, ne oncques pour meschief qu'il endurast 
ne voulut obéir à ce bon roy Edowart, ains aussy tost 
que cil roy Edowart avoit conquis toute Escoce et mis 
garnisons et gardes es villes, es chasteaulx et par 
tout le pays, et il estoit retourné en Angleterre, cil 
roy Robert assembloit gens d'armes quelque part 
qu'il les pœut trouver et reconqueroit tout jusques à 
Berwick, les unes par force, les aultres par amour. Et 
quant le bon roy Edowart le sçavoit, il en avoit grand 
despit et rassembloit tantost son ost et ne cessoit 
jusques à tant qu'il eust tout reconquis et desconfit 
ce prœu roy Robert. Ainsy avint entre ces ii roys 
que cil roy Robert reconquist son royaume par cinq 

de faveurs par Edouard HI. Il mourut le 30 janvier 1343 i^ 
(v. st.). (Voy. sur lui Froissart, éd. Rervyn de Lettenhove, 
t. XXIII, p. 93 à 101.) 



ii2 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1333 

foys ; et en telle manière se maintindrent ces ii roys 
tant que on tenoît que c'estoient les n plus prœux du 
monde, tant que le bon roy Ëdowart ^ trespassa à 
Berwick et son corps fut raporté à Londres. 

CHAPrTRE XXIII. 

SOMHAIBE. 

Siège de Berwick. 

Comment le noble roy Edowart assiega la bonne cité 

de Berwick^. 

Quant ce noble roy Edowart, le jœune, eust ainsy 
gasté le plain [païs] d'Escoce et fait ses voulentés, il 
s'en retourna arrière à Berwick, laquelle estoit moult 
bien garnie et pourveue de vaillans gens d'armes. Si 
ne le peut avoir sy tost conune il voulsist, ains y 
demoura grand temps à tout son ost, ainchoys qu'il 
les pœut avoir, car ceulx de dedens se maintenoient 

1. Edouard P' mourut le 7 juillet 1307, pendant une cam- 
pagne qu'il préparait contre les Ecossais ; il avait alors soixante- 
neuf ans. (A. Murimuth, op, cit., p. 10, et Th. Walsingham, 
op, cit. y p. 114.) 

2. Cf. Frcdssart, éd. Luce, 1. 1, IP partie, p. 108 § 52 et 109. 
Le récit de Froissart est plus étendu que celui de Jean le Bel 
et en diffère. Avant de parler du siège de Berwick, il passe en 
revue les différentes conquêtes d'Edouard III en Ecosse^ p. 107 
§ 51 et 108. Variantes, p. 316 à 341. Les débuts de la guerre 
d'Ecosse et la prise de Berwick sont racontés d'une manière 
toute différente et bien plus étendue dans les mss. de Rome 
et d'Amiens en particulier que dans Jean le Bel et dans la 
première rédaction de Froissart. Sur la prise de Berwick, voy, 
p. 329 à 341. 



1333] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 113 

vassaument et puissaument, par quoy il y eut mainte 
proesse faitte et d'ung costé et d'aultre. Et aussy ces 
vaillans gens d'armes, qui se tenoient en ces forests 
et mares, faisoient souvent belles et grandes eschar- 
muches^ à l'ost, et par jour et par nuit, quant on 
cuidoit estre le plus à paiz, par quoy il y avoit sou- 
vent perdu et gaagnié d'une part et d'aultre, et 
souvent aloient ces vaillans gens d'Ëscoce guerrier 
les venans d'Engleterre à l'ost, et n'avoient onques 
arrest ne jour ne nuit que on n'ouist à l'ost tousjours 
nouvelles de eulx, et ostoient bien souvent les pour- 
veances que on amenoit pour le roy à l'ost. Desquielx 
le plus grand estoit le jœune conte de Moret, le 
plus grand aprez messire Guillaume de Douglas^, 
nepveu de celluy vaillant, de quoy vous avez ouy 
parler, lequel fut tué en Guernade, ainsy qu'il portoit 
le cuer au roy Robert d'Escoce au Saint Sepulchre, 
ainsy que vous avez ouy/ Les aultres je ne sçay mye 
nommer. 

Chapftre XXIV. 

Sommaire. 

Jean^ comte de Namur^ et ses frères Gui et Philippe vont en 
Angleterre rejoindre leur oncle Robert d'Artois et se mettre 
au service d'Edouard 111. Ils tombent dans une embuscade 
et sont faits prisonniers par les Écossais. La garnison de 
Berwicky manquant de vivres^ est obligée de se rendre. 

1. Pour ces escarmouches autour de Berwick, voy. Froiasarty 
éd. Luce, t. I, IP partie, p. 330 à 336. 

2. Guillaume de Douglas, qui était fils d'Archibald de Dou- 
glas et neveu de Jacques de Douglas, mourut en 1385. (Voy. 
Froissarty éd. Kervyn de Lettenhove, t. XXI, p. 113.) 

I 8 



144 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1333 

Edouard III y met une garnison anglaise ainsi que dans 
toutes les villes prises sur les Ecossais. 

Comment le jœune conte de Namur et son frère pas- 
serent en Angleterre et furent pris^. 

En ce temps que cil roy Ëdowart tenoit le siège 
devant Berwik vint la renommée en France de luy, 
par quoy moult de jœunes chevaliers et escuiers qui 
desiroient à siewir les armes et avanchier leurs corps 
et venir à honneur s'esmurent pour aler celle part 
servir le noble roy d'Angleterre, de quy la- renommée 
multiplioit de jour en jour. Entre les aultres, le 
jœune conte Jehan de Namur^, messire Guy^ et mes- 
sire Philippe^, ses ii frères, eurent aussy talent d'aler 
celle part veoîr celluy jœune roy d'Angleterre et son 
estât et cil du roy d'Escoce, et principalment pour 
veoir messire Robert d'Artois, leur oncle, car bien 
sçavoient qu'il estoit en bel estât en la compaignie de 

1. Cf. Froissarty éd. Luce, 1. 1, IP partie, p. 109 à 112 § 53. Il 
a omis tout ce qui est relatif au comte de Namur et à ses frères. 
Variantes : pour ce qui concerne la prise de Berwick, voy. 
p. 338 à 340. Après, p. 341 à 352, Froissart, dans le ms. 
d*Amîens, donne de longs détails sur le siège et la prise de Rox- 
burgh, de Dalkeith et de Stirling et sur le retour d'Edouard III 
à Londres. Tous ces faits d'armes, dit-il, ne sont pas « conte- 
nus ens es cronicquez messire Jehan le Bel; mes j'en fui 
enfourmez des signeurs dou pays, quand je fui en Escoche. » 

2. Jean II de Namur succéda à son père Jean P', le 1*' février 
1330, et mourut le 2 avril 1335, sans avoir été marié. 

3. Gui II, frère de Jean II, lui succéda et fut tué dans un 
tournoi le 12 mars 1336, sans laisser d'héritier. 

4. Philippe III, frère de Gui, lui succéda et fut tué dans 
l'île de Chypre au mois de septembre 1337, sans avoir été 
marié. 



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1333] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 115 

celluy roy Edowart. Si se pourveirent de belle com- 
paignie de gens d'armes selonc ce qu'il afferoit à 
leur estât pour faire tel voyage. Quant ilz furent 
ordonnez, porveuz et aprestez, il se partirent en alant 
tant qu'ilz arrivèrent en Angleterre et demanderrent 
le chemin pour aler là où le roy estoit. On leur 
enseigna le chemin droit à Londres et de Londres à 
Eurwick et de Eurwick à Duranmie et de Duranmie 
au Neuf Ghastel, sur la rivière de Tyen. 

Quant ilz furent venus au Neuf Ghastel, ilz se repo- 
serrent et si se pourveirent de ce qui leur pouoit falir 
en l'ost. Tant qu'ilz sejournoient et pourveioîent, 
venoient chevaliers et escuiers d'Angleterre pour aler 
à l'ost; si en furent moult joyeux ces jœunes sei- 
gneurs et s'accompaignerrent avecques eulx pour aler 
plus seurement. Aussy firent grand foison de mar- 
chans qui menoient grandes pourveances à l'ost et 
attendoient la compaignie de gens d'armes. Sy a vint 
que 9 la première nuit, ces jœunes seigneurs de 
Namur, et ces chevaliers et escuiers d'Angleterre, et 
ces marchans se logerrent tout ensemble en une ville 
ancienne qu'on appelloit, au temps de la Table Ronde 
au roy Artus, le Ghastel aux Puchelles. Assez povre- 
ment furent hébergez celle nuit et le passerrent à 
grand doubtance, car ilz n'y trouverrent que povres 
fenmies et petis enfans qui riens n'avoient, car tous 
les honmies de ce pays estoient widiés à tout leur 
avoir, pour la doubtance des Anglois et des Escots, 
aussy par quoy cilz seigneurs et ceulx de leur com- 
paignie ne furent pas bien celle nuit asseurez, ains se 
firent gueitier, et avecq tout ce ilz firent de leurs 
gens aler gueitier pour escouter se nul vendroit pour 



116 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1333 

eulx grever; et firent toute celle nuit les murs qui 
treuuez et cheus estoient, hourder et refortifier. 
Quant ce fut au point du jour, et lors viennent le 
jœune conte de Moret et messire Guillaume Douglas, 
et pluseurs aultres chevaliers et escuiers d'Escoce qui 
sçavoient bien la venue de ces seigneurs et leur 
affaire par leurs espies. 

Quant ceulx qui estoient au champs ouïrent la 
frainte, tantost acoururent crier à la ville : c Aux 
armes! Aux armes! Yeez cy les anemis. i Ghascun 
fut tantost armé, car ilz n'attendoient aultre chose ; si 
se mirent tantost là où on les pouoit plus grever 
trestous ensemble. Quant le jour venu fut, veez cy les 
Ëscots en venant et montant le tertre, qui firent ung 
très grand bruyt, et ceulx dedens aux aultres pre- 
miers vassaument se defiendoient. Maiz moult poy 
leur eust valu leur deffense au derrenier, se le jœune 
conte de Moret n'eust aydié à guarantir ces jœunes 
seigneurs de Namur, car tousjours les Ëscots crois- 
soient et les assailloient derrière et devant, et de tous 
costez, et ne les eussent jamaiz pris à mercy les gens 
de pyé, s'ilz y fussent parvenu. Maiz quant le conte 
de Moret et le sire de Douglas virent le meschief qui 
estoit à venir à celz jœunes seigneurs, ilz saillirent 
avant et dirent qu'ilz se rendissent, car s'ilz atten- 
doient que les gens de pié fussent venus, jamaiz ne 
reschaperoient. Quant ces jœunes seigneurs enten- 
dirent ce langage et virent que au derrain ne leur 
pourroit leur deffense valoir, si crurent conseil et se 
rendirent à ces ii seigneurs, lesquelx mirent grand 
paine à leur sauver la vye et à aucuns de ceulx de 
leur compaignie ; maiz poy des Angles porrent ilx gar- 



1333] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 117 

der, car les gens de pyé y estoient jà accourus et 
durement les hayoient; si furent tous tuez, ou poy 
s'en failli. 

Âinsy ne pœurent ces jœunes seigneurs achever 
leur emprise, ne veoir le roy, ne son ost, ne leur 
oncle, ains furent menez en Ëscoce la sauvage prison- 
niers. Et enmenerrent ces seigneurs d'Escoce toutes 
ces pourveances que les Angles menoient à Tost 
devant Berwick, de quoy le gentil roy Edowart et 
tous ceulx de son ost furent durement [courroussés] 
quant ilz entendirent ces aventures, maiz ilz ne le 
pouoient adoncques amender. Je ne peus oncques 
depuis sçavoir se ces seigneurs de Namur furent tenus 
en prison, ne combien longuement, ne s'ilz en furent 
délivré. Sy me tairay à présent d'eulx à tant et retour- 
neray à parler du roy Edowart. 

Le noble roy Edowart demoura longtemps devant 
celle noble cité de Berwick, que oncques ne s'en 
voult partir, ains le fist assaillir par pluseurs fois; 
maiz il y avoit dedens de si bonnes gens d'armes que 
cil assault les grevoit moult poy, et ne rendissent 
jamaiz la ville s'ilz eussent assez [de] vitaille; maiz, 
quant vitaille fault, on ne pœut plus longuement 
durer, si vault mielx estendre que rompre. Cil noble 
roy ne se fust jamais parti de ce siège jusques à tant 
qu'il eust sa voulenté, si y tint champ si longuement 
que vitaille failli à la ville, et ne pouoient encores avi- 
ser engin par quoy vitaille leur peust de nulle part 
venir. Sy endurèrent mainte mesaise, et au derraîn 
quant plus ne peurent, ilz se rendirent à ce noble roy 
aprez moult de parlemens et de traictiez qui trop 
seroient longs à dire, et le noble roy les recheut tous à 



418 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1333 

mercy , sauves leurs vyes et leurs biens, et entra moult 
noblement dedens^ la cité et à grand feste, et séjourna 
là qu'il voulut. 

Quant il eust ses gens départi et renvoyé en leurs 
contrées, de ceulx desquelx il se pouoit bien passer, 
il establi grandes garnisons et mist grandes pour- 
veances en aucuns chasteaulx qu'il avoit conquis sur 
le roy d'Escoce, à celle fin de mielx garder ce qu'il 
avoit conquis, et establi encores plus grandes devant 
et dedens la cité de Beruwick, car toutes à elle deb- 
voient obéir, et puis il se parti et revint en Angleterre, 
et tint souvent grandes festes et grandes courts où 
tous les barons et les seigneurs du pays s'assembloient ; 
et souvent tint grandes festes, tournoys, joustes et 
assemblées de dames, par quoy il acquist si grande 
grâce envers tous que chascun disoit que c'estoit le 
second roy Artus. 

Ces gens d'armes et ces garnesons qui estoient 
demourés à Berwick et es aultres villes fermées et 
chasteaulx et fortresses firent si bien son commande- 
ment, qu'onques rien n'en perdirent de longtemps. 
Maiz souvent ilz avoient à faire à ces seigneurs qui 
se tenoient en la sauvage Ëscoce et es aultres chas- 
telz, par quoy il y avoit souvent de grandes chasses 
et de belles escharmucbes. Sy m'en tairay jusques à 
une aultre fois, et parleray de la très grande entre- 
prise que cil roy Edowart fist à l'ocasion du royaume 
de France, de quoy on luy avoit fait grand [tort], 
et encores fait on, ce luy sembloit, selonc ce qu'il 
en estoit infourmé par ledit messire Robert d'Artoys 
et par aultres de son conseil. 

1. Le ms. porte par erreur devant* 



13331337] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 119 

Chapitre XXV. 

Sommaire. 

Ambassade d'Edouard III auprès du comte de Haînaut, lui 
demandant son aide pour recouvrer la couronne de France. 
Le comte donne le conseil de s'entendre avec le duc de Bra- 
bant, Tévêque de Liège, le duc de Gueldre, Tarchevéque de 
Cologne, le marquis de Juliers, le sire de Fauquemont. A la 
suite d'une seconde ambassade, formation d'une alliance 
contre le roi de France. L'évêque de Liège et le roi de 
Bohème n*en font pas partie. 

Comment le noble roy Edowart envoya l'evesque de 
Lincolle ou conte de Haynau pour avoir conseil sur 
la guerre de France * . 

Âprez ce que cil noble roy Edowart d'Angleterre 
eust ainsy, comme vous avez ouy, reconquis la bonne 
cité de Berwick et gasté tout le plain pays d'Escoce, 
et mis ses garnisons et ses gardes partout où il luy* 
pleut et yl fut revenu à joye en son pays, il estoit si 
amé et si honnouré partout des petis et des grands 
par la grande noblesse des faitz et des paroUes les- 
quelles estoient en luy, et pour le très grand cueur et 
les grandes festes et grandes assemblées de dames et 
de damoiselles, que chascun disoit que c'estoit le roy 
Ârtus. Il eut pluseurs fois conseil et délibération avecq 
ceulx qui estoient ses plus especiaulx conseillers, com- 

1. Cf. Froissart, éd. Luce, 1. 1, IP partie, p. 118 § 56 à 126 § 59. 
Variantes, p. 357 à 376. Les mss. de Rome et d'Amiens donnent 
de longs détails sur les différents voyages des ambassadeurs 
du roi d'Angleterre et sur les pourparlers qui eurent lieu entre 
eux et le comte de Hainaut. 



120 CHRONIQUE DÉ JEAN LE BEL. [1337 

ment il se pourroit maintenir du grand tort qu'on luy 
faisoit du royaume de France en sa jeunesse, car, par 
succession de prochainneté, il debvoit à luy parvenir 
par raison, ainsy que messire Robert d'Artoys l'en 
avoit infourmé, et l'avoient les xu pers de France 
dopné à messire Philippe de Yaloys d'acord et ainsy 
que par jugement, sans appeller partie adverse, sy i^ 
sçavoit que penser, car ainsy envis le lairoit, se amen- 
der le pouoit, et se il le calengoit et le débat en esmou- 
voit, et on luy denioit ainsy que on pourroit bien 
faire, et il s'en tenist tout coy et point ne l'amendoit, 
et son pouoir n'en faisoit plus que devant, blasmé en 
seroit. Et d'aultre part, il veoit bien que par luy et 
par la poissance de son royaume^! pourroit en malaisé 
mettre au dessoubs le royaume de France, s'il n'ao- 
queroit par son trésors des seigneurs poissans, ou 
accord entre aulcuns des xii pers ou des aultres 
barons de France. Si requeroit souvent à ses espè- 
ciaulx conseillers que ilx luy voulsissent sur ce don- 
ner bon conseil et bon advis, car sans conseil il ne 
vouloit plus avant entreprendre. 

 la part fin, ses conseillers lui respondirent par 
accord : c Cher sire, la besongne nous semble si grosse 
et de si haulte entreprise que nous ne nous en ose- 
rions chargier ne conseiller; maiz, cher sire, nous 
vous conseillerions, s'il vous plaisoit, que vous envoys- 
sez certains messages bien infourmez de vostre enten- 
tion à ce gentil conte de Haynau, de cui la fille avez, 
et à messire Jehan, son frère, qui sy vassaument vous 
a servi, en priant, par amistié, que, sur ce, il vous 
vueillent conseiller, car mielx scevent que à telle 
besongne affiert que nous ne faisons; et si sont bien 



i337J CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 121 

tenus de vostre honneur et raison garder pour amour 
de madame que vous avez; et s'il est ainsy qu'ilz 
s'acordent à vostre entente , ilz vous sçavront bien 
conseiller des quelz seigneurs vous vous pourrez le 
mielx aidier, et comment vous les pourez mielx 
acquerre. » — • t A ce conseil, > dist le noble roy, 
€ je m'acorde bien, car il me semble estre bel et bon, 
et ainsy que l'avez dit fait sera, i Âdoncques prya le 
roy au gentil prélat l'evesque de Lincole * qu'il voul- 
sist entreprendre ce message à faire pour luy, et à 
deux chevaliers bannerès, qui là estoient, mais je ay 
leurs noms oubliez, et à ii clercs de droit ^ aussy, 
qu'ilz voulsissent faire compaignie audit evesque. 

1. D'après les Ambassades anglaises pendant la guerre de 
Cent ansy de MM. Mirot et Déprez (extrait de la BihL de VÉc, 
des chartes, années 1898-1899-1900), n« 72, Tévéque de Lin- 
coln^ avec Guillaume Fitz-Warin, Jean Langecestre et les 
comtes de Northampton et de Suffolk, fut envoyé au mois de 
janvier 1337 en Hollande, Gueldre, Hainaut^ Brabant et 
Flandre. Après cette mission, cet évéque dut en remplir encore 
d'autres dans le cours de cette même année. Ainsi, le 15 avril, 
Edouard III lui donna pouvoir, ainsi qu'à Guillaume de Mon- 
tagu, comte de Salisbury, et à Guillaume de Clinton de traiter 
avec le comte de Flandre et les villes de Bruges, Gand, Ypres, 
afin de former des alliances avec eux. (Rymer, op. cit. y t. II, 
IP partie, p. 966.) Le 24 avril, il lui fut donné des lettres de 
sauf-conduit, ainsi qu'à trente personnes qui allaient avec lui 
ad partes transmarinas, [Ibid,y p. 967.) 

2. Jean le Bel fait sans doute allusion aux missions de Jean 
de Thrandeston, clerc, qui souvent, dans les années 1336 à 
1338, eut à remplir de nombreuses missions sur le continent. 
(Voy. Froissart, éd. Kervyn de Leltenhove, t. XXIII, p. 195 à 
198. Voy. aussi Ibid., t. XVIII, p. 51, le compte de Jean de 
Woume, chargé également de négocier avec les chevaliers alle- 
mands et avec le duc de Brabant. Cf. Mirot et Déprez, op, cit., 
n" 76 et 78.) 



122 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1337 

Hz ne voulurent mie refuser la requeste de si noble 
roy, ains luy octroyerrent voulentiers et s'apareil- 
lerrent du plus tost qu'ilz poeurent, et alerrent celle 
part, et se mirent à chemin quant ilz furent appareil- 
liez, et firent tant qu'ilz vindrent assez tost à Yalen- 
chiennes en Haynau, et trouverrent le gentil conte cpii 
gisoit là si malade de goutte et de gravelle qu'il ne se 
pouoit mouvoir; et aussy trouverrent messire Jehan 
de Haynau son frère. S'ilz furent haultement festiez 
et honnourez, ce ne fait point à demander. 

Quant ilz furent si bien festiez, comme à eulx appar- 
tenoit, ilz conterrent au gentil conte et à son firere 
leur ambaxade pour quoy il estoient expressément 
envoyez à eulx, et leur exprimerrent toutes les doubtes 
que le gentil roy avoit mis au devant, ainsy que vous 
avez ouy. Quant le gentil conte ouyt ce pour quoy ilz 
estoient là envoyez, et il eut ouy les raisons et les 
doubtances que ledit roy avoit mis audevant de son 
conseil, il ne les ouyt mie envis, ains dist que le roy 
n'estoit pas sans sens, quant il avoit ces raisons et ces 
doubtances ainsy bien considéré, car quant on veult 
entreprendre une grosse besongne, on doibt bien avi- 
ser comment on le pourra achever, et au plus de sa 
pensée à quel chief on en pourra venir. Et dist encores 
le gentil conte : c Se le roy y pouoit parvenir, se 
m'ait Dieux, j'en avroys grande joye, et pœuton bien 
penser que je l'ameroye mielx pour luy qui a ma fille 
que pour le roy qui ne m'appartient en riens, com- 
bien que j'aye sa seur espousée, car il m'a destourné 
couvertement le mariage du jœune duc de Brabant * 

1. Il fait allusion au mariage de Marie, fille de Philippe de 
Valois, avec Jean de Brabant, duc de Limbourg. 



i337] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 123 

qui debvoit espouser mon aultre fille, et Ta retenu pour 
une des siennes ; par quoy , je ne fauldray pas à mon 
chier et amé filz le roy d'Angleterre, s'il trœuve en 
conseil que il le doye entreprendre, ains luy aideray 
de conseil et d'ayde à mon leal pouoir; aussy fera 
messire Jehan mon frère, qui aultre foys l'a servi. 
Maiz sachiez qu'il convendroit bien avoir aultre ayde 
que la nostre, car Haynau est ung petit pays au regard 
du royaume de France, et Angleterre est trop loing 
de nous pour nous secourir. > 

« Certes, sire, vous nous donnez trop bon conseil 
et nous monstrez très grand amour et grand voulenté, 
de quoy nous vous remercyons de par nostre seigneur 
le roy, » respondi le gentil prélat l'evesque de Lin- 
colle pour tous les aultres, et dist encores : « Cher 
sire, or, nous conseilliez des quelz seigneurs nostre 
sire se pourroit mielx aidier et mielx fier, par quoy 
nous luy puissons raporter vostre conseil. > — c Tout* 
sur l'ame de moy, » dist adonques le conte, « je ne 
sçavroye aviser ne penser seigneurs qui si bien luy 
aidassent à ce besoing, comme le duc de Brabant qui 
est son cousin germain, l'evesque de Liège, le duc de 
Guérie, l'archevesque de Goulongne, le marquis de 
Juley, le sire de Fauquemont; ce sont ceulx qui 
avroient plus grand foison de gens d'armes en brief 
temps que seigneurs que je sache en nul pays du 
monde, et sont très bons guerroyeurs, et fineront bien 
s'ilz veulent de vui" ou de x"* armeures de fer, maiz 
qu'on leur donne argent à l'avenant ; et si sont sei- 
gneurs et gens qui gaagnent voulentiers. S'il estoit 
ainsy que le roy mon filz eust ces seigneurs que je dis 
et il fust par deçà la mer, il seroit assez poissant pour 



124 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1337 

aller querre le roy Phelippe de France jusques à Paris 
pour le combatre. » Ce conseil pleut bien au conseil- 
lers ambaxadeurs du roy ; si prirent congié du gentil 
prince et de messire Jehan, son frère, et retoumerrent 
en Angleterre, raportans les nouvelles et le conseil 
qu'ilz avoient trouvé au gentil conte. 

Quant ilz furent venus à Londres, le roy leur fist 
grand feste, et ilz luy conterrent tout ce qu'ilz avoient 
trouvé au conseil dudit conte de Haynau et de mes- 
sire Jehan, son frère ; si en eut le roy grande joye et 
en fut grandement^ conforté. Doncques, il fist tantost 
appareiller x chevaliers banerès et XL aultres cheva- 
liers jœunes bacheliers, et les renvoya par deçà la mer, 
à grand fraiz, droit à Yalenchiennes avecques le gentil 
prélat, l'evesque de LincoUe, pour traittier à ces sei- 
gneurs que le conte de Haynau leur avoit nommé, et 
pour faire tout ce que il et messire Jehan, son frère, 
conseilleroient. 

Quant ilz furent venus à Yalenchiennes, chascun les 
regardoit pour le bel et grand estât qu'ilz mainte- 
noient, sans riens espargnier néant plus que se le corps 
du roy y eust esté en propre personne, de quoy nul 
ne se pouoit cesser de merveillier. Et sy avoit aucuns 
bacheliers qui avoient chascun couvert ung œul d'ung 
drap, par quoy ilz n'en peussent veoir; et disoit on 
qu'ilz avoient voé entre les dames de leur pays que 
jamaiz ne verroient que d'un œul, jusques à tant qu'ilz 
avroient fait aucunes proesses d'armes ou royaume de 
France, laquelle chose ilz ne vouloient pas confesser 
à ceulx qui leur demandoient : si en avoient aucuns 
grande merveille. 

Quant ilz furent assez festiez et honnourez à Yalen- 



I 

^ 



1337] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 125 

chiennes du gentil conte et des aultres seigneurs et 
des bourgois et des dames de Yalenchiennes, ledit 
evesque de Lincolle et la plus grande partie d'eulx se 
trairent vers le duc de Brabant * , par le conseil du gentil 
conte, et le duc les festia assez souffisaument, et puis 
s'acorderrent si bellement à luy que le duc leur pro- 
mist de soustenir le roy son cousin et toutes ses gens 
en son pays, car faire le debvoit, car il estoit son cou- 
sin germain, si pouoit aler et venir armé et desarmé 
toutesfois ainsy qu'il luy plairoit, et avecques ce, il 
leur enconvenancha et tout son conseil aussy que, s'il 
vouloit souffisaument deffier le roy de France par une 
certaine sonmie de flourins, il le defifieroit et luy aide- 
roit à entrer à puissance ou royaume de France et le 
serviroit à tout mil armeures de fer. Ainsy leur con- 
venancha sur sa foy, de quoy il cancella et detria 
puissedi assez, comme vous orrez cy aprez. Ces sei- 
gneurs d'Angleterre furent moult aises, car il leur 
sembla que moult bien eussent besongné au duc, si 
s'en retournerrent arrière à Valenchiennes^ et firent 
tant par leurs messages et par l'or et l'argent qu'ilz 

1. Pour amener le duc de Brabant à conclure une alliance 
avec lui, Edouard III, par lettres du 24 mai 1337, permit aux 
marchands de ce pays de faire acheter en Angleterre les laines 
qui leur étaient nécessaires pour travailler pendant six mois à 
partir de la prochaine Saint- Jean-Baptiste. (Rymer, op. cit. y 
t. II, IP partie, p. 971.) 

2. Le 12 mai 1337, Tévéque de Lincoln, avec Guillaume de 
Montagu et Guillaume de Clinton, concluaient déjà des traités 
à Valenciennes. (Rymer, Ibid,, p. 969 et 970.) C'est le 24 mai 
qu'ils traitèrent avec Guillaume de Hainaut^ comte de Zélande. 
[Ibid,y p. 971.) Sur ces conférences de Valenciennes^ voy. Ckro~ 
nographia regum francorum, éd. Moranvillé, t. II, p. 32. 



126 CHEONIQUB DE JBAN LE BEL. [1337 

avoienl que le duc de Guérie, le marquis de Juley pour 
luy et pour Tarcbevesque de Goulongne, Valerant son 
frère et le sire de Fauquemont vindrent à Valeo- 
diiennes* parier à eulx par devant le gentil conte de 
Haynau, qui ne pouoil dievaucher n'aler, et par 
devant messire Jdian son irere, ^ en la fin firent tant 
à eulx panny grandes sonunes d*ai^nt que chascun 
debvoit avoir pour luy et ses gens, que ilz debvoient 
deffier le roy de France et que chascun le serviroit à 
ung certain nombre de gens d'armes à heaumes cou- 
ronnez. 

A ce tenais ne faisoient les grands seigneurs compte 
de gens d*armes s*ilz n*avoient les heaumes couron- 
nez, et à ce temps de maintenant fait on compte de 
gens à glaives, à panchiéres, à haubei^ons et à cha- 
peaulx de fer. Sy me semble le temps estre bien changé 
de mon souvenant, car les chevaulx couvers, les 

1. Le 24 mai 1337, à Valenciennes, les ambassadeurs du roi 
d'Angleterre traitèrent avec les comtes de Hainaut et de Gueldre 
et avec le marquis de Julîers pour obtenir leur aide contre le 
roi de France. (Rymer, op. cit. y t. II, II* partie, p. 970.) Le 
27 mai suivant, à Mons, ils traitèrent en particulier avec Guil- 
laume, marquis de Julîers, et stipulèrent les sommes qui lui 
seraient versées par Edouard III. (Rymer, Ibid,, p. 972.) Enfin, 
le 28 mai, à Binche, ils conclurent un traité avec Herman de 
Blankart, et dans cet acte, ils disaient qu'ils avaient déjà traité 
avec le duc de Brabant, les comtes de Hainaut, de Hol- 
lande, de Gueldre et de Zélande et le marquis de Juliers. 
(Rymer, op. cit., t. II, II* partie, p. 973.) On peut encore 
signaler d'autres traités conclus par ces ambassadeurs. Ainsi, 
le 15 mai 1337, avec Adolphe, comte de Mons. (Ibid., p. 970.) 
Le 1*' juin, à Valenciennes, avec le marquis de Juliers et sa 
mère, (fbid., p. 973.) La veille de la Pentecôte 1337 (7 juin), 
à Bruxelles, avec Guillaume de Dunenvorde. [Ibid., p. 973.) 






À kl 



:i£L 1337] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 427 

'^'7d^k heaumes couronnés, dont on se souloit parer, les plates, 
z^Tïe. h l^s toumiquès d'armes de congnoissance sont alez à 
t:^^,^* néant, et les haubergons, que on appelle maintenant 
panchieres, les juppes de wanbisons et les chapeaulx de 
fer sont venuz en avant. Aussy bien et aussy noble- 
ment est maintenant armé ung povre garchon, qu'est 
ung noble chevaliers. 

Encore convenencherrent ces seigneurs dessusdis 
qu'ilz les ayderoient d'aultres seigneurs d'oultre le Ryn 
qui avoient pouoir de mener grand foison de gens 
d'armes, mais qu'ilz eussent souffisaument le pour- 
quoy. Adoncques prirent congié et ralerrent en leur 
pays. L'evesque de Liège, messire Aoust de la 
Marche S qui adoncques estoit, y fut bien souffisau- 
ment mandé et grans messages envoyez pour luy et 
beaulx joyaulx présentés, mais oncques n'y voult 
entendre ne faire riens contre le roy de France, 
duquel il estoit devenu homme et entré en feaulté. Le 
noble roy de Bohême* n'y fut point pryé ne mandé, 
car on sçavoit bien qu'il estoit si conjoins au roy de 
France par le mariage de leurs deux enfans, auxquelx 



éi 






1 . Adolphe de la Marck, évêque de Liège, s'allia à Philippe 
de Valois, et par un traité du 29 juillet 1337, promit de le 
secourir contre le roi d'Angleterre avec 500 hommes d'armes 
qui le suivraient jusqu'à Gompiègne. En retour, le roi devait 
lui donner 15,000 livres parisis comptant, 50 livres tour- 
nois par jour pour ses dépens et payer à ses gens les gages 
accoutumés. (Arch. nat., J 527, n** 13.) 

2. Le 6 août 1337, sur la demande de Philippe de Valois, 
Jean, roi de Bohême, promit de l'aider en personne avec 
500 hommes d'armes aux gages accoutumés dans le royaume 
de France. Philippe VI devait lui donner en outre 30,000 livres 
parisis pour l'équipement de ses gens. (Arch. nat., J 432, n® 11.) 



128 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1338 

le royaume debvoit parvenir, qu*il n'yroit point contre 
luy. 

Quant ces seigneurs d'Alemaigne s'en furent alez 
sur les promesses que vous avez ouy, ces seigneurs 
d'Angleterre demourerent à Valenchiennes à grand 
noblesse et à grands fraiz. Gy me tairay d'eulx 
jusques à tant que point en vendra et parleray d'une 
aultre matere, laquelle apartient à ceste chose. 

Chapitre XXVI. 

Sommaire. 

Dissention entre lés Flamands et le comte Louis. Paissance de 
Jacques d'Artevelde, qui fait tuer ou bannir les partisans du 
comte. Ceux qui sont bannis se retirent à Saint-Omer, où on 
les appelle avolés et outre^avolés. 

Comment ung nommé Jacques (TArtevelle regnoit en 

Flandres^. 

En ce temps f dont j'ay parlé, avoit grande discen- 
sion entre le conte Loys et les Flamens, car les Fla- 
mens ne vouloient point obéir à luy, leur conte, et il 
n'osoit repairier en Flandres fors que par leur mercy. 
Il y avoit ung homme à Gand qui avoit nom Jacques 
d'Artevelle^ et avoit esté brasseur de miés. Celluy 

1. Cf. Froissart, éd. Luce, t. I, !!• partie, p. 126 § 59 à 129 
§ 60. Variantes, p. 388 à 396. Le ms. d'Amiens, en particulier, 
donne de longs détails sur Torigine du mouvement provoqué à 
Gand et dans toute la Flandre par Jacques d'Artevelde. Avant 
le chapitre relatif à Artévelde, le ms. d'Amiens donne le récit 
des débuts de la guerre de Cent ans en Gascogne en 1337. 
(Ibid., p. 377 à 388.) , 

2. Sur l'origine et la famille d' Artévelde, voy. Kervyn deLet- 



4338] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 129 

Jacques estoit entré en sy grand fortune et grâce 
envers les Flamens que c'estoit tout fait et bien fait 
quanques il vouloit deviser ou commander par toutes 
Flandres de l'ung costé jusques à l'aultre, et n'y avoit 
ul, combien grand qu'il fust, qui osast trespasser son 
commandement. Il avoit toudis alans aprez luy par la 
ville LX ou LXXX armez ^ entre lesquelx il y en avoit 
ni ou mi qui sça voient aucuns de ses secrets ; et quant 
il rencontroit ung homme qu'il hayoit ou qu'il avoit 
pour suspect, cil estoit tantost tué, car il avoit com- 
mandé à ses variés : < Si tost que je rencontre ung 
homme et je faiz ung tel signe, tantost le tuez sans 
déport, combien grand qu'il soit, sans attendre aultre 
paroUe. » Ainsy avint souvent, et en fist en celle manière 
pluseurs moult grands maistres tuer ; par quoy il estoit 
sy redoubté que nul n'osoit parler aultre chose que ce 

tenhove, Histoire de Flandre , t. III, p. 177 à 184, et Froissarty 
éd. Kervyn de L.ettenhove, t. II, p. 533 à 539. On trouvera 
rindication des principaux ouvrages à consulter sur Artevelde, 
à la suite de Tarticle que lui a consacré M. de Pauw dans la 
Grande Encyclopédie. Sur son rôle politique, voy. Léon Van- 
derkindere, le Siècle des Artevelde, études sur la civilisation 
morale et politique de la Flandre et du Brabanty p. 35 à 44, 
et H. Pirenne, Histoire de Belgique y t. II, p. 102 et suivaQ|es. 
Voy. aussi Chronographia regum francorum, éd. Moranvillé, 
t. Il, p. 46 et suivantes; Julius Yuylsteke, Eenige Bijzonderhe'- 
den over de Artevelden in de XI V* Eeuw (Gand, 1873), tirage 
à part des publications de la Société de littérature et d'histoire 
néerlandaises. 

1. D'après Kervyn de Lettenhove (Histoire de Flandre, t. III, 
p. 187, note 3), Tescorte o£Bcielle de Jacques d'Artevelde com- 
prenait vingt et un sergents. Cette escorte était sans doute 
accrue d'un grand nombre de partisans, car la Chronographia 
regum francorum, p. 50, dit qu'il était entouré de 700 chape- 
rons blancs. 

I 9 



130 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. fi338 

qu'il luy plaisoit ne à paine le penser. Et tantost que 
cilz LX variés Tavoient conduit à son hostel, chascuns 
s'en aloit disner à son hostel et beoyent en la rue 
jusques à tant qu'il voulsist aler par la ville, et ainsy 
le conduisoient jusques à souper. Et sachiez que chas- 
cun de ses souldars avoit pour jour nii gros de 
Flandres pour ses fraiz et pour ses gages, et les faisoit 
bien payer de septmaine en septmaine. Et aussi avoit 
il par toutes les villes et les artilleries de Flandres ser^ 
gans souldoyers à ses gages, ' pour faire ses comman- 
demens et espier et aviser s'il y avoit personne rebelle 
à luy, ne qui deist ne enfourmast nulluy contre ses faiz 
et ses voulentez, et aussy tost qu'il en sçavoit aucun 
en une ville, il ne cessast jamais tant qu'il l'eust fait 
bannir ou tuer. Et mesmement tous les poissans che- 
valiers et escuiers, bourgois des bonnes villes qu'il 
aperchevoit estre favorables au conte en aucune ma- 
nière, il les bannissoit hors de Flandres et levoit la 
moitié de leurs rentes, et laissoit l'aultre moitié pour 
la gouvernance et le douaire de leurs femmes et de 
leurs enfans. Et ceulx qui estoient ainsy bannis, dont 
grand quantité en y avoit, se tenoient à Saint Omer et 
les appelloit on les aveulés ou les oultre aveulés. 
Brief à parler, il n'eust onques [en Flandres], n'en 
aultre pays, duc, ne conte, ne prince ,qui oncques eust 
pays en son commandement conmie cil Jacquemart 
avoit toute Flandres. Il faisoit lever les rentes, les 
tonneaux, les vinages, toutes les droictures et reve- 
nues que le conte souloit lever et qui luy debvoient 
venir, et aussy toutes les maletostes, et les despendoit 
à sa voulenté et en donnoit sans conte rendre, et quant 
il vouloit dire que argent luy faloit, on le creoit et 




i 



4338] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 131 

croire le convenoit, car nul n'osoit dire à Tencontre. 
Et quant il en vouloit emprunter à quelque bourgois 
sur son payement il ne l'osoit pas escondire. Or 
vueil je retourner à mes seigneurs d'Angleterre. 

Chapitre XXVII. 

Sommaire. 

Les ambassadeurs anglais recherchent Tamitië de Jacques 
d'Artevelde et des Flamands. Arrestation et exécution dé 
Sohier de Courtraî. Négociations ayec les Flamands^ qui 
consentent à laisser passer le roi d'Angleterre à traders la 
Flandre. Les ambassadeurs avancent aux seigneurs d'Alle- 
magne la moitié des sommes qui leur avaient été promises. 

Comment ces seigneurs d'Angleterre alerent en Flandres 
pour acquérir Vayde des Flamens et par especial de 
Jaquemart d'Artevelle ^ . 

Ces seigneurs, qui estoient envoyez par decba la 
mer et estoient si honnourablement à Yalenchiennes, 
comme vous avez ouy, se penserrent entre eulx que 
ce seroit grand confort pour le roy, selonc ce qu'il 
vouloit entreprendre, s'il pouoit avoir le confort et 
ayde des Flamens qui adoncques estoient mal du roy 
de France et de leur conte. Si s'en conseillerrent au 
gentil conte de Haynau, qui leur dist vrayement que 
ce seroit au roy très grand confort s'ilz les pouoient 
avoir; maiz il ne veoit pas bien qu'ilz les peussent 

1. Cf. Froissarty éd. Luce^ 1. 1, II« partie, p. 129 § 60 à p. 131 
ligne 21. Froissart a ajouté au récit de Jean le Bel un para- 
graphe sur la mort de Guillaume de Hainaut (p. 131 ligne 22 
à p. 132 § 61). Variantes, p. 396 à 398. 



432 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1338 

acquérir s'ilz n'avoient premièrement la grâce de Jac- 
quemart d'Ârtevelle. Lors dirent qu'ilz en feroient 
tantost leur pouoir. Assez tost aprez iiz se partirent de 
Yalenchiennes et tirèrent vers Flandres et en ala partie 
à Bruges^, partie à Ypre et partie à Gand, et tous- 
jours despendoient si largement qu'il sembloit que 
argent leur plut des nues, et promettoient aux ungs 
et aux aultres. Et toutesfois Tevesque de LincoUe et 
ses compaignons, qui alerrent à Gand, firent tant par 
beau parler et aultrement qu'ilz eurent l'acord et 
l'amistié de Jacque d'Artevelle, et de la ville grand 
grâce, et mesmement d'ung vaillant chevalier ancyen 
qui demouroit à Gand et y estoit moult fort amé, et 
l'appelloit on messire Courtesin^, et estoit chevalier 
banneret, et le tenoit on pour le plus prœux cheva- 
lier de Flandres et pour le plus vaillant honune, et 
qui le plus vassaument avoit toudis servi les seigneurs. 
Cil vaillant chevalier compaignoit et honnouroit dure- 

1. A la date du 8 mai 1338, Edouard III écrivit aux Gantois 
qu'il avait appris avec plaisir le traité d'amitié qu'ils avaient 
conclu avec lui. Le même jour, il faisait savoir aux magistrats 
de Bruges et d'Ypres qu'il désirait vivement qu'une alliance 
fût conclue entre lui et eux et que, s'ils le voulaient, ils pou- 
vaient s'entendre à ce sujet avec ses ambassadeurs qui étaient 
encore en Brabant. (Rymer, op, cit., t. II, II® partie, p. 1035.) 

2. Siger ou Sohier de Courtrai, qu'Edouard III avait pris 
sous sa protection le 8 mai 1337, fut arrêté à Bruges pendant 
un parlement tenu par le comte dans cette ville le 6 juillet 
1337 et mis à mort seulement le 21 mars 1338. (Voy. sur lui 
Froissart, éd. Kervyn de Lettenhove, t. II, p. 527. Pirenne, 
Histoire de Belgique, t. II, p. 102. Chronique de Muevin^ éd. 
de Smet, dans Recueil des chroniques de Flandre, t. II, p. 469, 
et Chronographia regum francorum, éd. Moranvillé, t. II, p. 42 
à 44.) 



1338] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 133 

ment ces seigneurs d'Angleterre pour tant que vail- 
lans hommes tousjours doivent honnourer chevalerie 
à leur pouoir ; maiz il ' en eut au derrain mauvaiz 
loyer, car il fu encusé tant de celle honnour qu'il fai- 
soit aux Angles, envers le roy de France, que il com- 
manda si estroictement au conte de Flandres que il 
feist tant conounent que ce fust qu'il eust ledit cheva- 
lier, et luy fist la teste coupper. Le conte n'osa tres- 
passer le commandement du roy et fist tant comment 
que ce fust que le vieil prœudomme vint où il estoit, 
et fut tantost priz et decolé, de quoy moult de gens en 
furent moult dolens et en sceurent mal gré au conte. 
Et tant esmeurent leur besongne ces seigneurs 
d'Angleterre que cil Jaquemart mist pluseurs fois les 
conseilliers des bonnes villes ensemble pour parler de 
la matere. Et grandes franchises leur ofifroient ces sei- 
gneurs d'Angleterre, de par le roy, sans l'amisté 
duquel il ne se pœuent bonnement chevir en Flandres. 
Enfin, tant parlementerrent qu'il pleut à tout le con- 
seil de Flandres* que le roy d'Angleterre peust aler 
et venir, passer et arrester avecques gens d'armes ou 
aultrement tant de foys qu'il luy plairoit ou pays de 

1, C'est le mercredi après la Trinité (10 juin 1338) qu'un 
traité fut conclu à Anvers entre les ambassadeurs d'Edouard III 
et les Flamands, traité qui accordait des avantages commer- 
ciaux à ces derniers ; mais, dans le cas d'un conflit entre Edouard 
et Philippe VJ, les Flamands devaient observer la neutralité. 
(Rymer, op, cit. y t. II, IP partie, p. 1042 et 1043.) Ce traité 
est publié aussi en partie par Kervyn de Lettenhove dans son 
Histoire de Flandre, t. III, p. 201 à 203. Trois jours après, le 13 
juin, Philippe de Valois accordait à son tour des avantages 
analogues aux Flamands et reconnaissait aussi leur neutralité. 
[Froissartf éd. Kervyn de Lettenhove, t. XVIII, p. 62.) 



134 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1338 

Flandres, maiz ilz estoient si fort obligez au roy de 
France qu'ilz ne le pouoient grever, ne en son pays 
entrer qu'ilz ne fussent attains d'une grosse somme 
de flourins, et en grand paine en pourroient ilz finer ; 
si leur prierrent que il leur souffist à tant jusques à 
une aultre foys. 

Ce souffist assez aux seigneurs d'Angleterre, et s'en 
retournerrent à Yalenchiennes à joye grand ; et sou- 
vent envoyoient messages au roy d'Angleterre et luy 
mandoient ce qu'ilz avoient besongnié, et mandoient 
qu'on leur envoiast grand foison d'argent pour leurs 
despens et aussy pour payer ces seigneurs d'Ale- 
maigne, et au duch de Brabant^ la moitié de ce qu'on 
leur debvoit et qu'on leur avoit promis pour eulx 
aprester et leurs gens aussy. 

Ainsy fut fait ; si eurent ces seigneurs assez tost la 
moitié de ce qu'on leur avoit promis, maiz ilz n'en 
départirent pas si tost à leurs gens qu'ilz avoient rete- 
nus, mais le detindrent, et delaierent longtemps le 
bon roy Edowart aprez ce qu'ilz eurent fait leur pre- 
mière levée ; de quoy il eut moult grand dommage, 
ainsy que vous orrez cy en aprez. 

CHAPriRE XXVIII. 

Sommaire. 

Après avoir traité avec le roi d'Angleterre, le duc de Brabant, 
voulant éviter le ressentiment de Philippe de Valois, lui 

1. Les ambassadeurs du roi d'Angleterre cherchaient par tous 
les moyens à gagner le duc de Brabant à la cause d'Edouard, 
si l'on en juge par les avantages que, d'après des lettres 
d'Edouard HI du 28 avril 1338, renouvelées le 9 juin suivant, 



1338] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 135 

envoie son conseiller [Léon] de Grainhem pour expliquer sa 
conduite. Voyage d'Edouard III à Anvers, où il réunit, entre 
la Pentecôte et la Saint-Jean 1337, le duc de Brabant, le duc 
de Gueldre, le marquis de Juliers, Jean de Hainaut, le sire 
de Fauquemont et d'autres chevaliers pour avoir leur avis. 
Ils déclarent à Edouard III, après des atermoiements, qu'ils 
n'ont pas de motifs de défier le roi de France et lui donnent 
le conseil de s'adresser à l'empereur d'Allemagne. 

Comment le roy d'Angleterre passa- par decha la mer et 
arriva en Aentwers sur la confiance des convenances 
qus pluseurs seigneurs de par deçà avoient donné à 
ses ambaxadeurs ^ . 

Quant le duc de Brabant eut fait ces convenances à 
ces seigneurs d'Angleterre, il s'avisa que le roy de 
France, qui aultre foys luy avoit esté contraire, ne 
fiist durement infourmé encontre luy à l'ocasion des 
Angles, que s'il avenoit que l'entreprise que le roy 
d'Angleterre avoit empensé ne venist à bon chief, il se 
doubtoit que le roy de France ne le venist guerrier et 
luy feist comparer ce que les aultres avroient acordé. 
Sy envoya de son conseil messire Loys de Crainehem^, 

ils accordèrent aux marchands brabançons pour le commerce 
des laines. (Rymer, op, cit. y t. II, IP partie, p. 1031 et 1041.) 

1. Cf. Froissarty éd. Luce, 1. 1, IP partie, p. 133 § 62 à p. 144 
§ 68. Il a intercalé dans ce chapitre (p. 134 à 138) le récit d'une 
expédition des Anglais dans l'île de Cadsand qui n'a pas été 
puisé dans Jean le Bel. Variantes, p. 400 à 424. Dans le ms. 
d'Amiens, Froissart donne de longs détails sur le parlement 
tenu à Westminster à la Saint-Michel 1337. Dans le même ms. 
et aussi dans celui de Rome, il s'étend plus longuement sur les 
affaires de Flandre que dans la première rédaction. 

2. D'après Kervyn de Lettenhove, éd. de Froissart ^ t. XXI, 
p. 53, ce n'est pas Louis, mais Léon de Crainhem, que se nom- 



136 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1338 

sage chevalier, et pluseurs aultres avecq par devers le 
roy de France pour l'excuser et prier au roy qu'il ne 
voulsist croire nulle mauvaise information à l'encontre 
de luy, mais le roy d'Angleterre estoit son cousin 
germain, si ne luy pouoit bonnement escondire sa 
venue dedens son pays, ne de luy ne de ses gens, 
leurs despens paiant ; maiz plus avant riens ne feroit 
qui fust au desplaisir du roy. 

Le roy le crut à celle fois, si s'en appaisa à tant; et 
toutesfois le duc ne délaya mie qu'il ne retenist gens 
d'armes en Brabant, en l'evesquié du Liège et aultre 
part, jusques à la somme qu'il avoit promis ; mais point 
d'argent ne leur donnoit combien qu'il en eust recbeu, 
mais assez en promettoit. Ainsy vouloit le dit duc de 
Brabant nager entre deux yauues. Il vouloit faire 
croire au roy de France que jà ne luy seroit contraire, 
et luy fist entendre moult longuement! combien que 
tout le pays veist bien le contraire evidanment. Et au 
derrain, pour mielx couvrir sa voulenté envers le roy 
de France, il renvoya souvent vers luy le dit messire 
Louys de Grainehen pour l'excuser, et au derrain il 
luy commanda qu'il demourast tout coy devers le roy 
sans retourner, jusques à tant qu'il le manderoit ; et 
d'aultre part, il faisoit tousjours entendant aux Angles 
et aux aliez avecques luy que, pour riens au monde, 
il ne fauldroit de convenance et verroient qu'il en 
feroit. 

Ce delayement demoura tout l'yver jusques à l'esté 
que le roy d'Angleterre eust conseil qu'il passeroit 

mait ce chevalier envoyé par le duc de Brabant auprès de Phi- 
lippe de Valois. 



1338] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 137 

par deçà la mer * à tout grande compaignie de contes, 
de princes, de barons et de chevaliers, et arriva droit 
en Antwers pour mieix sçavoir les convenances et la 
certaine voulenté du dit duch son cousin, ainçoys par 
luy mesmes que par aultruy. 

Quant on sceut qu'il estoit arrivé en Àntwers, gens 
venoient pour le voir et son grand estât qu'il mainte- 
noit. Quant il les eust assez festié et honnouré, il eut 
conseil qu'il parleroit au dit duc^ son cousin, au duc 
de Guérie, son serourge, au marquis de Juley et à 
messire Jehaii de Haynau, et au sire de Fauquemont, 
et aux aultres seigneurs dont il avoit le convenant, 
pour avoir leur conseil comment ne quant ilz voul- 
droient conmienchier à faire ce qu'ilz avoient entrepris. 

Ainsy le firent et vinrent tous à son mandement en 
Antwers entre le Penthecouste et le Saint Jehan 
l'an XXXYIIP. Là furent ilz grandement festiez à la 
manière d'Angleterre. Aprez les trayst à conseil le 
noble roy Edowart et leur demonstra bien courtoise- 
ment sa besongne pour sçavoir de chascun l'enten- 
cion, et leur pria qu'ilz s'en voulsissent délivrer has- 
tivement, car, pour ce, il estoit là venu et avoit toutes 

1. C'est le jeudi 16 juillet 1338 qu'Edouard III s'embarqua 
au port d'Orwell; le même jour, il arriva dans les eaux du 
Zwyn. (E. Déprez, op. cit., p. 193 et 194. Voy. Rymer, op. cit., 
t. II, IP partie, p. 1050.) A son arrivée à Anvers, il ne trouva 
ni argent ni victuailles préparés pour lui et ceux qui l'accom- 
pagnaient et dut emprunter une somme considérable à un de 
ses « especials amys. » (Jacques d'Artevelde, d'après Kervyn 
de Lettenhove, Froissart, t. XVIII, p. 64.) 

2. Le manuscrit donne par erreur XXXVII. Edouard resta 
à Anvers pour traiter avec ses alliés pendant la fin de juillet 
1338 et le mois d'août jusqu'au 15. (Déprez, op. cit., p. 194.) 



438 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1338 

ses gens appareilliés ; si luy tourneroit à grand dom- 
mage s'ilz ne se delivroient apertement. 

Ces seignem*s eurent grand conseil ensamble, car 
la chose les estraingnoit et n'estoient pas bien d'acord, 
et tondis avoient regard sur le duc de Brabant, qui 
ne faisoit pas bonne chiere, et tondis maintenoit sa 
couverture. Quant ilz se fur^it longuement conseil- 
liez, ilz respondirent au noble roy Edowart et dirent : 
c Sire, quant nous venismes cy, nous venismes plus 
pour vous veoir que pour aultre chose ; sy n'estions 
ne pourveus, ne avisez de respondre sur ce que requis 
nous avez, si nous retrairons vers nos gens et chas- 
cun vers les siens, et puis revendrons à vous à ung 
certain jour quant vous plaira, et vous respondrons 
si plainement que la coulpe ne demourra point sur 
nous. » 

Le noble roy vist bien qu'il n'en avroit aultre chose 
à celle foys, si s'en appaisa à tant. Et s'acorderrent 
de estre une journée ensemble, pour respondre de leur 
meilleur advis, à m septmaines aprez le Saint Jehan. 
Maiz bien leur remopstra le roy les grands despens et 
dommages que il soustenoit chascun jour pour leur 
attente, car il pensoit que ilz fussent tous pourveus 
quant il vint là ainsy comme il estoit, et leur dist que 
jamaiz ne retourneroit en Angleterre jusques à tant 
qu'il sçavroit leur entention plainement, ou se par le 
deffault de ceulx n'estoit. 

Sur ce, les seigneurs se partirent et le roy demoura 
tout coy jusques aprez la journée en l'abbaye Saint 
Bernard. Les aucuns des seigneurs et chevaliers d'An- 
gleterre demeurèrent à Aentwers pour luy faire com- 
paignie, les aultres aloient aval le pays esbatant à 



i33â] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 139 

grands despens, les ungs à Brucelles, les aultres en 
Haynau, les aultres aval les bonnes villes de Flandres, 
et estoient notablement festiez et recheus. Le duc de 
Brabant s'en râla arrière, et souvent envoya grands 
deniers et trésors au roy de France pour Texcuser et 
pour prier qu'il ne creust nulle maie information 
encontre luy. 

Le jour approcha que ce roy attendoit la response 
de ces seigneurs, maiz ilz se firent souflisaument 
excuser et manderrent au roy qu'ilz estoient prests et 
appareilliez, ainsy que promis Tavoient, mais qu'il 
feist tant au duc de Brabant qu'il s'aprestast, car il 
luy estoit le plus prochain, et froidement toutesfois il 
s'aprestoit; mais, aussy tost qu'ilz sçavroient qu'il 
seroit prest de mouvoir, ilz se mouveroient et seroient 
aussy tost au commencement de la besongne comme 
il seroit. Le noble roy fist tant qu'il parla au duc et 
luy monstra la responce que ces seigneurs luy avoient 
mandé et luy prya en amistié et requist par lignage 
qu'il se voulsist sur ce aviser et qu'il n'y eust defaulte 
de par luy, car il veoit bien qu'il s'aprestoit froide- 
ment, et s'il ne faisoit aultre chose^ il doubtoit bien 
qu'il ne perdist le confort et l'ayde de ces seigneurs 
pour le deffault de luy. Quant le duc ouyt ce, il en 
fîit tout confus et dist qu'il s'en conseilleroit. Quant 
il fut assez longuement conseillié, il respondi au roy 
qu'il seroit assez tost appareillié quant besoing en 
seroit, maiz il avroit ainchoys parlé à tous ces sei- 
gneurs une journée qu'il en respondist plus avant. 
Quant le roy veit ce, il perchent bien qu'il n'en avroit 
aultre chose et que le couroucher ne luy valoit riens ; 
sy acorda au duc qu'il envoyeroit à ces seigneurs et 



140 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1338 

leur prieroît qu'ilz voulsissent estre à Halle au giste, 
encontre luy, au jour de la Nostre Dame enmy aoust, 
s'ilz ne vouloient venir plus prez de luy, pour acorder 
de leur emprise, et pria au duc qu'il y voulsist estre 
et qu'il s'apareiUast si souflBsaument dedens ce jour 
que ces seign^vs ne se peussent excuser par luy. 
Âinsy fïit accordé. 

Le jour aprocha, et y vindrent les dits seigneurs, 
maiz le gentil prince, le conte de Haynau, n'y fut pas, 
car il estoit trempasse de ce siede^ Fyver de devant et 
avoit fait son filz dievalier de sa propre main, le 
jceune conte Guillaume, or en avoye je oublié à parier. 
Ce jceune conte fut à ce pariement avecques les aultres 
pour son gentil père, et messire Jehan de Haynau, 
son oncle, aussy. Quant ces seigneurs furent tous 
assemblez, ilz eurait très grand conseil et long, car 
la besongne leur estraingnoit. Envys poursuivoyent 
leurs convaaances et envys les rompoient pour leur 
honnour. 

Au derrain, quant ilz furent conseilliez, ilz rapor- 
terrent leur conseil au roy et à son conseil, et dirent : 
c Cher sire, nous nous sommes assez longuement 
conseilliez, car vostre besongne nous est moult pesant, 
car nous ne voyons mye que nous ayons point de 
cause de deflfier le roy à vostre occasion, se vous ne 
pourdiassez que vous ayez Tacord de l'empereur et 
que il nous commande que nous deffions le roy de 

1. Le comte Guillaume de Hainaut mourut le 7 juin 1337. 
Après sa mort, sa yeuve, Jeanne de Valois, se retira en Tab- 
baye de Fontenelles, où elle mourut pendant la semaine sainte, 
1353 (n. st.). Voy. Fh>issarty éd. Kervyn de Lettenhove, t. U, 
p. 529-530. 



1338] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 141 

France de par luy, car il a bien occasion et droit par 
raison, ainsy que nous vous dirons, et aprez ne 
demourra nulle deffaulte en nous que nous ne soions 
appareilliez de faire vostre commandement, ainsy que 
promis Tavons. » 

La cause que l'empereur pœut avoir de deffier le 
roy est telle. Il est certain qu'il a esté convenance et 
promis, scellé et juré dès longtemps a, entre l'empe- 
reur d'Alemaigne et le roy de France, que le roy de 
France, quicunque soit, ne pœut ne ne doibt rien 
acquerre sur l'Empire, et cil roy Philippe a fait le 
contraire contre son serement, car il a acquis le chas- 
tel de Crevecœur * , le chastel de Labbel en Cambresis 
et pluseurs aultres héritages gisans en Cambresis^, 
qui est terre de l'Empire, et le détient encore; par 
quoy l'empereur a bien cause de le deffier et faire 
deffier par luy et par ses subgetz, siques nous vous 
prions et requérons que vous vueilliez mettre painne 
à pourchasser pour nostre pays et honnour, et d'aultre 
part, aussy nous y mettrons paine à nostre pouoir. 

Le noble roy Edowart fut tout esbahy quant il ouit 
ce n^ort et bien pensa que ce n'estoit que ung droit 
atargement et que ce langage venoit du duc de Bra- 
bant, son cousin, et toutesfois il pensa bien qu'il n'en 
avroit aultre chose et que le couroux ne luy porroit 

1. Crèvecœur, Nord, arr. de Cambrai, cant. âf Marcoing. 

2. En effet, par acte du mois d'août 1337, Philippe VI donna 
à Béatrix de Saint-Pol, dame de Nesle, le château et la châtel- 
lenie de Ghauny-sur-Oise, avec 796 1. 8 s. 5 d. t. à prendre 
sur la prévôté de Péronne, en échange des châteaux de Crève- 
cœur, d'Arleux et de la châtellenie de Cambrai, avec leurs 
dépendances. (Arch. nat., JJ 70, fol. 146 r*", n» 322.) 



142 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1339 

valoir, sy en fist le meilleur semblant qu'il pœut et 
leur dist : c Certes, seigneurs, je n'estoie pas avisé 
de ce point, et se plus tost m'en eussiez avisé, je y 
eusse eu conseil. Ëncores sur ce vueil je faire par vostre 
conseil, si m'aydiez à conseillier selonc ce que je suis 
en pays estrange deçà la mer, et sy ay longuement 
séjourné à riens faire à grands despens, si me vueilliez 
donner bon conseil pour vostre honnour et pour le 
mien, car sachiez que se je ay en ce cas nul blasme, 
vous n'y avrez point d'onneur. 

Chapitre XXIX. 

Sommaire. 

L'empereur ainsi que plusieurs autres seigneurs promettent 
leur aide au roi d'Angleterre contre Philippe de Valois. 
Edouard III est proclamé vicaire de l'Empire. Le roi d'Ecosse 
vient à la cour de France demander du secours contre les 
Anglais. Philippe de Valois lui promet son appui. 

Comment le marquis de Juley ala par devers Fempe^ 
reur pour avoir conseil et ayde pour le roy Edowart 
contre les Francoys * . 

Moult longue chose seroit à raconter tous leurs con- 
seilz et leurs parolles. Enfin acordé fut entre eulx que 
le marquis de Juley * iroit parler à l'empereur, et y 

1. Cf. Froiasart, éd. Luce, 1. 1, IP partie, p. 144 § 68 à p. 148 
§ 70. Il dit que Philippe VI envoya Amoul d'Audrehem en 
Ecosse. Variantes, p. 424 à 435. On y trouve de longs détails 
sur l'assemblée de Ck)blentz, sur le voyage du roi d'Ecosse en 
France et sur son alliance avec Philippe de Valois. 

2. En retour des services que le marquis de Juliers rendit à 




1339] CHRONIQUE DE JEilN LE BEL. 143 

meneroit des clercs du roy et des chevaliers et des 
gens du duc de Guéries, et feroient la besongne à meil- 
leur foy qu'ilz pourroient. Maiz le duc de Brabant n'y 
voulu point envoyer, maiz il presta le chastel de Lou- 
vaing pour la demourance du roy, si luy plaisoit, jus- 
ques à l'esté, car le noble roy leur avoit dit que nul- 
lement il ne retoumeroit en Angleterre, car honte luy 
seroit s'il s'en retoumoit et il n'avoit fait partie de 
son emprise, de quoy si grande renommée estoU, et 
leur dist que il manderoit quérir la jœune royne sa 
fenune, puisque le duc luy avoit ofifert le chastel de 
Louvaing. 

Ainsy se départi ce parlement \ et creanterrent tous 
les seigneurs, en la présence les ungs des aultres, que 
jamais ilz ne querroient delayement ne excusation, 
que de la feste Saint Jehan qui seroit l'an de grâce 
mil GGG et XXXIX en avant, ilz seroient anemis au roy 

Edouard III en allant trouver l'empereur, Edouard, par lettres 
datées d'Anvers le 28 novembre 1339, lui concéda le titre de 
comte d'un comté d'Angleterre et lui accorda 1,000 1. sterling 
de rente à héritage. (Rymer, op, cit., t. II, IP partie, p. 1099.) 
1. C'est sans doute à la suite de ces pourparlers que 
Benoît XII, informé des résolutions qui y avaient été prises, 
écrivit à Philippe de Valois, le 1^' octobre 1338, pour le mettre 
en garde. Il lui fit savoir que, malgré l'offre d'un concours 
immédiat de la part des Allemands, il avait été convenu de 
différer l'offensive jusqu'au mois de mai suivant. Mais, dans 
la partie allemande voisine de la France, Edouard peut avoir 
en huit jours 6,000 hommes armés, continuellement prêts à le 
servir à ses frais. Benoît XII prévient Philippe VI de se tenir 
sur ses gardes, car on l'attaquerait au moment où il viendrait 
de licencier ses troupes. (Daumet, Lettres des papes eP Avignon 
se rapportant à la France, Benoit XII, n^ 503; Riezler, 
Vatikanische Akten, n® 1983.) 



i44 CHRONIQUE BE JEAN LE BEL. [1339 

Philippe de France, et serait chascun appareillié, ainsy 
que promis l'avoit. Ghascun i*ala en son lieu. Le mar- 
quis de Juley s'esmut pour aler devers l'empereur à 
toute sa compaignie ; si le trouva à Noirberth. 

Pour quoy feroy je long compte de leurs parolles 
ne de leurs requestes? Je ne les sçavroye recorder, 
car je n'y fus mye, mais le marquis parla si gracieu- 
sement à l'empereur qu'ilz firent leur besongne, et 
leur besongne, quoy qu'il constat. Là fut fait le mar- 
quis de Juley marquis, qui devant estoit conte, et le 
duc de Guéries, qui par avant estoit appelle conte, 
empêtra d'estre clamé duc. Et aussy l'empereur 
donna commission à mi chevaliers et à n nobles clercs 
de droit, qui estoient de son conseil, de faire le roy 
Edowart son vicaire par tout l'Empire, et grâce de 
pouoir faire monnoyer d'or et d'argent ou nom de 
luy, et conmiandement que chascun de ses subgetz 
obeist à luy comme à vicaire et à luy mesmes. Quant 
le marquis ot fait toutes ses besongnes, il et sa com- 
paignie se mirant au retour. 

En ce temps*, le jœune ray David d'Escoce, qui 
avoit perdu partie de son rayaume et ne le pouoit 
recouvrer, pour la forae du roy d'Angleterre, son 
serourge, se parti d'Escoce privéement, à petite mais- 

1. C'est en 1334 que David Bruce, roi d'Ecosse, quitta son 
pays avec sa femme et vint se réfugier en France, où Philippe 
de Valois leur donna Château -Gaillard comme résidence. 
(Grandes Chroniques, éd. P. Paris, t. V, p. 355-356, et Chro-- 
nique de Richard Lescot, éd. Lemoine, p. 35.) Il retourna en 
Ecosse en 1341 avec Jeanne d'Angleterre, sa femme, et débar- 
qua à Inverbervic, dans le comté de Kincardine, le 4 mai 1341. 
[Froissart, éd. Luce, t. II, p. xliv, note 2.) 



4339] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 445 

nie avecq la royne sa femme et se mist en mer, et fist 
tant qu'il vint en France, et s'acointa du roy Philippe 
en luy remonstrant sa nécessité et sa besongne. Le 
roy de France, qui bien veoit et sçavoit que le roy 
d'Angleterre s'appareilloit pour luy faire guerre et 
luy oster son royaume s'il pouoit, fut tout joyeux 
quant il sceut que c'estoit le roy d'Ëscoce qui estoit 
venu par devers luy avecques la royne sa fenmie à si 
petite maisnie. Il l'ouisl moult voulentiers et grande- 
ment le festia, et luy présenta ses chasteaux pour soy 
séjourner à sa voulenté et de son avoir pour des- 
pendre ; maiz qu'il ne voulsist faire nul acord ne nulle 
pays au roy d'Angleterre, fors que par son conseil. 
Le jœune roy rechut à grand mercys ce que le roy de 
France luy offrit, et luy promit ce qu'il requeroit. Il 
sembla au roy de France que ce seroit grand confort 
pour luy et grand contrariété au roy d'Angleterre, s'il 
pouoit tant faire que les barons et les seigneurs, qui 
estoient demourez en Ëscoce, voulsissent et peussent 
si enbesongner les Angles et leur donner tant à faire, 
que ilz ne peussent venir par deçà la mer se petit non 
pour le guerryer, ou qu'il convenist le roy rapasser 
pour son royaume garder et sauver. 

Pour ce, et à celle entente, il détint ce jœune roy 
d'Ëscoce et la royne jouxte luy et les soustint par 
longtemps, et leur faisoit livrer ce qu'il leur faloit, et 
envoyoit grands messages à ces seigneurs et barons 
qui guerryoient en Ëscoce contre les garnisons du 
roy d'Angleterre, et leur faisoit offrir grandes aydes 
et grand confort^, maiz qu'ilz ne voulsissent faire paix 

1. Philippe VI dut alors envoyer des secours aux Écossais. 
I 10 



146 CHBOmOUB DE JSAH UB BBL. [1339 

ne donner trêves aux Angles, se ce n'estoit par sa 
voulante et par la voulenté et conseil de leur roy, qui 
estoît avecques luy et qui ce luy avoit promis. Ces 
seigneurs d'Escoce eurent consdl ensemble quant ilz 
virent ces nouvelles, et forent moult joyeux et du roy 
David, leur seigneur, et du roy de France aussy, qui 
grand confort leur promettoit ; siques la besongne fot 
acordée et d'une part et d'aultre ; et guerrierrent ces 
seigneurs d'Escoce les Angles plus aigrement que 
devant. Et quant le noble roy d'Angleterre sceut ces 
nouvelles, il fit renforcer ses garnisons et envoyer 
grand quantité de gens d'armes sur les frontières. Or 
me tairay orendroit de ceste matière et retoumeray 
à celle de devant. 

Chapitre XXX. 

SOXMAIBB. 

Séjour du roi et de la reine d'Angleterre à Louvaîn. Le mar- 
quis de Juliers retourne auprès de Tempereur. Conduite tor- 
tueuse du duc de Brabant. Assemblée d'Herck dans laquelle 
Edouard III est reconnu comme vicaire de TEmpircËdouard m 
et les seigneurs se donnent rendez-vous trois semaines après 
la Saint-Jean pour aller à Cambrai. Duplicité du duc de Bra- 
banty qui envoie [Léon] de Crainhem auprès de Philippe VI. 

Nous voyons, en effet, par des lettres du mois d'avril 1343, 
qu'en 1335, à Châtellerault, il ordonna d'envoyer en Ecosse 
Raoul, comte d'Eu, pour soutenir ce pays dans sa lutte contre 
le roi d'Angleterre. Raoul dut être accompagné d'Amoul d'Au- 
drehem et du sire de Garencières. (F^oissarty éd. Luce, t. I, 
p. GGxxi, note 1, et p. 148.) Voy. aussi É. Molinier, Étutie sur 
la vie (TArnoul eTAudrehem, maréchal de France^ p. 8, extrait 
des Mémoires présentés par divers savants à V Académie des 
inscriptions et belles'^lettres , 2* série, t. VI, I" partie. 



i 



4339] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 447 

Dépens du roi d'Angleterre. Préjudice porté aux Anglais par 
les vaisseaux du roi de France. Défi porté à Philippe de 
Valois par les seigneurs d'Allemagne, alliés d'Edouard III. 

Comment V empereur donna commission au roy Edowart 
transmise par le marquis de Juley à estre son vicaire 
et lieutenant K 

Quant le noble roy Edowart et les aultres seigneurs 
se furent du parlement partis, ainsy que vous avez 
ouy, le roy se tira à Louvaing et fist appareiller le 
chastel pour demourer^, et manda à la royne sa femme 
que s'elle vouloit venir par deçà la mer, qu'il luy plai- 
roit bien, car il ne pouoit repasser par delà toute 
celle année. Si renvoya grand foison de ses cheva- 
liers pour garder son pays, mesmement sur les marches 
d'Escoce. Les aultres Angles, qui deçà estoient, s'es- 
pandirent contreval le pays de Flandres, de Brabant 
et de Haynau. 

Le marquis de Juley retourna de l'empereur, devers 
la Toussains, à toute sa compaignie, et manda au noble 

1. Cf. Froissart, éd. Luce, 1. 1, Impartie, p. 148 § 70 à p. 154 
ligne 17 (p. 154 à 156, Froissart ajoute le récit de deux che- 
vauchées de Gautier de Masny, à Mortagne et à Thun-l'Évéque, 
qui n'est pas emprunté à Jean le Bel) ; Variantes, p. 435 à 447. 
Les manuscrits d'Amiens et de Rome donnent plus de détails 
que la première rédaction sur le séjour de la reine Philippe à 
Louvain, sur le défi porté à Philippe de Valois par l'évèque de 
Lincoln, sur la duplicité du duc dé Brabant et sur la chevau- 
chée de Gautier de Masny. 

2. On lit, en effet, dans Jean Molanus, Historiœ Lovaniensium 
lihri XIV, éd. de Ram, t. II, p. 785 : a Eduardus rex, Lovanii 
in Castro ducis hibemavit, anno 1338, cum sua conjuge, post- 
quam cum Ludovico de Bavaria imperatore et cum principibus 
Germanise inferioris contra regem Francis iniisset. a 



148 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [4339 

roy Edowart qu'il cuidoit avoir bien fait la besongne, 
et qu'il mandast les aultres seigneurs qu'ilz s'assem- 
blassent le jour de la Saint Martin à Malignes, ou à 
Louvaing, ou à Diest^ avecq luy pour ouïr ce qu'il avoit 
raporté. Le noble roy fut moult joyeux de ces nou- 
velles, si se conseilla au duc de Brabant, son cousin, 
qui bien s'acorda à la journée ; maiz il ne voult mie 
consentir que cil parlement fust en son pays, pour 
tousjours mielx couvrir sa pensée envers le roy de 
France, et si ne voulut mie aler jusques à Tricht*, où 
la journée eust esté bien tenue, ains voulut qu'elle 
fust à Erkes, laquelle est assez prez de son pays en 
la conté de Los. Le noble roy avoit si grand désir de 
sa besongne avanchier qu'il luy faloit poursuivir toutes 
les voulentés du duc son cousin, puisque si avant 
venu estoit, et s'acorda que la journée fust assise à 
Erkes. Si le fist sçavoir à tous ses aliez, qui tous 
vindrent à son mandement audit jour de Saint Martin. 
Quant ilz furent tous là venus, sachez que la ville 
fut bien plaine de seigneurs, de chevaliers, d'escuiers 
et de toutes aultres gens, et fut la haie de la ville, là 
où on vendoit pain et chair et aultres choses, toute 
encourtinée de beaulx draps conmie la chambre du 
roy, et fust le roy assis à couronne plus hault ung pié 
que nul des aultres sur le banch d'un boucher là où 
il tailloit et vendoit sa chair. Onques haie ne fut à si 
grand honneur. Là, par devant tout le peuple et les 
seigneurs, furent les lettres de l'empereur leues, par 
lesquelles il constituoit le noble roy Edowart, roy d'An- 



1. Diest, Belgique, proy. de Brabant, arr. de Louvain. 

2. Utrecht. 



4339] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 149 

gleterre, son vicaire et son lieutenant^, et luy don- 
noit pooir de faire droit à chascun en lieu de luy et de 
faire monnoye d'or et d'argent en nom de luy, et 
commandoit à tous princes et à tous subgetz à luy 
que ilz obéissent à son ^caire, comme à luy mesmes, 
et feissent fealté à luy comme au vicaire de l'Empire. 
Quant ces lettres ftirent leues, chascun des seigneurs 
fist serement et feaulté d'obéir à luy comme au vicaire 
de l'Empire, et là endroit fu clamé, appelle et res- 
pondu entre parties comme devant l'empereur, et fut 
renouvelle et confermé ung statu qui estoit tel que, 
qui vouloit aultruy guerrier ou lui porter dommage, 
il le debvoit deffier souffisaument trois jours devant 
son fait. Cil jugement et statu sembla estre bien rai- 
sonnable à chascun ; maiz je ne sçay s'il a esté par- 
tout gardé. 

Quant tout ce que dist est fut fait, les seigneurs se 
partirent et jurèrent et promirent d'estre tous appa- 
reilliez ui septmaines aprez la Saint Jehan pour aler 
devant Gambray, qui doibt estre de l'Empire, et estoit 
tournée au roy de France. Ainsy se partirent ces sei- 
gneurs, et le noble roy Edowart, vicaire de l'Empire, 
s'en revint jouxte madame la royne, laquelle estoit 
nouvellement venue à Louvaing en grand noblesse, 
maiz j'en avoye oublié à parler pour mielx poursuvir 
ma matere. Si tindrent leur estât à Louvaing tout cel 

1. Ce n'est ni à Herck, comme le dit Jean le Bel, ni à Franc« 
fort^ comme l'avance la Chronographia regum francorum 
(t. II, p. 65), qu'Edouard III fut proclamé vicaire de l'Empire, 
mais à Coblentz, le 5 septembre 1338. Voy. Déprez, les Préli- 
minaires de la guerre de Cent ans, la papauté, la France et 
r Angleterre, p. 195 et 196. 



150 CHRONIQUE DE JEAN LE BEI.. [1339 

yver moult hoimourablement, et fist faire monnoye 
d'or et d'argent à Ântwers à grand foison, et fit faire 
escus à Taigle ou nom de Tempereur, semblans aux 
escus que le roy de France faisoit, qui bien eurent et 
ont leur cours. 

Encores ne cessa mye le duc de Brabant de jouer 
de la couverture, qui estoit assez conmiunement dif- 
famé par les apparences qu'on en veoit, car il ren- 
voyoit toudis ses messages par devers le roy de 
France pour l'enfourmer du contraire de ce qu'il vou- 
loit faire, et si en veoit on si clerement les apparences 
que chascun s'en esmerveilloit, mais nul n'en osoit 
parler; et au derrain, commanda il à messire Loys 
Granehem, qui estoit l'ung des plus secretz de son 
conseil, qu'il ralast vers le roy de France, et demou- 
rast tout coy en poursuivant la court, et que toudis il 
excusast le duc envers le roy et contredeist toutes 
informations qui pourroient venir au contraire. Ledit 
messire Loys n'osa escondire le commandement son 
seigneur, ains en fist toudis bien son debvoir, maiz 
au derrain il en eut povre guerredon, car il en morut 
en France de dœul, quant on vey apertement en 
France le contraire de ce dont il excusoit le duc ; et 
en devint si honteux et si confus que il ne voulut 
onques puis retourner en Brabant, ains demoura tout 
coy en France pour soy oster de souspechon, et au 
derrain il en morut de dœul, car le duc luy fist sa 
terre saisir et arrester, car il ne voulut retourner en 
Brabant à son mandement, laquelle chose il ala 
remonstrer au roy de France, qui le tint bien pour 
excusé et luy donna et assena pension à sa vye, 
laquelle ne dura gueres, dont ce fut pitié et dommage. 



1339] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 151 

Or passa cel yver et la feste Saint Jehan aprocha. 
Ces seigneurs d'Âlemaigne se commencerrent à appa- 
reillier pour achever leur emprise. Le roy de France 
se pourvey à l'encontre*, car ils sçavoit partye de leur 
entention. Le noble roy Ëdowart fist toutes ses pour^ 
veances aprester en Angleterre et ses gens d'armes 
passer par deçà la mer, si tost que le Saint Jehan fut 
venue, et s'en ala luy mesmes à Yilvorde et loga luy 
propre ses gens ; et quant la ville fut plaine, il les fit 
logier dehors aux champs, contreval les prez, en tentes 
et paveillons, et là demourerent dès la feste de la 
Magdalaine jusques aprez la Nostre Dame en sep- 
tembre, en attendant de septmainne en septmainne la 
venue des aultres seigneurs et les long dangiers du 
duc de Brabant. 

Quant le noble roy Edowart vit que le duc de Bra- 
bant ne les aultres seigneurs ne venoient point, il 
envoya nouveaulx messages par devers eulx et les 
somma et requist sur la foy et serement que donné 
luy avoient, qu'ilz venissent au jour de la Saint Gille^ 
parler à luy à Malignes et dire pourquoy ilz targoient 
tant. Le noble roy séjourna à Yilvorde, à grands des- 
pens, ce pœut chascun sçavoir, et perdoit son temps, 

1. C'est à Saint-Quentin que Philippe VI réunit son armée 
pour arrêter Edouard III. [Chronographia regum francorum^ 
t. II, p. 66; Guillaume de Nantis, éd. H. Géraud, t. II, p. 163.) 
Les nombreuses quittances concernant le service fait à cette 
armée conservées à la Bibliothèque nationale montrent que les 
hommes étaient convoqués pour jusqu'au 27 octobre, depuis le 
milieu du mois de juillet. Voy. en particulier, Bibl. nat., Scel» 
lés de Clairamhaulty vol. 8, n» 139; vol. 11, n® 57; vol. 12, 
n" 28 et 29; vol. 13, n*>» 12 et 13 et fol. 823; vol. 16, n« 53, etc. 

2. i^^ septembre. 



152 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1339 

et moult luy ennuioit et ne le pouoit amender. Il 
soustenoit à ses despens chascun jour bien vi^ armeures 
de fer, gens d'eslite venues d'oultre mer et bien 
V archiers, sans les aultres poursuivans. Si luy deb- 
voit peser et ennuyer telle despense, sans riens faire, 
avecques les grands trésors qu'il avoit donné à ces 
seigneurs, qui ainsy le prolongoient par paroUes, et 
avecques les grandes armées qu'il avoit establi sur 
mer encontre Genevoys, Normans, Espaignolz, Baïo- 
nois que le roy de France ^ faisoit nager et gésir sur 
mer, à ses gages, pour grever les Anglois, dont mes- 
sire Hues Kirès estoit amiral et conduiseurs avecques 
Barbevaire, qui estoit très bon guerroyeur sur mer, 
et souvent firent aux Ângloys grands donunages, 
ennuys et destourbiers, adoncques et aprez, ainsy 
que vous orrez. Ces seigneurs d'Âlemaigne, le duc de 
Brabant [et] messire Jehan de Haynau vinrent à 
Malignes au mandement du roy, et s'acorderrent com- 
munément aprez biaucop de parolles, que le- roy se 
pouoit bien mouvoir à la quinsaine aprez, car ilz se 
mouveroient adoncques ou aprez, siques ilz seroient à 
Gambray ^ avecques luy à ung certain jour, et prirent 

1. Sur ces courses maritimes des Français contre les Anglais, 
qui commencèrent dès Tannée 1336, voy. de la Roncière, Qua- 
trième guerre navale entre la France et V Angleterre (1335-13^1), 
p. 10-20, extrait de la Revue maritime, février 1898, et His" 
toire de la marine française, t. I, p. 390-397. 

2. Edouard III comptait sans doute sur une défection de la 
ville de Cambrai. Le 15 juillet 1338, Benoît XII écrivit à 
Tévèque de Cambrai, lui demandant de ne pas faire cause com- 
mune avec Louis de Bavière et ses alliés, mais de leur résister 
autant que possible. (Riezler, Vatikanische Akten, n^ 1959 (voy. 
aussi B?* 1960 et 1979); Daumet, op. cit., n*» 464 à 467.) 



1339] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 153 

là endroit certains messages pour aler porter les def- 
fiances au roy de France de par tous ces seigneurs, 
fors de par le duc de Brabant, qui ne le voult pas 
adoncques deffier. 

Sur celluy accord chascun se parti de Malignes et 
se hasta de pourveir. Le roy Edowart vint à ses gens 
plus joyeux que devant et les fist aprester de mou- 
voir à la quinsaine. Le duc de Brabant vit bien aussy 
qu'il ne se pouoit plus déporter, si fist appareillier sa 
compaignie. 

Chapitre XXXI. 

Sommaire. 

Au mois de septembre, le roi d'Angleterre, à la tète de 
1,600 armures, quitte Vilvorde pour attaquer Philippe de 
Valois. Enumération des principaux seigneurs qui raccom- 
pagnent. Ils se décident à attaquer Cambrai. Guillaume de 
Hainaut, par crainte de représailles et sur les conseils qu'on 
lui donne, envoie des messagers au roi de France, à Péronne, 
et lui fait offrir 600 armures de fer pour défendre son royaume. 

Comment le roy Edowart et ceulx de son alliance 
entrèrent ou pays de Cambresis pour ce que Cam- 
bray estoit de Vacord au roy de France^. 

Âprez la feste Saint Lambert^, ou moys de sep- 
tembre, l'an de grâce mil CGC et XXXVIIII, se parti 

1. Cf. Froissart, éd. Luce, 1. 1, Impartie, p. 158 § 75 à p. 166 
§ 80. Le récit est tout différent de celui de Jean le Bel. 
Variantes, p. 447 à 459. Le manuscrit de Rome donne des 
détails sur Tentrevue d*£douard III et du comte de Hainaut à 
Valenciennes, sur le défi porté par le duc de Brabant au roi 
de France, et fait connaître les défenseurs de Cambrai. 

2. La fête de Saint-Lambert tombe le 17 septembre. 



454 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1339 

le roy Edowart de Vîlvorde en Brabant * pour ardoir 
et exillier le royaume de France et pour combatre 
au roy Philippe de Valoys, qui le tenoit à force et à 
tort, et avoit avecques luy, de son royaume d'Angle- 
terre, xvr armeures de fer de très noble chevalerie, 
desquelz Tung estoit Tevesque de LincoUe, prœu et 
hardi, et qui longuement avoit travaillié pour ces 
besongnes, et si estoit le joeune conte Derby ^, filx à 
messire Henry aii Tort Col, conte de Lencaste, qui 
puis fist tant de proesses de son corps et en tant de 
lieux, que on le doibt tenir pour prœu et plus que 
prœu, et aussy le tindrent les gens. Et aprez le très- 
pas de son père, qui fut moult preudoms, le noble 
roy Edowart luy donna le nom d'estre duc de Lan- 
caste, siques en Tapella duc, encores fait on. Le plus 
gent et le plus frique que on pouoit veoir ne trouver 
en nulle part du monde, ce fut le conte de Noireton 
et de Clocest'; sy y estoit le conte de Warvich*, le 

1. D'après E. Déprez [op. cit., p. 256), Edouard avait quitté 
Bruxelles le 6 septembre, et, passant par Vilvorde et Nivelles, 
il était venu loger à Tabbaye de Spinlieu, aux portes de Mons. 
De Mons, où il était le 13, il avait atteint Quiévrain le 16, et 
le 20 il était à Valenciennes. Voy. aussi Chronographia regum 
francorum, t. II, p. 70. 

2. Le comte de Derby, qui avait épousé Isabelle de Beau- 
mont, mourut le 24 mars 1360 (v. st.). Voy. sur lui Ff^oUsarty 
éd. Kervyn de Lettenhove, t. XXI, p. 86 à 90. 

3. Guillaume de Bohun, fils puîné d*Humphroi de Bohun et 
d'Elisabeth, fille d'Edouard P'', roi d'Angleterre, fut créé comte 
de Northampton le 17 mars 1336 (v. st.). Il épousa Elisabeth 
de Badlesmere, veuve d'Edmond de Mortimer, et mourut au 
mois de septembre 1360. Voy. sur lui Froissart, éd. Kervyn de 
Lettenhove, t. XXII, p. 293 à 295. 

4. Thomas de Beauchamp, comte de Warwick, était fils de 



i 



1339] GHRONIQUB DE JEAN LE BEL. 155 

conte de Salbry, qui estoit mareschal de l'ost; et 
avecques luy fut le conte de Suffort, le baron de Staf* 
fort, messire Jehan, visconte de Beaumont, et plu- 
seurs aultres princes et barons bannerès et plus que 
bannerès, et biacop d'aultres que je ne sçay nommer ; 
mais on n'y doibt pas oublier messire Regnault de 
CobaingS que on debvoit bien tenir pour le plus 
prœu de son pays adoncq, et encores fait on. Et sy 
n'y vueil pas oublier messire Watier de Manny, qui 
avoit tant fait d'armes et de proesses en Escoce et 
aultre part, que il avoit acquis si grand grâce au roy 
et à tous les Anglois, grands et petis, que le noble 
roy l'avoit détenu de son plus secret conseil, et luy 
avoit donné et assigné si grande terre en Angleterre 
qu'il estoit devenus bannerès, et bien tenoit plus grand 
estât que bannerès qui là fiist. 

Et sache chascun qu'il y avoit grand quantité de 
seigneurs, de chevaliers, de barons d'uugs et d'aultres, 
qui tant amoient le roy qu'ilz le vouloient servir à 
leurs propres despens, et ne vouloient prendre nulz 
gages ne nulle livreson à court jusques à ce qu'il 
eussent paracompli l'année, se tant leur armée duroit. 
Encores sachez que, quant ce noble roy Edowart pre- 
mièrement reconquist Angleterre en sa jœunesse, on 
ne tenoit riens des Angles conmiunement, et ne par- 
Gui, comte de Warwick, et d'Alice de Toény. Il avait épousé 
Catherine de Mortimer, fille de Roger de Mortimer. Il mourut 
de la peste le 13 novembre 1369. [Ibid., t. XXIII, p. 277 à 279.) 

1. Renaud de Cobham était fils de Jean Cobham et de Jeanne 
Nevill. Il avait épousé Jeanne, fille de Maurice de Berkeley. Il 
mourut le 5 octobre 1361. (Froissart, éd. Kervyn de Letten- 
hove, t. XXI, p. 20 à 22.) 





156 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [4339 

loit on point de leur proesse ne de leur hardiesse, ne 
encores à l'aultre chevauchie aprez laquelle fut en 
Escoce, ne ilz ne se sçavoient armer de plates, ne de 
bachinès à barbiere, ne de colerete, ne de menus fers, 
fors que de grans haubers et de grands balîgaus 
armoyez de leurs armes et de mites de toile coston- 
nées, et par dessus ung grand chappel de fer ou de 
cuir bouilli. Or ont ilz sy apris les armes au temps de 
ce noble roy Edowart, qui souvent les a mis en œuvre, 
que ce sont plus nobles et les plus frisques combas- 
tans qu'on sache. Or vueil je retourner à nostre matere. 

Le jour vint que le noble roy deut mouvoir * pour 
aler vers France, ainsy que accordé avoit esté à 
Malignes entre les seigneurs. Il se parti de Yillevorde 
à tout son ost et passa parmy Nivelle et parmy Hay- 
nau, par petites journées, en attendant les aultres sei- 
gneurs à luy alliez, qui tous le suivoient, tant que tous 
furent ensemble acourans de Haynau droit en Gam- 
bresys, fors le duc de Brabant, qui y vint vi ou sept 
jours aprez les aultres. 

Quant ces seigneurs furent ensemble, il eurent con- 
seil que ilz iroient plus ensemble vers Gambray^ et 
gasteroient le pays d'entour, pour ce que la cité de 

1. Cest le 20 septembre 1339 que rarmée d*Édouard III 
s'ébranla pour pénétrer en France. Kervyn de Lettenhove, 
dans son édition de Froissart, t. XVIII, p. 84, n^ 26, publie 
un document qui fait connaître la marche de Tarmée anglaise 
depuis cette date jusqu'au 17 octobre suivant. 

2. Sur le siège de Cambrai, voy. Froissart, éfd. Luce^ t. I, 
Impartie, p. 161 à 164; Chronographia regum francorumy t. II, 
p. 71 à 75. Dans la Chronique normande y p. 214, MM. A. et 
£. Molinier ont publié le compte des dépens faits alors pour la 
défense de cette ville. Voy. aussi Ihid», p. 247, note 6. 



4339] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 157 

Gambray ne les youloii\herberger ne soustenir et leur 
estoit contraire, et là attendroient la venue du duc 
de Brabant. Âinsy fu fait que acordé estoit et fu le 
pays de Gambresis laydement gasté. ^ 

Le jœune conte de Haynau, messire Willaume, fu là 
en la compaignie, maiz il y avoit aucuns sages en son 
conseil qui luy desconseilloient gaster le pays du roy 
de France, car quant tous les aultres seroient partis 
et alez, son pays qui marchit au royaume, le compa- 
reroit et ne s'en pourroit deflfendre ne garder. u' 

Siques par ce conseil il envoya grands messages et 
souffisans au roy de France, son oncle, qui ja estoit 
venu à Peronne en Vermendoys à tout le plus grand 
pouoir qu'il pouoit avoir, et se fist souffisaument 
excuser de ce qu'on luy pouoit mettre sus que ces 
seigneurs estoient passez parmy son pays pour le 
grever; si luy fist offifir son service à tout v° armeures 
de fer pour garder et deffendre son royaume. ^ 

Le roy de France escouta benignement les messages, 
mais trop bien se pensa que c'estoit une chose fainte 
et que son nepveu avroit plus chier l'aultre partie que 
la sienne. Toutesfois n'en fit il nul semblant, et dist 
aux messages qu'il ne refusoit pas le service de son 
nepveu et qu'ilz luy deissent, et quant on sçavroît de 
certain que on se debvroit combatre, qu'il se tirast 
devers luy, car il le verroit voulentiers et luy en sça- 
vroit bon gré. ^ 

Chapitre XXXU. 

SOMMAIBS. 

Edouard HI ravage tout le pays autour de Cambrai pendant 
que Philippe VI est à Péronne avec son armée. Dévastation 



158 CHIONIQUE DR JEAN LB BEL. [1339 

de la Thiérache. Philippe de Valois marche contre les 
Anglais. Il se trouve en présence de ses ennemis à Buiron- 
fosse; son hésitation à livrer bataille. Edouard III, manquant 
de vivres, se retire; chaque parti s'attribue la victoire. 

Comment le ray Edowart entra en France premièrement 
et gasta grande partie de Tgerace^ veant le roy de 
France^. 

En ce temps que le roy Edowart et les alliez 
avecques luy ardoient et gastoient le pays entour la 
cité de Cambray*, et que le roy de France estoit venu 
à Peronne en Yermendoys, à toute sa puissance, et 
avoit avecques luy le noble roy de Bohême, à tout mil 
hommes d'armes, chevaliers et escuiers des meilleurs 
que on pouoit eslire, [et] Tevesque de Liège, à tout 
VI* armeures de fer de son pays pour garder et def- 
fendre le royaume, le duc de Brabant vint en Gam- 
bresys aprez le noble roy Edowart^ pour acquitter 

i. Cf. Fromarty éd. Luce, t. I^II^partie, p. 166 § 80 à p. 184 
ligne 5. Son récit diffère en bien des points de celui du chanoine 
de Liège. Il a ajouté les épisodes du siège de Honnecourt par 
Henri de Flandre, de la prise du seigneur de FagnoUes, des 
chevaliers du lièvre et de Tîntervention des horoscopes du 
roi de Sicile. Il donne enfin, sur la disposition de l'armée 
d'Edouard III et sur les forces dont Philippe VI disposait, de 
grands détails qui n'existent pas dans Jean le Bel. Variantes, 
p. 459 à 476. On trouve dans les manuscrits d'Amiens et de 
Rome de nouveaux détails sur les ravages commis en Thiérache 
par l'armée anglaise. 

2. Le Cambrésis fut ravagé par l'armée d'Edouard HI du 20 
au 27 septembre 1339. Voy., sur les ravages qu'elle y exerça, 
£. Déprez, les Préliminaires de la guerre de Cent ans, la 
papauté, la France et l'Angleterre, p. 257. Voy. aussi Froissart, 
éd. Kervyn de Lettenhove, t. XVin, p. 84 à 86. 

3. Le duc de Brabant rejoignît Edouard III le jeudi 30 sep- 



1339] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 159 

son convenant, à tout xif armeures de fer bien 
habillez et bien pourveus; de quoy le noble roy et 
tous les autres seigneurs furent moult joyeux, et fist 
encores séjourner les seigneurs aprez sa venue par 
l'espace de n jours, pour attendre les derrains venans 
et pour soy reposer avant qu'il voulsist envoyer def- 
fiances au roy de France à Peronne, là où il estoit ; 
de quoy messire Loys de Granehem fut moult esbauby 
et confus, car il avoit tousjours fait entendre au roy 
le contraire, de quoy il en morut de ddeul ainsy que 
vous avez ouy. 

Tantost aprez que le duc de Brabant eut deffyé le 
roy de France, le roy d'Angleterre et ses alliez lais- 
serrent le pays de Gambresi et entrerrent ou royaume 
de Fr^ce, et ardirent et gasterrent le pays par où ilx 
passerrent, et logerrent la première nuit entour une 
abbaye de blancs moynes, la quelle fut toute gastée, 
et l'apella on le Mont Saint Jehan ^, assez prez de 
Peronne, où le roy de France estoit ; mais il avoit par 
devant luy tout son ost et une grande rivière à passer 
à force. Le noble roy Edowart et les aultres seigneurs 
attendirent là lendemain, et pensoient que le roy de 
France qui veoit ardre et gaster son royaume, ce que 
onques on n'avoit veu, deust passer par deçà la 

tembre^ lendemain de la Saint-Michel. [Froissarty éd. Keryyn 
de Lettenhove, t. XVHI, p. 85.) 

1. Jean le Bel commet une erreur. Ce n'est pas en l'abbaye 
du Mont-Saint-Jean que les Anglais logèrent alors, mais en 
l'abbaye du Mont-Saint-Martin (Aisne, arr. de Saint-Quentin, 
cant. du Gatelet, comm. de Gouy). Voy. E. Déprez, les Préli^ 
minaires de la guerre de Cent ans, la papauté, la France et 
V Angleterre, p. 260, note 6. Voy. aussi Proissart, éd. Kervyn 
de Lettenhove, t. XVIH, p. 85. 



460 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [4339 

rivière pour les combatre ; maiz il n'en eust point de 
conseil. 

DoDcques, quant ilz virent qu'il ne passeroit point 
la rivière, ilz luy feirent sçavoir que s'il ne venoit 
combatre à eulx par deçà la rivière, il verroit encore 
chose laquelle n'avoit veu, car ilz ne se metteroient 
point en tel péril que de passer la rivière par son 
dangier. Si se deslogerrent l'endemain au plus matin, 
et passerrent au plus prez de la rivière qu'ilz pœur- 
rent, ardant et gastant le pays, et allerrent gésir 
sur la rivière d'Oyse droit à Origni * et prirent villes 
et fors chasteaulx sans deffense, et gaagna qui gaa- 
gner voult à grand habondance, car ilz trouvoient le 
pays tout planteureux, car ilz n'avoient riens vuydé ne 
musse, ne mis à sauveté. Adoncques fut une abbaye 
de noires dames '^ toute arse et exillie, et maintes des 
dsmies à force violées par les Angles, dont ce fiit 
grande pitié. 

A l'endemain ilz se deslogerrent, et chevaucherrent 
le conte de Salbry, mareschal de l'ost, et le conte 
de Suffort, et messire Jehan de Haynau, à tout 
v** armeures de fer, jusques à Marie ^, et ardirent les 

1. Origny- Sainte -Benoîte, Aisne, arr. de Saint -Quentin, 
cant. de Ribemont. Des lettres de Philippe de Valois, concé- 
dées le mercredi avant Noél [22 décembre 1339) en faveur 
des habitants d'Origny, nous apprennent que cette ville avait 
été depuis peu brûlée et détruite par les ennemis. (Arch. nat., 
JJ 72, n* 87. Cf. Froissart, éd. Luce, t. I, I" partie, p. ccxxxix, 
note 3.) Kervyn de Lettenhove, dans son édition de Froissart 
(t. XXni, p. 406), dit qu'elle fut incendiée le 14 octobre. 
Cf. Richard Lescot, éd. Lemoine, p. 206. 

2. A Origny-Sainte-Benoîte, il y avait un monastère de Béné- 
dictines. 

3. Marie, Aisne, arr. de Laon, ch.-l. de cant. 



1339] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 461 

fausbours et la bonne ville de Gressy en Lannoys^ 
et tout le pays d'entour, et le trouverrent si garni de 
tous biens, que chascun prenoit ce qu'il vouloit, et 
revindrent entour nonne logier à Tabbaye de Vauden- 
court de Behorres*, là où le noble roy Edowart et 
tous les aultres seigneurs estoient logiez. 

 rendemain, ilz se partirent de Behorres^ et pas- 
serrent parmi Terace, ardans et wastans tout, et 
trouverrent si grande habondance de bétail et de 
toutes choses qu'il n'en sçavoient que faire. On avoit 
bien, qui le vouloit acheter, une vielle vache ou ung 
bœuf pour ung gros, ou deux moutons pour ung 
estrelin. 

Âdoncques se desloga le roy de France de Peronne, 
et s'en vint loger en l'abbaye de Behorres, dont le 
roy Edowart s'estoit parti, et suivoit les Angles à 
l'entente de les combatre, comme il disoit. Celle nuit 
se loga le roy d'Angleterre à la Capelle* de le Flamen- 
gerie^ en Terace, et là entour, et luy sourvindrent 
nouvelles que le roy de France, le très noble roy de 
Bohême et l'evesque de Liège le suivoient pour com- 
batre. Si eurent conseil ensemble tous ces seigneurs 
d'Angleterre, et s'acorderrent qu'ilz demourroient 
tout coys l'endemain pour veoir que le roy de France 
et ces aultres seigneurs vouldroient faire, car voulen- 

1. Auj. Crécy-sur-Serre, Aisne^ arr. de Laon^ ch.-l. de cant. 

2. Auj. Vadencourt-et-Bohéries^ Aisne, arr. de Vervins, cant. 
de Guise. 

3. Bohéries, comm. de Vadencourt-et-Bohéries. Il y avait à 
Bohéries une abbaye de Cisterciens. 

4. La Gapelle, Aisne, arr. de Vervins, ch.-l. de cant. 

5. La Flamengrie, Aisne, arr. de Vervins, cant. de la Gapelle. 

I 11 



%. 



162 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1339 

tiers se oombateroient à eulx, s'ilz pouoient, et atten- 
droient raventure de Dieu. 

A rendemain, le roy de France et tout son est 
tirèrent avant et se logerrent à deux petites liewes 
prèssde leurs anemis, en une ville qu'on appelle Bui- 
ronfosse^ et es aultres villes là entour, et se p^isa 
bien chascun combatre Tendemain. Le joeune conte 
Willaume de Haynau, qui aprez ce qu'il eut envoyé 
parler ces messages au roy de France, ainsy que vous 
avez ouy, s'estoit parti de ces seigneurs alliez contre 
le dit roy son oncle, et s'estoit retrait au Kesnoy en 
Haynau*, pour veoir se le roy son onde se vouldroit 
combatre à eulx, quant il entendi que son oncle s'es- 
toit parti de Peronne et aloit aprez eulx pour les com- 
batre, il se parti du Kesnoy à tout nn*" armeures de 
fer et s'en ala là où il sçavoit que son oncle fust. Ce 
fiit à Buironfosse. Là le roy son oncle se consdlloit à 
ses gens se il se combateroit à ses anemis qui gastoient 
et ardoient son pays, ou non. Il salua son oncle ainsi 
qu'il afiPeroit, mais le roy ne luy fit mie si bonne 
chi^*e comme cuidoit, et si ne luy pleut pas trop bien 
que le roy se conseilloit si longuement sur son hon- 
neur, ainsy qu'il luy sembloit ; si se parti tantost de 
là et retourna au Kesnoy, dont à la minuit parti 
s'estoit, et laissa son oncle conseiller ainsy que bon 
luy sembloit. 

A Tendemain, quant le noble roy Edowart et les 
seigneurs qui estoient logiez en la Gapelle à la Flamen- 
gerie en Terace, sceurent que le roy de France estoit 

i. Buironfosse, Aisne, arr. de Venrins, cant. de la CSapelle. 
2. Le Quesnoy, Nord, arr. d'Avesnes, ch.-l. de cant. 



1339] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 463 

logé si prez d'eulx, si se leverrent au point du jour 
et ou^lrent messe bien dévotement, et puis se mirent 
aux champs, et ordonnerrent trois batailles tout à pié, 
assez prez Tune de Taultre, tout aprestez pour attendre 
la puissance du roy de France, et envoyerrent tous 
leurs chevaulx et leurs hamoys derrière ung bosquet 
qui estoit emprez eulx. Là demourèrent tous ces sei- 
gneurs et leurs gens, tout à pyé jusques aprez midi, 
en attendant la venue du roy de France et son grand 
poucûr^Le roy de France estoit d'aultre part à Bui- 
ronfosse, et se conseilloit à ses princes et barons pour 
sçavoir comment il feroit de la besongne. En celluy 
conseil eut grand estrif ^ et grand débat entre les 
seigneurs et les barons de France, car les aucuns 
disoient que ce seroit grande &ulte et grand deshon- 
neur se le roy ne les combatoit, quant il les sçavoit si 
prez de luy, en son pays, ses anemis qui avoient 
ainsy ars et gasté son royaume à sa veue et à sa soeue. 
Les aultres disoient à rencontre que ce seroit grand 
folie s'il se combatoit, car il ne sçavoit que chascun 
pensoit, ne se point de trahison y avoit, et aussy, 
d'aultre part, point de partie à jeu parti n'avoit, car 
se fortune lui tournoit dessus, par quoy desconfit fust, 
le corps et tout le royaume parderoit ; et se par aven- 
ture estoit que les aultres desconfist, ja pour cela ne 
le roy d'Angleterre, ne les terres, ne les possessions 
des aultres seigneurs d'Angleterre il ne conquerroit. 

1. Cf., au sujet de tous les avis donnés à Philippe de Valois 
pour le dissuader de livrer bataille à Edouard HI^ Richard Les- 
coty éd. Lemoine^ p. 49. Cf. Déprez, Les préliminaires de 
la guerre de Cent ans, La Papauté, la France et V Angleterre, 
p. 272. 



164 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1339 

Âinsy combatant et estrivant sur ces diverses opi- 
nioDS, le jour passa jusques prez de haulte nonne 
sans nul certain acord. D'aultre part, le roy Edo- 
wart et les aultres seigneurs qui avoient esté dès la 
matinée rengiez à pyé enmy les champs jusques 
à nonne sans boire ne sans mengier, veirent bien 
que le roy de France et ses gens ne se combateroient 
point et que talent n'en avoient; ilz se trayrent 
ensemble pour avoir advis comment ilz se mainten- 
droient. Pluseurs opinions et parolles fiirent entre 
eulx. Au derrain, fut acordé de commun consente- 
ment que ilz ne pouoient avoir blasme ne reproeuche, 
de tous bons entendeurs, du partir, car ilz avoient à 
l'entrée du royaume de France offert bataille au roy, 
ainchoys qu'ilz eussent fait dommage au pays, et sy 
avoient depuis demeuré dedens par Tespace de 
vu jours, ardans et gastans tout, voyant le roy à 
toute sa puissance, que oncques n'avoit homme veu 
la chose pareille ; et sy avoient là attendu tout le jour 
pour avoir bataille, et estoit le roy à deux petites 
liew[e]s d'eulx, à plain pays, sans rivière et sans 
empeschement de fortresse, et toutesfois il ne venoit 
point à eulx et point ne se monstroit, ne ne faisoit 
semblant de se mouvoir; et d'aultre, vitaille, vin et 
pain leur faloit, et ne sça voient dont venir leur en 
pourroit. Pour quoy, tout considéré, ilz s'acorderrent 
communément à la départie; si se deslogerrent et 
vindrent, la nuit bien tart, gésir entour Avenues ^ à 
tout leur chariage et leur gaigne. 

Quant le roy de France et les Françoys virent que 

1. Avesnes, Nord, ch.-l. d'arr. 



1339] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 165 

les Angles s'estoient partis, ilz se départirent aussy 
d'aultre part, et s'en râla chascun en son lieu, et 
maintenoient qu'ilz en avoient Tonneur en leur part 
de celle départie, car ilz avoient chassé hors les anemis, 
qui, combien qu'ilz eussent grand partie du royaume 
gasté et ars, sy ne l'avoient ilz pas gaagnié, car le roy 
en avoit enoores assez de remanant, et se le roy 
d'Angleterre vouloit conquerre le royaume de France, 
il lui convenoit faire biacop de telles chevachies. 
Ainsy disoient les Françoys que se vouloient attribuer 
Tonnour de celle départie, et les Angles mainte- 
noient le contraire par les raisons dessusdites, siques 
chascun s'en donnoit le los^ Or pourra chascun qui 
orra ces raisons jugier et donner l'onneur à la partie, 
laquelle, par raison et les faitz d'armes, avoir le 
doibt. 

Chapitke XXXIIL 

Sommaire. 

Après Buironfosse, Edouard demande aux Flamands de lui 
venir en aide, et pour faire cesser leur hésitation, prend le 
titre de roi de France. Il retourne en Angleterre et laisse les 
comtes de Salisbury et de Suffblk autour de Lille. Tous deux 
sont faits prisonniers et conduits au Châtelet, à Paris. 

Pourquoy et comment le roy d'Angleterre prist le nom 

1. On voity en effet, par les chroniqueurs anglais et français, 
que chacun s'attribua le bénéfice de cette retraite. Cf. le P. H. 
Denifle, la Désolation des églises, monastères et hôpitaux en 
France pendant la guerre de Cent ans y t. II, P^ partie, p. 12, 
note 9, dans laquelle il a résumé les appréciations données par 
les principales chroniques de chaque pays. 



466 GHROraOUB DE IBAN LB BBL. [1339 

et les armes de France et à'appella roy de France et 
ff Angleterre^. 

Âinsy se dq>arti celle grand dievaudiie, et d'une 
part et d'aultre, que chascun cuidoit avoir Tonnair 
pour sa partie. Le duc de Brabant et les aultres sei- 
gneurs d'Alemaigne en râlèrent diascun &i son lieu, 
et le noble roy Edowart remena ses Ânglois par 
Flandres*, et eut grande grâce de Jacquemart d'Arte- 
velle et de tous les Flamens aussy, et leur promist 
que s'ilz luy vouloient aidier à maintenir sa guerre, il 
leur aideroit à recouvrer lile, Douay et aultres 
bonnes villes que le roy de France leur ostoit et 
tenoit à force et à grand tort^. Les Flamens eurent 

1. Cf. Proissart^ éd. Lace, 1. 1, II* partie, p. 184 ligne 5 à p. 188 
§ 91. Il donne en plus de Jean le Bel quelques détails sur les 
armements de Philippe de Valois et s*étend davantage sur les 
pourparlers qui eurent lieu entre Edouard 01 et les Flamands, 
mais il ne fait pas allusion en ce chapitre à la prise des comtes 
de Salisbury et de Suffolk, qu'il rapporte plus loin, t. 0, p. 5 à 
8. Variantes, p. 476 à 483. Les manuscrits d'Amiens et de 
Rome rapportent certains épisodes relatifs à Buironfosse et au 
retour d'Edouard III en Angleterre, qui ne se trouvent ni dans 
Jean le Bel ni dans la première rédaction. 

2. Edouard m, qui décampa dans la nuit du 23 au 24 oc- 
tobre 1339 [Chronographia^ t. Il, p. 84, note 3. Cf. Guillaume 
de Nangisy t. Il, p. 165), se trouvait à Bruxelles du 28 octobre 
au 6 novembre (Chronique de Richard Lescot^ éd. Lemoine, 
p. 206), où des joutes eurent lieu. (Chronographiay t. II, p. 85.) 
Pendant presque tout le reste du mois de novembre, et ensuite 
pendant tout le mois de décembre et une partie de janvier, 
Edouard séjourna à Anvers. (Chronique de Richard Lescoiy 
p. 206.) 

3. Le 13 novembre 1339, Edouard IH, donnant à Guillaume 
de Montaigu et à plusieurs autres représentants les pouvoirs 



1339] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 167 

sur ce grande deliberacion et grand conseil, pour tant 
qu'ilz estoient obligiez sur une grande somme d'ar- 
gent à la chambre du Pape, tant qu'ilz ne pouoient 
commencer guerre ne riens faire sur le roy de France 
qu'ilz ne fussent attains de celle somme. Si s'acor- 
derrent à la fin que se le roy d'Angleterre se vouloit 
appeller roy de France en ses lettres, ilz le tendroient 
pour roy de France et obeiroient à lui comme au sou- 
verain seigneur, de cui la conté de Flandres doit 
mouvoir, et luy aideroient à jouir du royaume à son 
pouoir, siques par ce tour ilz ne cuidoient mye 
forfaire la somme d'argent, car cil roy leur quitte- 
roit*. 

Quant le noble roy d'Angleterre ouït ce rapport, 
il eut grand besoîng de bon conseil et advisement, 
car grande chose et pesant luy estoit de prendre les 
armes et le nom de ce dont il n'avoit encores riens 
conquis, et ne sçavoit se conquerre le pouoit; et 

nécessaires au sujet du mariage projeté entre sa fille Isabelle et 
le fils aîné du comte de Flandre, promit de restituer au comté 
de Flandre les châteaux, villes, terres, etc., autrefois compris 
dans ses limites. (Rymer, op. cit., t. H, IP partie, p. 1102.) 

1. C'est à Gand, en l'abbaye de Saint-Bavon, que l'accord se 
fit entre le roi d'Angleterre et les Flamands. [Chronographia, 
p. 89 à 93 ; Chronique normande, p. 42.) La reine Philippe, qui 
avait accompagné Edouard III, était logée en l'abbaye de Saint- 
Pierre. (Froissart, éd. Luce, t. I, p. 481.) D'après une lettre 
du 31 janvier 1340, publiée par M. Pirenne dans le Bulletin de 
la Commission royale d'histoire de Belgique (5* série, t. VII, 
1897, p. 30), Edouard fut reconnu solennellement comme roi 
de France à Gand, sur « le marché du Vendredi, » le 26 jan- 
vier, et d'après Villani (liv. Xï, ch. 109, éd. de 1823, t. VI, 
p. 204), il serait venu en cette ville dès le 23 du même mois. 
Cf. Chronique de Richard Lescot, p. 206. 



468 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1339 

d'aultre part, il refusoit envis Tayde des Flamens, qui 
plus luy pouoient aidier à sa besongne que tout le 
remanant du monde. 

Finablement, tout pensé et considéré et pesé, le 
mal contre le bien, il prit les armes de France quar- 
telées avecques celles d'Angleterre S et s'appella dès 
doncq en avant roy de France et d'Angleterre, et fist 
tout ce que les Flamens luy requirent, et quitta les 
Flamens conune roy de France de toute obligation 
qu'ilz avoient au roy de France ; et par ce point luy 
aiderrent les Flamens durant le pouoir Jacquemart 
d'Artevelle, ainsy conmie vous orrez. Et tantost il 
lessa par deçà la mer le conte de Salbry et le conte de 
Suffort, à tout cent armeures de fer, pour guerrier 
ceulx de Lile et de Douay, et s'en passa en Angle- 
terre pour veoir conunent ses gens se portoient 
encontre les Ëscots. . 

Le conte de Salbry et le conte de Suffort firent 
pluseurs chevauchies avecq aucuns Flamens sur les 
garnisons qui estoient en Lile^ de par le roy, et au 
derrain, ilz s'embatirent si avant entre fossez qu'ilz 
n'en peurent bonnement retourner et perdirent gran- 
dement de leurs gens, et furent pris les n contes 

1. Cf. Guillaume de Nangis, éd. Géraud, t. II, p. 184. 

2. Nous voyons, par une lettre accordée le 3 octobre 1343 
en faveur de Jean Ferecot, que le comte de Salisbury et le 
comte de Suffolk, avec les Flamands, menaçaient d'assiéger la 
ville de Lille. Us avaient déjà brûlé Armentières et s'étaient 
établis au Quesnoy. S'attendant à une attaque imminente, le 
gouverneur de Lille fit abattre et brûler les maisons des fau- 
bourgs de la ville. C'est dans une reconnaissance faite autour 
de Lille que les deux comtes anglais furent pris. (Arch. muni- 
cipales de Lille, carton 1301.) ^ 



1339] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 169 

dessusdis et menez en prison en Ghastelet à Paris S et 
y demourerent par l'espace de ii ans et plus. Je ne 
pourroye bonnement raconter toutes les aultres aven- 
tures et chevauchies, si m'en tais à tant. 

Chapitre XXXIV. 

SOMMÀU&E. 

Agressions sur mer des Français contre les Anglais. Pendant 
l'hiver 1340 (n. st.), Philippe VI fait la guerre à Jean de Hai- 
naut ; Ghimay et plusieurs autres villes sont ravagées. Sac 
d*Aubenton par Guillaume de Hainaut. Prise d*Escaudœuvres 
par Jean, duc de Normandie ; garnisons laissées de part et 
d'autre dans les villes. 

Ainsy que le roy de France fist ostoier ou pays 
de Haynau entour Chymay'^. 

Le roy de France fist durement renforcer son 

1.' Presque toutes les chroniques disent que le comte de 
Salisbury et le comte de Snffolk furent pris en faisant une 
reconnaissance autour de Lille, afin de se rendre compte de 
quel côté cette ville pourrait être le plus facilement assiégée. 
(Voy. Guillaume de Nangis, éd. Géraud, t. 11, p. 167; les 
Grandes Chroniques, éd. Paris, t. V, p. 381 ; Chronographia 
regum francorum, éd. Moran ville, t. II, p. 98 à 102 ; Chro^ 
nique normandey éd. Molinier, p. 43; Chronique de Richard 
Lescoty éd. Lemoine, p. 51 ; Istore et croniques de Flandres, 
éd. Kervyn de Lettenhove, t. I, p. 480.) Seul, Froissart, éd. 
Luce, t. II, p. 5 à 8, donne un récit différent de ce coup de 
main des habitants de Lille. C'est Guillaume Rolland, sénéchal 
de Rouergue, qui fut chargé d'aller a querre le conte de Sale- 
brunch et les autres Englois qui estoient pris par les gens de 
Lille » et de les mener à Paris. Il était accompagné de deux 
chevaliers bacheliers, de quinze écuyers et d'un ménestrel ; leur 
voyage dura douze jours et il reçut pour ce déplacement 102 1. 
6 s. (Bibl. nat., ms. fr. nouv. acq. 9238, fol. 167 r^.) 

2. Cf. Froissart, éd. Luce, 1. 1, IP partie, p. 188 § 91 àp. 205, et 



170 CHROmOUK nu JBAN LE HBL. [1339 

armée sur mer^ dont messîre Hues Kyrès estoit ma- 
resdial éi gouvemair, aveoques ung marinier que on 
appelloit Barbevaire, et firent pluseurs envayes et 
esdiarmuches sur les Anglois, et souvent perdirent 
et gaignerrent de belles naves que le roy d'Angleterre 
avoit fait faire par grand devis, entre lesquelles en y 
avoit une que on appelloit Gristofle, et d'aultres plu- 
seurs plaines de laines et d'aultres marchandises que 
le roy envoyoit par deçà, dont les Françoys furent 
moult joyeux et en firent très grande feste à grandes 
parolles, et tant en lurent les Anglois plus courouchiez. 
Le roy de France fist aussy durement guerrier^ tout 

t. U^ p. 1 à 24 § 108. U fait un récit beaucoup plus détaillé que Jean 
le Bel de Tattaque de Chimay, du sac d'Aubenton, de l'action 
du duc de Normandie autour de Valenciennes et dans le Hai- 
naut, et en général de tout le conflit qui éclata entre le comte 
de Hainaut et le roi de France. Variantes^ t. I, p. 483 à 500, 
et t. Il, p. 185 à 212. Le manuscrit d'Amiens (p. 201) et le 
manuscrit de Rome (p. 203) donnent de longs détails sur l'at- 
taque de Valenciennes par le duc de Normandie et sur les 
ravages commis autour de cette ville. 

1. Philippe de Valois fit réunir une flotte de 200 vaisseaux 
pouvant porter chacun de 60 à 200 hommes, qui furent placés 
sous le commandement de Hue Quieret et de Behuchet, avec 
en sous-ordre Hélie Barbavera et Mathieu Quiefdeville. (De la 
Roncière, Quatrième guerre navale entre la France et V Angle-' 
terre (1335-13^1), p. 43 à 45, extrait de la Revue maritime, 
février 1898.) Cf. Histoire de la marine française^ t. I, p. 438 
et suîv. 

2. Froissart, qui, comme nous l'avons dit, donne plus de 
détails sur l'agression du Hainaut par Philippe VI, estime à 
12,000 moutons, 1,000 porcs et 500 vaches et bœufs le butin 
fait dans cette campagne. Ces chiffres peuvent ne pas être exa- 
gérés, car Erard de Lignol, bailli de Vitry, qui prit part à cette 
expédition [Chronograplna, t. H, p. 87) et fut, du 7 août 1339 
au l*' octobre 1340, capitaine sur les frontières de la partie 



1339J CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 171 

celluy yver messire Jehan de Haynau, qui fu Tan de 
grâce mil CGC et XXXIX, pour tant que de tous les 
anemis il estoit le plus prez et fist pluseurs chevau- 
chies faire sur luy et sur la terre de Ghimay par mes- 
sire Jehan de Beaumont, messire Jehan de la Bove, 
messire Jehan de Moret et pluseurs aultres chevaliers 
et escuiers, à tout mi ou v® armeures, et ardirent plu- 
seurs foys le pays d'entour Chymay *, Belleus *, Robe- 
chyes^, Salles*, Viler^, Froicapelle^ et toutes les 
aultres vilettes jusques au gibet de Chymay. De quoy 
le conte Willaume, son nepveu, fut moult grandement 
courouchié. Et pour tant qu'il estoit son nepveu et 
que son oncle tenoit de luy en fief la terre de Ghimay 
et de Beaumont, dont il avint qu'il fît deffier le roy de 
France, son oncle, et se mit tout autrement avecques 
les aultres aliez au roy d'Angleterre, et fut puis aprez 
le plus aisgre et le plus malaisié à traictier de toute 
la guerre. Et aprez ce qu'il eust defiîé le roy, il fist 
une grande armée, et ala prendre Abenton en Terace "^ 

comprise entre Mézîères (Ardennes) et Martigny (Aisne, arr. 
de Vervins, cant. d'Aubenton), vendit, pour sa seule part, 
527 bétes prises sur les ennemis du roi. (Bibl. nat., ms. fr. 
nouv. acq. 9328, fol. 23 v^) 

1. Ghimay, Belgique, prov. de Hainaut, arr. de Charleroi, 
ch.-l. de cant. 

2. Baileux, cant. de Ghimay. 

3. Robechies, cant. de Ghimay. 

4. Salles, cant. de Ghimay. 

5. Villers-la-Tour, cant. de Ghimay. 

6. Froid-Ghapelle, Belgique, prov. de Hainaut, arr. de Ghar- 
leroi, cant. de Beaumont. 

7. Sur le sac d'Aubenton, voy. Chronographiay t. Il, p. 105 
et 106. Plusieurs dates sont proposées pour ce siège. Froissart 
(éd. Luce, 1. 1, p. 201 et 495) la place au samedi des Brandons, 



172 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1339 

et ardoir tout à net, qui estoit une grosse' ville et la 
meilleur de tout le pays. 

Âinsy passa tout Tyver, ardant le pays et guerriant 
les Françoys, et tondis furent Haynuiers sur Françoys 
et Françoys sur Haynuiers ; les maronniers de France 
sur les Angles et les Angles sur eulx. Et quant ce vint 
en karesme, le roy de France fit assembler grands 
gens d'armes au Ghastel en Gambresis, qui vindrcnt 
en une matinée ardre la bonne ville de Bavay la Chaus- 
sée^, en Haynau, et pluseurs villages entour, et puis se 
retirèrent, siques au retraire fut pris messire Boussi- 
cault', Tung des plus prœux chevaliers de tous les 
Françoys. 

Quant ce vint aprez Pasques, le roy Philippe de 
France semonnyt toutes ses gens et envoya messire 

4 mars. Guillaume de Nangia (t. II, p. 166) et la Chronique 
de Richard Lescot (p. 50) disent que ce siège eut lieu le jeudi 
saint. Voy. aussi : Grandes Chroniques, t. V, p. 379. Le châte- 
lain de Bar-le-Duc, Jacques d'Autriche, y fut pris. (J. Viard, 
les Journaux du Trésor de Philippe VI de Valois y n® 5049.) 

1. Bavai, Nord, arr. d'Avesnes, ch-1. de cant. D'après une 
mention des comptes de Barthélémy du Drach, trésorier des 
guerres pour Tost de Buironfosse, la chevauchée de Bavai eut 
lieu au mois de juillet 1340, sous la conduite de Thibaut de 
Moreuil. (Bibl. nat., ms. fr. nouv. acq. 9239, fol. 249 v®.) 
A l'occasion de cette chevauchée, François de l'Hôpital, clerc 
des arbalétriers, fit un prêt à plusieurs hommes d'armes qui 
durent servir pendant quinze jours. Nous voyons ainsi qu'avec 
Thibaut de Moreuil, il y eut Surien de Cramailles, Gui de 
Beaumont, Morelet de Saneuses, Jean, sire de Venastre, Gille 
de Conroy, Thibaut de Fresnoy, Jean de Lille, Colart de Meno, 
Robert Guérin, Bernard, vicomte de Ventadour, Jean de 
Boulogne. (Ibid., p. 305 v° et 306 v«.) 

2. Froissart (éd. Luce, t. Il, p. 16 et 206) donne plus de 
détails sur la prise de Boucicaut. 



4339] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 173 

Jehan, son aisné filz, son connestable et son mares- 
chai ardre et gaster entièrement la conté de Hay- 
nau, et passerrent parmy Vermendoys, et vinrent 
emprez Gambray, et assiegerrent le chastel d'Esca- 
duevre^, qui estoit à messire Jehan de Haynaut, et 
estoit bien pourveu de tout ce qui poeut faillir à chas- 
tel, voire pour le tenir un an et deffendre, et a voit 
dedens ii cappitaines que Ten tenoit pour très loyaulx 
et moult hardis : Tung estoit messire Gérard de Saissi- 
gnies et [l'aultre] Robert Marmyon, et sy avoient de 
bons compaignons assez. Je ne sçay qu'il leur avint 
adoncques, mais on traicta tant envers eulx que au 
vi"" jour le chastel fut rendu et abastu. Je ne sçay se 
ce fu par deffaulte de cœur ou par trahison, mais je 
sçay bien que messire Willaume, le contede Haynau, 
les fist avecques messire Jehan, son oncle, trayner 
ensemble parmy Mons en Haynau et mettre sur ii roes. 
Si tost que ce chastel fut abatu^, messire Jehan de 
France, qu'on appelloit adonq duc de Normendie, se 
départi, dont on eut grand merveille, car on ne pouoit 
penser ne cuidier que si grand ost, ne telle assemblée 

1. Le siège d^Escaudœuvres (Nord^ arr. et cant. de Cam- 
brai) eut lieu dans le cours de la dernière quinzaine du mois 
de mai 1340. On voit en effet, par une lettre de Jean^ duc de 
Normandie, qu'il était sous les murs de cette ville le 27 mai. 
(Viard, Lettres cTétat enregistrées au Parlement sous le règne 
de Philippe VI de Valois^ n^ 133.) Ce château se reudit le 
3 juin, après un siège de six jours seulement, d'après Proissart 
(éd. Luce, t. II, p. xu et 19), mais en réalité plus long. Voy. 
Chronographia regum francorum, t. II, p. 114 à 116. 

2. Après la prise d'Escaudœuvres, le siège fut mis devant 
Thun-FÉvèque. L'armée française ne se retira donc pas, comme 
le laisserait croire Jean le Bel. 



174 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1339 

de gens, se deust ainsy partir à sy petit de fait, car 
ilz eussent bien gasté et exilliè tout Haynau, s'ilz 
eussent voulu et bien avant en Brabant, et ferme- 
ment on le cuidoit. Maiz ilz laisserrent grande garni- 
son au Ghastel en Gambresis et à Douay, qui très sou- 
vent chevauchoyent sur oeulx de Yalenchiennes et sur 
Taultre pays de Haynau, et le conte de Haynau envoya 
messire Thierry, le seigneur de Fauquemont, à tout 
cent armeures de fer, tenir au Kesnoy encontre ces 
Françoys qui se tenoient au Ghastel en Gambresis, et 
envoya au chastel, à Bouchain, aultre garnison, les- 
quelles chevauchoient souvent encontre celles qui se 
tenoient à Douay, siques il y avoit des aventures sou- 
vent de là et de çà. 

Chapitre XXXY. 

Sommaire. 

Le duc de Normandie assiège Thun-rÉvèqne. Le comte de 
Hainauty pour se défendre, demande le secours du duc de 
Brabant, du duc de Gueldre, du marquis de Juliers et fait 
hommage de son comté à Tévéque de Liège. Voyant qu'il ne 
peut secourir Thun, il aide la garnison à s'échapper. 

Comment le duc de Normendyej à tout grosse poissance^ 
assiega, prist et ardi le fort chastel de Thun en 
Gambresis^. 

« 

A l'octave de la Penthecouste ensuivant, le roy de 
France fist ung aultre mandement moult grand et 
envoya le duc de Normendie, son aisné filz, à tout 

1. Cf. Ptoiasart, éd. Luce, t. II, p. 24 § 108 à p. 29 § 111. Il 
donne plus de détails que Jean le Bel. Variantes, p. 212 à 217. 



1339] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 175 

son connestable et ses mareschaulx assiéger le chastel 
de Thun^ lequel messire Watier de Manny et ses 
gens avoient gaagnié sur Tevesque de Gambray quant 
le roy des Anglois et ses aliez furent devant Gambray'. 
Et pensoit le conte de Haynau que celle grande 
assemblée fust pour venir gaster son pays, et faire ce 
que fait n'avoient à l'aultre fois. Si se porvey le 
jœune conte ainsy qu'il pœut, et fist tant que le duc 
de Brabant, de cui il avoit la fille, manda tout son 
pouoir pour luy aidier à garder son pays de Haynau. 

1. Le siège de Thun-l'Ëvéque commença immédiatement 
après la prise d'Escaudœuvres. Cette dernière ville se rendit 
en effet le 3 juin 1340 [Chronographia, t. II, note 1), et dès le 
14 juin, Tarmée française était déjà devant Thun. Philippe VI, 
qui était à Villers-Cotterets le 1«' (Arch. nat., JJ 72, n*» 320), 
à Pierrefonds le 4 (Ibid., JJ 72, n« 319), à Noyon le 10 (Ibid., 
JJ 71, no 402), vint en personne prendre part à ce siège. Nous 
le trouvons en Fost devant Thun les 22 (Ibid., JJ 74, n® 560) 
et 23 juin. [Lettres cTétat enregistrées au Parlement sous le 
règne de Philippe VI de Valois^ n» 137.) Ce jour (23 juin) 
donné par Jean le Bel comme date de la prise de cette ville 
est exact, ainsi que le prouvent la mention suivante : <c Perrot 
Le Cousturier, xxuu® jour de juing, envoie de Cambray à Paris 
hastivement porter lettres à nozdiz seigneurs faisanz mencion 
que les anemis s'estoient deslogiés, et que ceulz du chastel de 
Thun s*en estoient alez et bouté le feu dedens, et emporté 
toutes les garnisons, xxx s. » (Bibl. nat., ms. fr. nouv. acq. 
9239, fol. 287 r") et une lettre de Philippe VI, sans date de 
jour, mais donnée certainement entre le 23 et le 30 juin a en 
nos tentes après la prise du château de Thun. » (Arch. nat., 
JJ73, n^" 137.) Le 30 juin, le roi de France était « lez le 
chastel de l'Escluse. » (Ordonnances, t. III, p. 167.) 

2. Le château de Thun-rÉvèque, qui appartenait à Tévéque 
de Cambrai, avait été pris le 21 septembre 1339 par Gautier 
de Masny. (Froissart, éd. Kervyn, t. XVIII, p. 84. Cf. /W)m- 
sart, éd. Luce, t. I, p. 156, et Chronographia, t. H, p. 71.) 



476 CHRONIQUE DE^^ JEAN LE BEL. [1339 

Ainsy le duc de Guéries, le marquis de Juley et plu- 
seurs aultres y vindrent à la requeste dudit duc du 
Brabant, et ledit conte de Haynau ala adoncques en 
chappitre au Liège relever toute la conté de monsei- 
gneur Adulphe, evesque de Liège, et luy fist là endroit 
feaulté et hommage, ainsy que faire debvoit, et 
requist audit evesque qu'il venist aidier à deffendre 
son iSef, ainsy que droit en estoit. 

Ledit evesque se conseilla adoncques et respondi 
qu'il en feroit voulentiers son debvoir et son pouoir, 
mais il convenoit devant toutes œuvres que il fist 
requerre le roy de France et sommer souffîsaument 
qu'il ne voulsist riens forfaire sur son fief, et luy, 
ainsy requis, il s'acquiteroit voulentiers. Ce souffîst 
assez audit conte et à son conseil ; si se parti et se 
traist au plus tost qu'il pœut de l'ost du roy de 
France par deçà l'Escaut, et l'ost du roy seoit devant 
le chastel de Thun, siques la dite rivière estoit entre 
les II osts. Là estoit le duc de Brabant à tout grand 
pooir, le duc de Guéries à tout grand pouoir, le mar- 
quis de Juley aussy, le conte de Los, le sire de Fau- 
quemont, messire Jehan de Haynau, et avoient bien 
V" armeures de fer, et si attendoient les Flamens, 
mais ilz n'i vinrent mie à temps. Ledit conte de Hay- 
nau fust volentiers passé le ditte rivière, s'il pœust, 
pour deslogier le dit chastel ^ et pour combatre à l'ost 

1. Une mention des comptes de Barthélémy du Drach, tré- 
sorier des guerres, nous fait savoir que le comte de Hainaut 
Tint près de Thun vers le 21 juin. « Ledit Morelet d'Amiens, 
messagier, xxi de juing, envoie de Gambray à Paris porter 
lettres à nozdiz seigneurs des comptes, faisans mencion qu'il, 
le convenoit partir de Gambray pour aler à Arras pour cer- 



4339] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 177 

du roy, mais il ne pœut, et sy demoura là logiez par 
l'espace de m jours aux champs. 

Quant il vit, quant il eust esté là par ces trois jours, 
que il ne pouoit passer la rivière pour combatre aux 
Françoys ne lever le siège du chastel, et que il demou- 
roit là sans riens faire, et que pourveance leur faloit, il 
eut bien conseil et très bon que il manderoit à ceulx 
du chastel conunent il ne les pouoit secourre ; si leur 
envoya paisiblement un message, ijui leur dit qu'ilz 
pouoient bien veoir que il ne les pouoit secourre, dont 
il estoit moult dolant, et qu'ik ississent secrètement 
par une tour, par nuit, et y boutassent le feu et sau- 
vassent leurs vies par deçà la rivière. Ilz crurent 
conseil et ainsy firent quémandé leur estoit, et sejet- 
terent en la rivière à grand meschief, et aucuns de par 
deçà leur aidèrent tant qu'ilz furent oultre^ Âdoncques 
se départirent tous ces seigneurs qui estoient avecques 
ledit conte de Haynau, en alant chascun en son pays. 
Âussy firent les Françoys d'aultre part, et on ne le cui- 
doit mye, ains penserrent âdoncques tous les Hay- 
nuiers estre ars. 

Chapitre XXXVI. 

SOMMAUIB. 

Bataille de TÉcluse. Edouard III va à Gand^ où il se concerte 

tainnes besoingnes secrètes et pour leur faire savoir comme le 
conte de Haynaut s'estoit venuz logier devant Thun, xxx s. » 
(Bibl. nat., ms. fr. nouv. acq. 9239, fol. 286 vO-287 r«.) 

1. Pour tout le récit du siège de Thun-l'Evéque, cf. Chrono- 
graphia, t. II, p. 116 à 118. Voy. aussi : Istore et Croniques 
de Flandres y t. I, p. 383. 

I 12 



178 CHRONIQUE DB JEAN LE BEL. [1340 

avec le comte de Hainaut pour provoquer une réunion à 
Vilyorde avec le duc de Brabant et Jacques d'Artevelde. 

Comment le roy Edowart d'Angleterre, venant pour 
secourir le conte de HaynaUj desconfit Vamiral du 
roy de France * . 

Ce fu la vegile Saint Jehan Baptiste, Tan de grâce 
mil CGC et XL, que ces deux grands ostz se dépar- 
tirent, ainsy que vous avez ouy, et que le chasteau de 
Thun fu ainsy ars. Celle nuit fist Dieu grand grâce à 
ce noble roy Edowart, qui estoit monté sur mer pour 
venir secourir son serourge, le conte Haynau. Messire 
H[ue] Kirès, qui sçavoit la venue du roy, avoit assem- 
blé tout le grand pouoir qu'il avoit pour combatre 
ledit roy sur mer, et aloit vaucrant par mer et atten- 
dant ledit roy, et s'attendoit certainement qu'il ne 
luy peust eschaper pour les grands vaisseaulx qu'il 
avoit en très grande quantité. 

Il poursuivy tant ce noble roy que il le consuivy 
droit entre TEscluse* et l'isle de Cagant, siques on 
veoit plainement les batailles et les assaulx des diges 
et du port de l'Excluse. Celle bataille fu si grande que 

1, Cf. FroUsart, éd. Luce, t. II, p. 34 § 113 à p. 40 § 117. 
Variantes, p. 218 à 228. Le ms. de Rome ajoute quelques 
détails sur la bataille de TEcIuse, fait connaître les disposi- 
tions prises par Philippe de Valois pour protéger le nord de 
la France à la suite de cette bataille, et Tinfluence de Jacques 
d'Artevelde sur toute la Flandre. 

2. Sur la bataille de FÉcluse, voy. Ch. de La Roncière, Qua- 
trième guerre navale entre la France et l'Angleterre, p. 46 et 
suiv. (extrait de la Revue maritime, février 1898), et Histoire 
de la marine française, t. I, p. 444 et suiv. 



i 



1340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. i79 

on n'avoit oncques ouy parler de si grosse sur mer, 
et dura dès l'eure de prime jusques à vespres. 

Les Françoys avoient de navire la moitié plus deux 
fois que les aultres, et sy avoient la grosse nave que 
on appelloit Gristofle, qui pouoit destruire moult de 
petites, aussy fist elle moult de donmiages aux Anglois, 
et se Dieu ne leur eust aidié, ilz n'avoient pas pouoir 
n'esperance de résister aux Françoys. Maiz le roy 
Ëdowart se maintint sy vassaument, et faisoit de si 
grands proesses de son propre corps que il resbaudis- 
soit et donnoit cuer à tous les aultres, siques par la 
proesse de luy, et du conte Derby, et de messire Wa- 
tier de Manny, qui très bien s'y porta, aussy firent 
pluseurs aultres que je ne sçay nonuner, et par la 
grâce de Dieu principaument, les Françoys, Normans, 
Gascons, Bretons, Genevoys furent au desrain mors, 
noyez et desconfitz, et petit en eschappa. Et les 
Anglois aussi perdirent grandement, maiz ilz regai- 
gnerrent la belle nave que on appelloit Cristofle 
avecques grand foison d'aultres vasseaulx. À celle 
bataille fut mort ledit messire H[ue] Kyrès et plu- 
seurs de son lignage, et bien xxx" honmies, que morts 
que noyez, ainsy conmie on disoit, desquelx la mer 
en jetta grand partie sur la rive de l'Ëscluse et de 
Gagant^ et furent trouvez aucuns tous armez, ainsy 
que combastus s'estoient. 

Quant Dieu eut donné celle noble victoire au roy 

Edowart, il demeura toute celle nuit en ses naves et 

, l'endemain il print port à l'Escluse, et s'en ala l'ende- 

1. Auj. Gadsand, île située entre la ville de recluse et Tîle 
de Walcheren^ en Zélande. 



480 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [4340 

main en pèlerinage à Nostre Dame d'OrdenbourchS et 
puis s'en vint à Gand^; là, il Ait recheu à grand joye 
et à grand honneur, et l'aouroient comme Dieu les 
Flamens, et honmies çt femmes. 

La nouvelle de ceste grand bataille s'espandi tan- 
tost par tous pays, de quoy le roy de France et tous 
les Françoys furent durement dolans et esbahys, et 
les aultres qui ne les amoient pas moult joyeux. Ne 
oncques puis le roy de France n'eut si grand pouoir 
sur mer qu'il avoit par avant, ains en a esté le noble 
roy Edowart princes souverain. 

Quant le noble conte de Haynau sceut que le roy 
Ëdowart fu arrivé à Gand et que si belle aventure luy 
estoit venue, il en fut grandement joyeux, et, en che- 
min, se mist tantost pour l'aler saluer et festier. Si 
parlerrent longuement ensemble de leurs fais, et eurent 
conseil qu'ilz mettroient journée de parlement là où 
le duc de Brabant seroit et les aultres seigneurs, pour 
aviser comment ilz pourroient mielx grever le roy de 
France que fait n'avoient à l'aultre fois puis qu'ilz 
avoient l'acord des Flamens. La journée fut assise à 
Vilvorde, et prièrent à Jacquemart d'Artevelle que il 
y voulsist estre et amener aucuns des conseillers des 
bonnes villes de Flandres, et ceulx qu'ifl] sçavoit qui 



1. L'église d'Aardenburg, auj. Hollande, prov. de Zélande, 
était célèbre dans toute la Flandre^ au moyen âge, comme but 
de pèlerinage. 

2, D'après l'itinéraire d'Edouard IH, dressé par M. Lemoine 
dans son édition de la Chronique de Richard Lescot, p. 207, le 
roi d'Angleterre resta à l'Écluse, après la bataille, jusqu'au 
8 juillet. Il alla ensuite à Bruges, où il demeura du 8 au 10, et 
il fut seulement à Gand du 10 au 18 juillet. 



1340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 181 

plus grand pooir avoient en tel cas, et il respondi 
que Youlentiers le ferait. 

Chapitre XXXVU. 

Sommaire. 

Les alliés décident de mettre le siège devant Tournai. Phi- 
lippe VI renforce la garnison. Disposition des assiégeants. 
Le comte de Hainaut ravage le pays autour de Lille et entre 
Tournai et Douai. ÉnumératicTn des principaux combattants, 
tant du côté des assiégeants que de celui des assiégés. 
Défaite des Flamands à Saint-Omer; leur panique à Gassel. 

Comment le roy d'Angleterre et pluseurs aultres grands 
seigneurs de son alliance assiegerrent la bonne ville 
de Toumay^. 

La journée vint que les seigneurs et les Flamens 
durent parler. Les seigneurs y vindrent, c'est assavoir : 
le noble roy Ëdowart, le duc de Brabant et son con- 
seil, le conte de Haynau, messire Jehan, son oncle, 
le duc de Guéries, le marquis de Juley, le sire de 
Fauquemont et Jacquemart d'Artevelle et grand foi- 
son des conseillers des bonnes villes de Flandres. Là 
fut à celle journée acordé par tous les seigneurs et 
conseillers, qui là furent, qu'on assiegeroit la cité de 

1. Cf. Eroissart, éd. Luce, t. H, p. 41 § 118 à p. 47 § 122 et 
p. 76 § 133 à p. 79 § 135. Variantes, p. 229 à 232 et p. 253 à 
256. A la suite du récit emprunté à Jean le Bel, Froissart (Ibid.), 
p. 46 à 54 et Variantes, p. 232 à 241, rapporte plusieurs épi- 
sodes du siège de Tournai, l'attaque de Tabbaye de Vicoigne 
et raconte ce qui^ pendant la même période, survint en 
Espagne et en Ecosse, où une partie des forteresses perdues 
sont reprises sur les Anglais. 



182 CHEONIQUE DE JEAN LE BEL. [i340 

Toumay^ pour le meilleur avis qu'il pooient avoir, 
car, s'ilz avoient Toumay à leur voulenté, ilz iroient 
par France à leur plaisir jusques à Gompiengne et 
jusques à Choisi, et les Flamens assiegeroient legie- 
rement Lisle et Douay, et prendroient toudis leurs 
pourveances à Toumay, que nul ne les pourroit des^ 
tourner. 

Sur cel acord, tous se départirent, et ala chascun 
faire ses pourveances, et eslurent une journée à 
laquelle ilz debvoient tous ensemble venir devant 
Tournay pour la assiéger. 

Le roy de France le sceut assez tost et manda aux 
bourgoys que la cité ftist si garnie qu'il n'y eust point 
de deffault^, et envoya dedens son connestable à 
grand quantité de gens d'armes', par quoy il fust 

1. Le plan de cette campagne était déjà arrêté dès le 9 juil- 
let à Bmges, comme le prouvent des lettres d'Edouard III de 
cette date, par lesquelles il réclame des subsides. Il dit qu'il 
va répartir ainsi son armée : « Une partie ovesque nous vers 
Toumay, ou il y avéra cent mill homes de Flaundres armez, et 
mounseur Robert d'Artoys vers Seint Omer od cynquante mill, 
outre touz nous alliez et lour poair. » (Rymer, Fœdera, t. II, 
II* partie, p. 1130. Cf. Kervyn de Lettenhove, Istore et Cro" 
niques de FlandreSy t. I, p. 385.) 

2. On voit par les comptes de Barthélémy du Drach, tréso- 
rier des guerres (Bibl. nat., ms. fr. nouv. acq. 9238, fol. 23), 
que Tournai fiit approvisionné de vin de Saint-Pourçain, de 
Beaune, d'Auxerre et que les bourgeois de cette ville avan- 
cèrent aux gens d'armes chargés de la défendre 57,605 1. 2 s. 
5d. t. 

3. Les comptes de Barthélémy du Drach, relatifs à la garni- 
son de Tournai, nous apprennent, dans les différents chapitres 
concernant les chevaliers bannerets, les chevaliers bacheliers 
et les écuyers, qu'un très grand nombre d'hommes d'armes 
vinrent de Saint-Quentin à Tournai. (Ibid., fol. 46 à 54 r<>.) 



1340] CHRONIQUB DE JEAN LE BEL. 183 

maistre de la cité, et que par ceulx de la ville n'y 
eust aucune deffaulte. 

A celluy jour qui fut acordé entre les seigneurs et 
les Flamens, tous vindrent devant Tournay et l'assie- 
gerrent tout autour* ; le noble roy assez prez, d'une 
part, de Jacquemart d'Artevelle et des Flamens, le 
duc de Brabant, d'aultre part, à toutes ses gens, le 
conte de Haynau et tous les aultres seigneurs qui faî- 
soient le tiers ost, d'une part, par quoy toute la cité 
fut assiégée par quoy en aprez firent pluseurs pons 
sur l'Escaut, qui là est grand et parfont, sur nefs, 
ainsy l'un ost pouoit legierement aler à l'aultre sans 
péril*. 

Tantost aprez qu'ilz eurent ainsy ordonné leur 
siège, le conte de Haynau, qui estoit jœune et de 
grande voulenté avoit empris celle besongne, fist 

1. Le siège de Tournai dura du 1*' août au 27 septembre 
1340, jour où Philippe VI donna congé à son armée réunie à 
Bouvines. Mais, après le 27, les défenseurs de Tournai res- 
tèrent encore dans la ville jusqu'au 1®' octobre, « pour ce qu'il 
esconvint faire finance de ce qu'il dévoient en ladicte ville, et 
plus tost ne sen poouoient partir. » (Bibl. nat., ms. fr. nouv. 
acq. 9238, fol. 54 v° et 55 r^.) C'est ce qui explique que tous 
les comptes des défenseurs de cette ville vont du 1*"^ août au 
!•' octobre, a qu'ils furent enclos en ladicte ville de Tournay 
par Lxi jours. » Voy., Ibid., fol. 55 à 90 et 141 à 165, les noms 
des chevaliers et écuyers qui prirent part à la défense de 
Tournai. Les dates données avant le 1***^ août pour le commen- 
cement du siège sont sans doute les dates de rassemblement 
des différents corps d'armée qui devaient investir la ville. 
Cf. Chronique normande ^ éd. Molinier, p. 255, note 4 ; Chrono- 
graphia, t. II, p. 139, note 1 ; Chronique de Richard Lescot, 
p. 53, note 1 ; Appendice, p. 207. 

2. Pour les dispositions prises autour de Tournai par 
Edouard III et ses alliés, voy. Froissarty éd. Luce, t. II, p. xxi. 



184 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1340 

pluseurs chevauchies sur le royaume de France dama- 
geuse moult, car il ardi tout le pays environ Lile, et 
ardi la ville et l'abbaye de Saint Amand ^ , la ville et 
l'abbaye de Marchines', et tout le pays entre Tour- 
nay et Douay'. Je ne sçavroye jamais nommer toutes 
les villes et villetes qui adoncques fiirent arses et 
wastées, car le siège dura trop longuement, car 
dedens avoit si bonnes gens que envis eussent fait 
deSaulte. Il y estoit premièrement messire Raous^, 
connestable d'Ew et conte de France, le conte de 
Chines^ son filz, le viconte Aymery de Nerbonne, 

1. Sur Tattaque et la destniction de Saint- Amand et sur les 
maux soufferts par son abbaye, voy. Chronographiay t» U, 
p. 140 à 142^ et le P. H. Denifle, la Désolation des églises, 
monastères et hôpitaux en France, t. H, p. 16. 

2. Sur Tattaque de Marchîennes, voy. Froissart, éd. Luce, 
t. Ily p. 70; Chronographia, p. 142 et 143. 

3. Froissart (éd. Luce^ t. II, p. xxi et xxii) énumère un plus 
grand nombre de villes détruites par le comte de Hainaut, et 
dit qu'il brûla plus de quarante villages ou hameaux. 

4. Dans le manuscrit on a par erreur Baons. Dans les 
comptes de Barthélémy du Drach (Bibl. nat., ms. fr. nouv. 
acq. 9238, fol. 140), on relève cette mention relative à 
Raoul, comte d*Eu : « La bataille de monseigneur Raoul, 
conte de Eu, connestable de France, lieutenant du roy nostre 
sire sur les frontières de Flandres et de Haynaut, tant des 
gens d*armes qui servirent souz son gouvernement avant 
la venue monseigneur le duc de Normandie sur lesdictes fron- 
tières, comme de ceulz qui demourerent de sa bataille après la 
venue dudit monseigneur le duc devant Thun-l'Evesque, et 
enclos dedens la ville de Toumay, le siège des annemis estant 
devant ladicte ville, du ix* jour de mars CGC XXXIX jusques au 
premier jour d'octobre CGC XL. » 

5. Raoul, comte de Guines, fils du connétable, chevalier 
banneret, servait dans sa bataille avec vingt -neuf écuyers 
pendant le siège. (Ibid., fol. 140 v*.) 



1340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 185 

messire Aymard de Poitiers, messire JefiB^oy de 
Gharny^, messire Gérard de Montfaucon', messire 60- 
demart du Fay, gouverneur de la cité de Tournay^, le 
mareschal du roy de France, messire Robert Bertrand, 

1. Geoffroi de Chamy^ chevalier bachelier, servit dans la 
bataille de Raoul, comte d^Eu, avec six écuyers, du 27 avril au 
1*' août, puis pendant le siège, du 1^' août au i*' octobre. Us 
étaient venus de Pierrepont-sous-Vézelay (auj . Pierre-Perthuis, 
Yonne, arr. d'Avallon, cant. de Vézelay) à Arras. Ils retour- 
nèrent de Tournai à Pierre-Perthuis et touchèrent une indem- 
nité de vingt-trois jours. (Ibid., fol. 141 r®.) 

2. Girard de Montfaucon servit sous Godemar du Fay. 
(Ibid., fol. 66.) Ce folio manque dans le ms., et on n'a cette 
indication que par la table. 

3. Dans le même ms., on trouve ces baentions relatives à 
Godemar du Fay : « Gens d'armes qui servirent à Lille et à 
Toumay souz le gouvernement monseigneur Godemart du Fay, 
chevalier, sire de Bouthion, gouverneur de Toumesis, capi- 
tainne gênerai es dictes villes et sur les frontières de Flandres 
et de Hainnaut, du xxviii* jour d'octobre CGC XXXIX jusques 
au premier jour d'octobre CGC XL ; et compte l'en ausdictes 
genz d'armes, tant qu'il furent enclos en la dicte ville de 
Tournay, le siège des anemis estant devant, c'est assavoir du 
premier jour d'aoust jusques audit premier jour d'octobre, les 
gaiges aus parisis qu'il prenoient par devant à tournois, par 
mandement du roy. » (Ibid., fol. 54 v*^.) La compagnie de 
Godemar du Fay se composait, pendant le siège, de cinq 
chevaliers bacheliers, trente- sept écuyers, deux gentilshommes 
et dix sergents de pied. La plupart étaient venus de Savoie et 
de Franche-Comté. (Ibid., fol. 55 v**.) 

4. Voici les mentions concernant Robert Bertrand, qui 
se trouvent dans les comptes de Barthélémy du Drach : a La 
bataille de monseigneur Mahieu de Trie, sire d'Araines, et 
monseigneur Robert Bertram, sire de Briquebec, mareschaux 
de France, envoîez sur les frontières de Flandres et de Haynaut, 
en la compaignie monseigneur le connestable de France, lieu- 
tenant du roy nostre sire seur lesdictes frontières, tant des 



186 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1340 

le senechal de Poytou^ le sire de Kayeu*. Geulx 
estoient tous nobles gens, contes , chevaliers bane- 
rès, et avecq ce y estoit la flour des escuiers de 
France, de Poitou, de Gascongne et de tous aultres 
païs, qui moult honnourablement se maintindrent, 
quelque meschief ou deffaulte qu'ilz eussent dedens la 
cité, et faisoient moult souvent de belles eschar- 
muches sur ceulx de l'ost, quant ilz veoyent leur point. 

gens d'armes qu'il reçurent souz leur gouvernement pour 
la chevauchiée de Vervin, de Malle (Marie), et pour estre 
avecques eulz sur lesdictes frontières avant la venue de mon- 
seigneur le duc de Normandie comme de leur bataille après la 
venue dudit monseigneur le duc, du secont jour de mars 
CGC XXXIX jusques au xxvii^ jour de septembre et premier 
jour d'octobre ensuivant CGC XL. Et compte l'en, audit mon- 
seigneur le maréchal Bertran et aux autres genz d'armes qui 
furent avec lui en sa compaignie, enclos en la ville de Tour- 
nay, le siège des anemis estant devant ladicte ville, leurs 
gaiges aus parisis qui prennent aus tournois. » (Bibl. nat., ms. 
ir. nouv. acq. 9238, fol. 160 r*^.) Le maréchal avait seize 
écuyers avec lui. Ils eurent une indemnité de huit jours pour 
venue « du pals de Costentin à Paris » et de onze jours pour 
« retour de Toumay audit pays. » (Ibid., fol. 161 r®.) 

1. Le sénéchal de Poitou était alors Jourdain de Loubert, 
chevalier bachelier. Il était à Tournai, avec quatre écuyers, 
dans la bataille de Raoul, comte d'Ëu; Ils eurent une indem« 
ni té de douze jours pour venir « des parties de Poitou à Tour- 
nay d, et une indemnité égale pour leur retour de Tournai 
audit lieu. (Bibl. nat., ms. fr. nouv. acq. 9238, fol. 143 r^ et 
145 r\) 

2. Jean de Cayeu, chevalier banneret, servit avec douze 
écuyers dans la bataille de Raoul, comte d'Eu. Ils étaient 
venus de Sénarpont (Somme, arr. d'Amiens, cant. d'Oise- 
mont) à Arras, et ils retournèrent de Tournai à Sénarpont. Ils 
eurent une indemnité de trois jours tant à l'aller qu'au retour. 
(Ibid., fol. 141 ro.) 



1340] GHfiONIQUE DE JEAN LE BEL. i87 

Or veulz je nommer les seigneurs qui estoient 
dehors au siège. Premièrement le noble roy Edowart 
et le noble prélat Fevesque de Lincolle, le conte 
Derby, qui maintenant est duc de Lencaste, le plus 
prœu qu'on sache en ce monde, le conte de Noireton 
et de Gloceste, le conte de Warvic, messire Jehan, 
visconte de Beaumont. Messire Robert d'Artoys y vint 
au derrain avecques ceulx d'Ypre et de Popringue et 
grant tas de Flamens, qui ne furent pas au commen- 
cement du siège, avecques Jaquemart d'Artevelle et 
ceulx de Gand et de Bruges, qui furent au commence- 
ment, ainsy que vous avez ouy. 

D'aultre part^ de la cité estoit le duc de Brabant à 
tout ses bonnes villes et chevaliers et escuiers et le 
conmiun de son pays, le duc de Guéries, le conte de 
Haynau, messire Jehan son oncle, le marquis de Juley, 
le conte de la Marche, le sire de Fauquemont et toute 
la flour de chevalerie qui pooient avoir avecques 
eulx de leur pays et d'aultre part. Et y estoient Fla- 
mens à grande habondance et à paine tous, car par 
l'acord de Jacquemart d'Artevelle et des seigneurs, 
ceulx d'Yppre et de Popringue, ceulx de Vans, de Cas- 
sel estoient logiez à XL" hommes dessoubz la ville de 
Gassel, pour résister à ceulx qui estoient venus en gar- 
nison à Saint Omer et à Aire* de par le roy de 

1. Sur la disposition de Tarmëe anglaise et de ses alliés 
autour de Tournai, voy. Froissarty éd. Luce, t. II, p. xxi; 
Chronographia regum francorum, t. II, p. 139, et Gilles li 
MuisiSy dans Recueil des chroniques de Flandre ^ éd. de Smet, 
t. n, p. 225 et 226. 

2. Louis, comte de Flandre, fut chargé de la défense d'Aire 
et de la région voisine, comme le montre la mention suivante 
des comptes de Barthélémy du Drach : « La bataille de mon- 



188 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1340 

France, qu'ilz ne peussent entrer ou pays de Flandres 
de ce costé. 

Siques il avint à ces Flamens, qui là gisoient, une 
moult grande merveille. Et leur avoit donné le roy 
Edowart à cappitaine messire Robert d'Artoys. 

Advint ung jour que ces Flamens^ alerrent pour 

seigneur Loys, conte de Flandres, de Nevers et de Rethel, des 
gens d*armes receuz en sa compaignie et de sa bataille, tant 
avant la venue de monseigneur le duc de Normandie, lieute- 
nant du roy nostre sire, à Aire et à Bappaumes, en la garde 
des frontières de Flandres, comme après la venue dudit mon- 
seigneur le duc, es sièges devant Escaudeuvre, de Thun 
Tevesque, et en Tost dudit seigneur à Bouvines, du xxvi* jour 
de mars CGC XXXIX jusques au xxvii® jour de septembre 
CCCXL. » (Bibl. nat., ms. fr. nouv. acq. 9239, fol. 191.) 

1. C'est sans doute à cette affaire de Robert d*Artois que se 
rapportent les messages suivants : « Le Borgne de Lugent, 
messagier, envoie d'Arras à Paris porter lettres dudit Barthe- 
lemi (Barthélémy du Drach) à noz seigneurs des comptes, pour 
leur faire savoir que messire Robert d'Artois estoit logiez 
emprès Arques, à tout gr^nt quantité de gens d'armes, et que li 
roys nostre sire aloit devers li et qu'il dévoient avoir bataille 
à Saint Omer, et Testât de l'argent que l'en avoit pour les 
gens d'armes, et pour retourner de Paris à Arras, xxx s. — 
Willeret le Coffre, messagier à pié, xxvii de juillet, envoie de 
nuit et de jour, moult hastivement, d' Arras à Paris, devers nos 
seigneurs des comptes, pour eulz faire savoir que monseigneur 
le duc de Bourgoingne et monseigneur le compte (sic) d'Armi- 
gnac s'estoient combatuz devant Saint Omer, le xxvi* jour dudit 
mois, à messire Robert d'Artois et à bien xv" Flamens, et que 
touz estoient desconfiz et moult grant foison tuez, et tout Tes- 
tât de ladicte bataille, l s. — Hannequin de Maignieres, 
envoie ce jour, tantost après ledit messagier, affin qu'il n'y eust 
deffaut, d' Arras à Paris, pour faire savoir plus clerement à 
nozdiz seigneurs lesdictes nouvelles, et que Ten disoit que l'en 
avoit bien tué vu" ou viu" Flamens et que le roy d'Engleterre 
s'estoit meuz de devant Toumay pour leur recourre, xl s. — 



i340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. i89 

hustiner devant Saint Orner, et briserrent pluseurs 
maisons devant les fausbours, et tendoient si fort à 
gaagnier qu'ilz desroboyent quanques ilz trouvoient. 
Aucuns de ces chevaliers de France, qui en garnison 
se tenoient à Saint Orner, issirent par une aultre porte, 
bien à tout lx armeures de fer et CGC brigans, et 
alerrent tout à l'entour de la ville, tant qu'ilz trou- 
verrent ces Flamens alans, robant et pillant, sans 
cappitaine et sans aucune ordonnance. Ilz se ferirent 
entre eulx par les tropeaulx, ainsy qu'ilz les trou- 
verrent et en tuerrent à grand nombre. Les aucuns 
aultres, qui ce virent, se mirent à la fiiite qui mielx 
mielx, et nécessaire leur estoit de fuir jusques à leur 
ost qui estoit dessoubs Gassel. Geulx de Saint Omer 
s'en retournerrent à la ville, bien joyeux, comme 
ceulx qui avoient eu bonne aventure. 

Or avint à ces Flamens, qui gisoient dessoubs 
Gassel, une moult merveilleuse aventure; jamaiz 
n'ouys parler de si sauvage. Celle mesme nuit, que ces 
Flamens avoient esté ainsy desconfis, car entour la 
minuit que tous ces Flamens gisoient et dormoient 
soubs leurs tentes, une si grande paour et hydeur 
généralement les prit en dormant que tous se levèrent 

Guillemin le François^ xxix -de juillet^ envoie d'Arras à Paris 
porter lettres à noz seigneurs des comptes, pour eulz faire 
savoir que les gens d'armes du roy, en ladicte bataille, avoient 
bien pris vi^ charios et charretes et moult grant foison de 
bien, et que la jornée que ladicte bataille se fist, il ot bataille 
en la mer, et avoient pris les genz du roy bien xxx nefs char- 
giées de lainnes et occis moult grant foison de gent, xxxv s. » 
(Bibl. nat., ms. fr. nouv. acq. 9239, fol. 287 r^.) Voy. aussi, 
sur ces engagements autour de Saint-Omer et sur la bataille du 
26 juillet, Chronographia regum francorum, t. II, p. 127 à 135. 



190 GHRONIQUS DB JBAN LE BEL. [1340 

en telle paour, et abastirent tentes et paveillons, et 
tiYiusseri^Dt leu» chars en si graDd angoisse et haste 
que nul n'attendoit Taultre, et s*enfuioient tous sans 
tenir voye ne chemin, que oncques messire Robert 
d'Artois, qui estoit leur cappitaine, ne oeulx qui 
estoient avecques luy ne les peurent faire arrester ne 
demourer tant qu'ilz peussent dire qu'il leur faloit ; et 
dl qui ne pouoit avoir fait si tost que les aultres, lais- 
soit tout coy les paveillons et les tentes et s'enfuioit 
i^rez les aultres. Et firent tant qu'ilz furent u liewes 
loing, ainchois que le jour fust venu, qu'onques nul 
ne voulut demourer avecques messire Robert pour 
prière ne requeste que on leur fist. Et quant messire 
Robert vit qu'il n'en avroit aultre chose, il ne voulu 
pas demourer entre ses anemis, et mesmement ou 
lieu où il estoit tant hays ; si s'en ala tout bellement 
avecques les aultres et fist tant qu'il vint au roy 
Edowart devant Tournay et conta son aventure; de 
quoy chascun eut grand merveille. Et ces Flamens, 
qui ainsy avoient fuy, s'en vinrent l'ung aprez l'aultre 
par tropeaulx devant Tournay avecques les aultres 
qui là estoient, et contoient leur sauvage aventure et 
ne sçavoient dire comment ne pourquoy ce leur estoit 
advenu, néant plus que s'ilz eussent esté enchantez. 
Quant ceulx de Saint Orner entendirent entour Teure 
de prime que ces Flamens s'en estoient ainsy alez, ilz 
acoururent celle part et trouverrent grand foison de 
chars, de chevaulx, de paveillons et de tous hamoys, 
et foison de pain, de vin et de toutes pourveances, et 
tout menèrent à Saint Orner, et gaagnerent grande- 
ment, dont ilz eurent grande joye et grand solas. 



4340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 191 



Chapitre XXXYIII. 

Sommaire. 

Les défenseurs de Tournai, menacés par la famine, mettent 
hors de la ville les bouches inutiles. Philippe de Valois ras- 
semble une armée à Arras pour secourir la ville. Énuméra- 
tion des principaux seigneurs français et étrangers qui sont 
autour de lui. L'armée du roi de France, allant au secours 
de Tournai, se trouve arrêtée par une rivière qu'elle ne 
peut franchir et campe sur ses bords. Plusieurs Brabançons 
et Hainuyers, sous la conduite de Waflard de la Croix, vont 
fourrager autour du camp français ; ils sont repoussés. Noms 
d'un certain nombre de prisonniers et de tués. 

Comment le roy de France vint à deux liewes prez de 
Toumay pour lever le siege^ mais appointement y fut 
trouvé et acord * . 

Ce siège devant Tournay dura assez longuement, 
qui estoit moult grief à ceulx de dehors, jasoit ce que 
tous biens convenables leur venoient en grande habon- 
dance contremont la rivière de TEscaut de Flandres, 
de Brabant et d'aultre part, assez par charoys ; mais 
ceulx de dedens la cité eussent esté en grande mesaise 

1. Cf. FroUsart, éd. Luce, t. II, p. 54 § 124 à p. 62 § 127; 
Variantes, p. 241 à 246. Il ajoute, p. 56 à 58 et Variantes, 
p. 243 et 244, le récit d'une aventure de trois chevaliers 
allemands. Après, p. 62 à 76, Variantes, p. 246 à 253, Froissart 
raconte plusieurs épisodes de ce siège, tels que les attaques 
de Mortagne et de Saint-Amand et la prise de Charles de 
Montmorency qui ne sont pas dans Jean le Bel, L'épisode de 
l'attaque de Saint-Omer par les Flamands et de leur panique 
(p. 76 à 79; Variantes, p. 253 à 256) se trouve dans Jean le 
Bel, chapitre xxxvii. 



V 



492 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1340 

s'ilz n'eussent esté avisez, car riens ne leur pouoit 
venir, et le roy de France les secouroit lentement ^ 
Maiz ilz eurent sur ce conseil, si envoyerrent hors de 
la ville, tout parmi Fost, toutes manières de gens qui 
ne leur pouoient aydier et qui n'avoient de leurs 
propres biens tant qu'ilz s'en peussent chevir, honmies, 
fenunes et petis enfans, et se les seigneurs et les 
bonnes gens d'armes qui dedens la cité estoient ne 
fussent [avisez], les bourgois ne l'eussent pas si lon- 
guement tenue, car ilz veoyent que leurs pourveances 
amendrissoient moult fort, et n'avoient nouvelles de 
nul certain secours de par le roy, dont ilz estoient 
moult fort esbahys. 

Le roy Philippe de France, qui moult en vis souffroit 
le meschief que ses gens enduroient dedens Tournay 
et veoit le honte et le despit qu'on luy faisoit, envoya 
par tout son royaume, et prez et loing, si fort et 
estroit commandement que nul n'osa demourer, viel 
ne joeune, que tous ne venissent à son mandement à 
Ârras' là où il estoit et les attendoit, hors mis ceulx 

1. Dès le 1*' septembre, Philippe VI fiit prévenu de la situa- 
tion critique de Tournai, comme le prouve cette mention des 
comptes de Barthélémy du Drach : « Pour eulz [Hue d'Ommis- 
son et un écuyer] dudit premier jour de septembre qu'il se 
partirent de Tournay pour venir en Tost, en message, pour 
avoir argent pour ceulz qui y demourerent. » (Bibl. nat., ms. 
fr. nouv. acq. 9238, fol. 153 r*. Cf. Istore et Croniques de 
Flandres, t. I, p. 395.) 

2. Après le siège de Thun-FÉvêque, Philippe de Valois se 
retira à Arras, où nous le trouvons déjà dès le 6 juillet. (Arch. 
nat., K43, n^ 14 6/5, au dos.) Il y resta pendant presque tout 
ce mois ; nous avons,' en effet, relevé des traces de son séjour 
en cette ville jusqu'au 26 inclusivement. Le 29 et le 30, il est 
au prieuré de Saint- André, près d*Aire. (Voy. Bibl, de C École 



1340] CHRONIQUE DS JEAN LE BEL. 193 

qu'il avoit envoyé en ses fortresses. Si venoient de 
jour en jour, les ungs aprez les aultres, et ainsy qu'ilz 
venoient, il les veoit logier en villes champestre[s] qui 
sont entour Arras par devers Doway. Et avecques ce, 
ledit roy envoya si affectueusement qu'il pœut envers 
le très noble roy de Bohème * et messire Adoulphe de 
la Marche, evesque de Liège ^, à l'evesque de Mes, au 
duc de Lorehaine, au conte de Bar, au conte de Savoye *, 

des chartes , 1897, p. 520 ; Une ordonnance de Philippe VI de 
Valois mal datée et Froissart^ éd. Kervyn de Lettenhove, 
t. XVra, p. 173. Cf. Chronographia, p. 135 à 138.) Après 
avoir séjourné quelque temps au prieuré de Saint-André 
(Grandes Chroniques, t. V, p. 402; Istore et Croniques de 
Flandres, t. I, p. 395), Philippe VI alla camper près de Douai, 
où nous le trouvons le 25 et le 26 août. (Bibl. nat., ms. 
fr. 27265, doss. 17766, n° 3 ; Arch. nat., JJ 71, n*> 418, et JJ 73, 
n** 48.) Au commencement du mois de septembre, le 4, il 
campe à la Bassée. (JJ 72, n® 306.) Enfin, dès le 7, il arrive à 
Bouvines (Froissart, éd. Kervyn de Lettenhove, t. XXUI, 
p. 409), où, d'après les indications relevées pour son itiné- 
raire, il demeure jusqu'au 27 septembre, jour où il donne 
congé à son armée. (Bibl. nat., ms. fr. nouv. acq. 9238, fol. 5.) 

1. Nous voyons, dans les comptes de Barthélémy du Drach 
pour Tost de Bouvines, que Philippe VI fit à Jean, roi de 
Bohême, un don de 3,000 livres a pour les bons et agréables 
services » qu'il lui rendit. (Bibl. nat., ms. fr. nouv. acq. 9239, 
fol. 282 v®. Cf. Chronographia, t. Il, p. 149, et Grandes Chro- 
niques, t. V, p. 402.) 

2. Adolphe, évêque de Liège, servit Philippe de Valois, avec 
500 hommes d'armes, pendant trois mois, soit quatre-vingt- 
dix jours comptés du moment où il quitta son pays jusqu'au 
jour où il y retourna. (Bibl. nat., ms. fr. nouv. acq. 9239, 
fol. 246 V> et 247.) 

3. Amé, comte de Savoie, avait amené avec lui, de Cham- 
béry à Thun-l'Évêque et au pont de Bouvines, 17 bannerets, 
17 chevaliers bacheliers, 537 écuyers montés au prix et 19 
montés à moins de prix. Tous ces hommes servirent jusqu'au 

I 13 



i94 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1340 

au conte de Genève ^ au conte de Sallebruge ^, au 
conte de Montbliaut^, au seigneur de Montfaucon^ et 
à messire Jehan de Ghalon^, qui tous sont de l'Em- 
pire, non pas de son royaume, et tant les requist qu'ilz 
vinrent tous à Arras à telle puissance que chascun 
peut avoir. Quant ilz furent à Arras avecques les 
aultres seigneurs de France, chascun peut sçavoir que 
grand puissance y avoit et grande assemblée de 

27 septembre^ les uns à partir du 16 juin, les autres à partir 
d'autres dates s'échelonnant jusqu'au 20 septembre. (Bibl. nat.^ 
ms. fr. nouv. acq. 9239, fol. 246 ^^) 

1. Amé, comte de Genève, faisait partie de la compagnie du 
comte de Savoie. H avait amené avec lui, d'Annecy à Thun- 
rÉvéque et au pont de Bouvines, 6 chevaliers bannerets, 
3 chevaliers bacheliers, 3 écuyers bannerets, payés comme 
bacheliers, et 252 écuyers, qui servirent du 16 juin au 27 sep- 
tembre. Quelques écuyers vinrent encore à des dates plus 
rapprochées du 27. (Bibl. nat., ms. fr. nouv. acq. 9239^ 
fol. 246 v°.) 

2. Jean, comte de Sarrebriîck, servit en « la bataille » du 
duc de Normandie avec 3 chevaliers bacheliers et 28 écuyers, 
du 26 mai au 27 septembre 1340. Il vint de Commercy à Ëscau- 
dœuvres et retourna de Bouvines à Commercy. (Bibl. nat., ms. 
fr. nouv. acq. 9239, fol. 224 v^) 

3. Henri, comte de Montbéliard, servit dans « la bataille » 
d'Eudes, duc de Bourgogne, comte d'Artois, avec 5 chevaliers 
bacheliers et 51 écuyers, du 19 avril au 27 septembre. D'autres 
vinrent encore le rejoindre au 12 mai et au 2 juillet. (Bibl. nat., 
ms. fr. nouv. acq. 9239, fol. 214 r<».) 

4. Girart de Montfaucon, chevalier banneret, servit en la 
compagnie de Louis de Poitiers, comte de Valentinois. (tt)id., 
fol. 283 v^) 

5. Jean de Châlon, sire d'Arlay, vint en la compagnie du duc 
de Bourgogne et servit sous ses ordres, avec 2 bannerets, 
23 chevaliers bacheliers et 111 écuyers. (Ibid., fol. 225 r**; voy. 
aussi fol. 214voet215). 



i 



1340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 195 

bonnes gens d'armes; c'est assavoir : les seigneurs 
de France, le roy*, messire Jehan, son aisné filz, 
adoncques duc de Normendye ^ ; et sy y estoit le jœune 
roy David d'Escoce, le roy de Navarre^, messire Loys 
de Clermont, duc de Bourgongne^, messire Charles, 
conte d'Alenchon^, le duc de Bretaigne, le duc 

1. Dans l'armée qui fut réunie à Bouvines^ Philippe VI com- 
mandait une c( bataille » dans laquelle étaient Agot des Baux, 
Miles de Noyers, bouteiller de France, Louis, de Savoie, sei- 
gneur de Vaud, Amé de Poitiers, etc., tous avec une nom- 
breuse compagnie. (Bibl. nat., ms. fr. nouv. acq. 9239, 
fol. 247 ro à 249 v^) 

2. Jean, duc de Normandie, qui fut lieutenant du roi, com- 
mandait un corps d'armée dans lequel figuraient Gautier, duc 
d'Athènes, Louis de Poitiers, comte de Valentinois, Jean, 
comte de Sarrebriick, Jean de Châlon, sire d'Arlay, Pons de 
Mortagne, vicomte d'Aunay, Edouard, seigneur de Beaujeu. 
(Ibid., fol. 223 V» à 227 r^) 

3. La montre des hommes d'armes de a la bataille » de Phi- 
lippe, roi de Navarre, fut faite devant Jean, dit Desramé de 
Beaumont, et Pierre de Sacquainville, chevaliers, maréchaux 
de cette bataille. Les hommes inscrits dans cette montre ser- 
virent jusqu'au 27 septembre, pendant un nombre de jours 
plus ou moins grand, à partir du mois de mai. (Ibid., fol. 227 
à 231.) 

4. Les gens d'armes de la compagnie d'Eudes, duc de Bour- 
gogne, comte d'Artois, servirent a sur les frontières et en 
l'ost, tant avant la venue monseigneur le duc de Normandie, 
lieutenant du roy nostre sire, comme après, » du 16 avril au 
27 septembre 1340. (Ibid., fol. 214.) 

5. La montre des gens d'armes de ce la bataille » du comte 
d'Alençon fut faite par-devant Hervieu Le Cok, chevalier, 
maréchal de ladite bataille, et Robert de Saint-Cler son com- 
pagnon. La plupart des hommes inscrits dans cette montre 
servirent jusqu'au 26 ou au 27 septembre, pendant un nombre 
de jours plus ou moins considérable, à partir du mois de mai. 
(Ibid., fol. 231 v° à 241.) 



196 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1340 

d'Atheynes*, le conte de Bloys, le conte de Flandres*, 
le conte d'Armignack^, le conte de Harecourt*, le 
visconte de Thouart^, le visconte de Vantadour^, le 
gentil prélat l'evesque de Beauvaiz^, le sire de 

1. Gautier, duc d'Athènes, fiit, du 24 avril au 7 juin, capi- 
taine « es parties de Theraische » et, à partir du 7 juin jusqu'au 
27 septembre, il fut placé sous le commandement du duc de 
Normandie. (Bibl. nat., ms. fr. nouv. acq. 9239, fol. 223 v^.j 

2. Le corps d'armée réuni par Louis, comte de Flandre, ser- 
vit du 26 mars au 27 septembre 1340, « tant avant la venue de 
monseigneur le duc de Normandie, lieutenant du roy nostre 
sire, à Aire et à Bappaumes, en la garde des frontières de 
Flandres, comme après la venue dudit monseigneur le duc es 
sièges devant Escaudeuvre, de Thun TEvesque, et en Tost 
dudit seigneur à Bouvines. » (Ibid., fol. 191.) 

3. Jean, comte d'Armagnac, qui était à la tête d'un corps 
d'armée, commença son service le 16 juin avec 4 autres ban- 
nerets, 21 bacheliers, 1 écuyer banneret, 83 écuyers montés 
au prix, 16 écuyers montés à moins de prix et 6 ménestrels. 
Son maréchal et maître d'hôtel, Guibelin Jourdain, commença 
son service le 1**^ juin. Ils restèrent jusqu'au 27 septembre. 
(Ibid., fol. 241 à 243 v°.) 

4. Jean, comte d'Harcourt, chevalier banneret, servit, avec 
4 chevaliers bacheliers et 32 écuyers, à partir du 18 mai, en 
la compagnie du comte d'Alençon. (Ibid., fol. 231 v^.) 

5. Louis, vicomte de Thouars, chevalier banneret, servit, 
avec 3 bacheliers et 11 écuyers, du 19 mai au 1*' juin, dans 
a la bataille » du roi de Navarre, puis, du 1**^ juin au 26 sep- 
tembre, il passa, en même temps que Miles de Thouars, d^s 
« la bataille » du comte d'Alençon. Il eut alors avec lui un 
plus grand nombre de chevaliers et d'écuyers. (Ibid., fol. 227 y^ 
et233r«.) 

6. Bernard, vicomte de Ventadour, chevalier banneret, ser- 
vit, dans le corps d'armée du comte d'Alençon, du 6 juin au 
26 septembre. (Ibid., fol. 233 v°.) 

7. L'évêque de Beauvais était alors Jean P' de Marigny, qui 
occupa le siège épiscopal de janvier 1313 à 1347. 



1340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. i97 

Noyers^ et grand foison d'aultres haults chevaliers, 
barons, bannerès que je ne sçay nommer. 

Quant tous ces seigneurs dessus nonmiez furent 
venus à Arras, le roy eut conseil de chevauchier et de 
traire vers ses anemis qui seoient devant Tournay. Si 
se mit à chemin, et chascun le suivy ainsy qu'il deut 
et ordonné estoit. Si firent tant que ilz vinrent à une 
petite rivière* qui estoit à ii petites Uewes de Tournay. 
Celle petite rivière estoit très parfonde, avironnée de 
croleis et de marescages, tant que on ne la pouoit 
passer, fors parmy ung petit pont si estroit, que ung 
seul homme à cheval estoit assez embesogné de pas- 
ser oultre. Si loga trestout Tost sur les champs, car ilz 
n'eussent peu passer la rivière. L'endemain, l'ost 
demeura tout coy. 

Les seigneurs qui estoient emprez le roy eurent 
conseil conmient on pourroit faire pour passer celle 
rivière et le croleis plus seurement. Aucuns Breban- 
chons, Hebignons, Haynuiers parlerrent ensemble, le 
vespre, quant ilz sceurent que l'ost du roy de France 
estoit logié si prez d'eulx, et s'acorderrent qu'ilz 
yroient l'endemain veoir leurs convenances, et s'ilz 
veoyent leur cop d'aventure, ilz s'aventureroient. 
Ainsy que acordé fut, ainsy fut fait, et chevaucherrent 
l'endemain assez prez de l'ost, mais ilz ne passèrent 
pas laditte rivière, et si ne virent nul des Françoys par 

1. Miles de Noyers, bouteiller de France, servit, avec une 
nombreuse compagnie, dans a la bataille » du roi. (Bibl. nat., 
ms. fr. nouv. acq. 9239, fol. 248.) 

2. LaMarcq, sortie des bois de Phalempin, à 15 kil. de Lille, 
se jette dans la Deule à Marquette, après avoir traversé des 
marais auxquels elle sert de décharge. 



198 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1340 

deçà laditte rivière à cui ilz se peussent aventurer. 
Quant ilz veirent, ilz ne voulurent pas retourner 
qu'on ne veist de leurs ensaignes, si bouterrent le feu 
en deux povres maisons qui estoient demourées à 
ardoir, et puis s'en retournerrent à leurs loges. 
Aultres jœunes compaignons Haynuiers, Hebignons 
et Brabanchons qui estoient avecques messire Jehan 
de Haynau, quant ilz ouïrent parler de ce que ces corn- 
paignons avoient fait, ilz penserrent de mielx faire la 
besongne. Si se leverrent au matin devant le jour, et 
les debvoit mener messire Waflard^ qui sçavoit bien 

1. Froissarty éd. Luce, t. H, p. 58 à 62, et la Chronographia 
regum francoruniy éd. Moranvillé, t. II, p. 157| donnent 
quelques détails sur la prise de Waflard dans cette chevauchée 
et apprennent que les habitants de Lille manifestèrent une 
grande joie à la nouvelle de cette capture. Plusieurs docu- 
ments, trouvés aux archives municipales de cette ville (car- 
ton 1301), nous feront connaître les motifs de cette joie. Dès 
le 15 février 1337, Ferry de Denisis, gouverneur de Tournai 
et de Lille, avait permis aux habitants de cette dernière ville 
de porter des armes, pour leur défense, contre Waflard et de 
le prendre partout où ils pourraient, hors lieu saint, car il 
avait tué Jean Maigret, blessé Jean Maillard et poursuivi plu- 
sieurs autres Lillois qui allaient à Bruges, à Menin ou ailleurs. 
Une lettre de Philippe de Valois, du 26 février de la même 
année, nous apprend qu'à cette date, Waflard de la Croix était 
déjà banni, sous peine de mort, de la ville et chàtellenie de 
Lille pour ses excès ; mais, malgré ce bannissement, il venait 
souvent jusqu'aux portes de la ville et menaçait de tuer plu- 
sieurs échevins; ceux-ci n'osaient plus aller à leurs affaires 
et étaient obligés de sortir en armes et accompagnés dans 
Lille. Le roi manda alors au bailli de Lille de le convoquer 
à Douai ou ailleurs et, s'il ne comparaissait pas, d'en faire 
prompte justice et de confisquer ses biens. Au cours de cette 
année et en 1338, on relève, dans les comptes municipaux de 
la ville de Lille, plusieurs dépens faits à a l'oquison » de 



4340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 199 

le pays de là entour, car il avoit longuement guerryé 
les bourgoys de Lile et leur avoit fait maint ennoy. 

Âinsy leur convenança qu'il les meneroit en ung 
lieu où ilz pourroient assez gaagnier s'ilz le vouloient 
suivir. Celle matinée mesmes s'estoient levez aucuns 
compaignons de Tost monseigneur de Liège, qui 
estoient logiez au plus prez de laditte rivière que nuls 
aultres seigneurs ; et se leverrent aussy aucuns com- 
paignons de Hesbaing, de la terre de Monthalt, de 
Gondros, de Buillon, pour aler fourrager aux champs 
par deçà la rivière, pour fourrager plus aise au costé 
devers Toumay ; et passerrent au pont ung et ung, 
l'ung aprez Taultre, devant soleil levant. Quant ilz 
furent sur les champs, ilz se départirent par tropeaulx 
pour faire leurs trousses là où ilz trouvoient les plus 
beaulx blez. Celle matinée il fit si grande bruyne que 

Waflard; ce sont des chevaucheurs chargés de le poursuivre, 
des (t espîes » pour surveiller ses allées et venues, des arbalé- 
triers pour guetter aux portes. (Arch. communales de Lille, 
comptes de 1337, fol. 17 v^ de 1338, fol. 13 v% 16 v«, 22v^) 
Aussi la ville se montra généreuse à Tégard de ceux qui le 
prirent et sans pitié pour lui. A Jehan des Sans et à ses com- 
pagnons, qui le prirent, il fut donné 160 livres. Aux deux che- 
valiers du roi, qui ramenèrent, on donna des hanaps, des pots 
d'argent, pour la valeur de 79 livres 12 s. Quand la nouvelle 
de sa prise parvint à Téchevinage, il dépêcha Henri le Lor- 
mier pour bien s'assurer que cette nouvelle n'était pas fausse. 
Waflard fut décapité par Pierron Carbonniette, qui toucha 
pour cela 20 sous, puis son corps fut enfoui au gibet et sa tète 
exposée d'abord à la porte de Courtrai, puis à la porte aux 
malades. (Ibid., compte de 1340, foL 17 v"", ISv^'et fol. 24.) 
Voy. aussi, sur ce personnage, Froissart, éd. Kervyn de Let- 
tenhove, t. III, p. 505. D'après cet éditeur, il aurait été pris 
le 7 septembre 1340. 



200 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1340 

Tung ne pouoit veoir l'aultre de demy bonnier loing. 

Or avint entour soleil levant que ces Haynuiers et 
Beshaignons, qui estoient du conte de Haynau, qui 
chevauchoyent celle matinée parmy celle grand bruine 
et ne veoient goutte, si s'embatirent sur ceulx qui gar- 
doient les fourrageurs de Tevesque du Liège à tout 
sa baniere, qui espars s'estoient parmi les champs, 
l'ung ça, l'aultre là, pour faire leurs trousseaulx. Geulx 
qui furent trouvez emprez la baniere de Tevesque 
n'estoient pas plus hault de xx compaignons, ensemble 
ceulx de Haynau ; et les Behaignons de l'ost du conte 
de Haynau estoient bien LXX, flour de gens et d'eslite 
chevaliers et escuiers. Ilz vinrent sy prez de ces four- 
rageurs que, devant ce que Tun aperchut l'aultre, ilz 
se trouverrent comme ensemble et ne peurent pas 
reculer ne l'un ne l'aultre, ains coururent l'ung sur 
l'aultre de grand randon, et y eut ung très beau poin- 
gnys. Quant Gonnars de Lionchiens, qui aprez fut fait 
^chevalier et estoit maistre de la baniere de l'evesque 
(mais ung aultre le tenoit adoncques, car il ne se don- 
noit garde de la rencontre) , vit qu'ilz n'avoient point 
de partie contre ces Haynuiers et ces Behaignons et 
Brabanchons, et que mal leur en aloit, il descendi à 
pyé pour rendre estail et pour tant qu'il amoit mielx 
morir que fuir. Aussy fist adoncques Henry d'Âsse, 
ung chanoine de Saint Jehan en Liège, de cui la 
proesse on avoit maintesfois esprouvé. Aussy des- 
cendi Thierry de Mohalt, chanoine de Huy, et Golart 
le Panetier, escuier. 

Gilz mi se deffendirent si vassaument qu'ilz en 
eurent grand honneur et qu'ilz soustinrent tout le faiz 
du pongnys jusques au derrain que aucuns des four^ 




1340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 201 

rageurs acoururent à secours quant ilz ouirent le hus- 
tin ; maîz ilz ne sçavoient que c'estoit, pour la bruyne 
qui si grande estoit. A ce poingnys et hustin furent 
des gens de Tevesque de Liège qui bien s y porterrent 
avecques les dessusdis nii, messire Henry de Fexhe, 
messire Ogier, son frère, messire Balduin de Saint 
Servays et messire Jehan, son frère, messire Colin 
Freypont, messire Robert de Tuwegnies, Liebert d'Al- 
monses, maistre Gonrard, le keu dudit evesque de 
Liège, qui fut des mielx faisans, Jehan de Walhain, 
et sy y fut ung gentil clerc qui s'y porta très bien 
et fut le recteur de Winchekus, et y eut le nez et le 
visage couppé au travers, et aussy s'y porterrent 
bien pluseurs compaignons de Buillon. De la partie 
de Haynau fut mort messire Jehan de Wargny, mes- 
sire Gautier de Pourelach, de la conté de Namur, 
et messire Willaume Pypempoys de Bruxelle, tous 
m chevaliers, et aucuns aultres que je ne sçay nom- 
mer. Et sy y fut pris messire Jehan de Sorre, messire 
Daynals de Blise, messire Race de Moncheaulx, 
II preux hommes, et messire Loys de Jupeleu et 
pluseurs aultres escuiers et bons compaignons que je 
ne sçay orendroit tous nommer. 

Quant les aultres Haynuiers et Behignons virent que 
la desconfisture tournoit sur leur partie, ilz s'en par- 
tirent assez bellement quant ilz veirent leur bon point. 

Quant le roy de France ouy les nouvelles que les 
gens de l'evesque de Liège avoient ainsy bien fait la 
besongne et tenu ainsy camp contre les. anemis, il en 
fut moult joieux, et aussy fut ce belle aventure et 
grand honneur pour les Behaignons qui estoient d'une 
partie et d'aultre. Geulx de la partie de l'evesque se 



202 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1340 

deffendirent vassaument quant on leor courut sus ; les 
aultres de la partie du conte de Haynau s'en dépar- 
tirent bellement quant ilz virent que la besongne 
n'aloit pas bien pour eulx, siques par raison on ne 
leur en pourroit donner blasme, se on ne leur donnoit 
par envye. 

Or vueil je retourner à nostre matière et compter 
conunent le département de ces deux osts fut fait. 

CHAPrrRE XXXIX. 

SOMMAI&E. 

Entremise de Tabbesse de Fontenelles, mère de la reine d'An- 
gleterre et sœur de Philippe de Valois, pour amener une 
trêve. Conclusion de la trêve d'Esplechin. Les deux partis 
s'attribuent la victoire. Trahison des Brabançons. Jean de 
Hainaut fait arrêter et mettre à mort plusieurs habitants de 
Bruxelles. 

Comment les trêves furent prises entre les II roys 
devant Toumay par le pourchas de madame de Ray- 
naUj seur au roy de France et msre à la royne d'An- 
gleterre * . 

A ce temps estoit la bonne dame, la souveraine 
des bonnes, madame de Haynau^, abesse de Fonte- 

1. Cf. Froissart, éd. Luee, t. II, p. 79 § 135 à p. 84 § 137. 
Variantes, p. 256 à 262. Le manuscrit de Rome fait connaître 
les emprunts faits par Edouard III à Jacques d'Artevelde. Ni dans 
la première rédaction, ni dans les variantes, Froissart ne parle 
de la trahison des Brabançons et de la punition des Bruxellois. 

2. Jeanne de Valois, sœur de Philippe VI, avait épousé, le 
19 mai 1305, Guillaume P' le Bon, comte de Hainaut et de 
Hollande, fils de Jean d'Avesnes. Après la mort de son mari 
(7 juin 1337), elle se retira au monastère de Fontenelles. Le 




i340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 203 

nelles^ qui fut femme au gentil conte de Haynau, pere 
à celluy conte qui vivoit, qui celle gtierre maintenoii 
avecques les aultres, et estoit mere à la jœune royne 
d'Angleterre, et sy estoit seur à ce roy Philippe de 
France. Si veoit moult envis celle guerre durer si 
longuement qu'elle duroit, et moult de foys en avoit 
chevauchié et charié aprez le roy Phelippe, son frère, 
pour mettre l'acord, s'elle peust^; maiz oncques n'y 
peut rien esploitier ^ combien que souvent s'en jettast 
aux piez du roy, son frère, moult fort esplourée ; et 
tous jours le poursuivoit tant qu'elle pouoit. Et adoncq 
quant le roy et son ost furent logiez si prez de leurs 

30 juin 1345, Philippe VI lui fit don de 1,000 écus d'or. (Jour- 
naux du Trésor de Philippe VI de Valois, n® 173.) 

1. Fontenelle, Nord, arr. et cant. de Valenciennes, comm. 
de Maing. 

2. Knigthon, II, 19. — Chronographia regum francoruniy H, 
158, 159. 

3. Une note des comptes de Barthélémy du Drach, pour Tost 
de Bouvines, nous apprend que la conclusion des trêves avait 
dû être retardée par les exigences du roi d'Angleterre et de 
ses alliés. « Morelet d'Amiens, xvm de septembre, envoie de 
Lille à Paris porter lettres dudit Barthelemi à noz dîz sei- 
gneurs, pour eulz faire savoir que le roy de Boeme, Tevesque 
du Liège et le conte de Savoie faisoient nouvel traictié avecques 
les anemis et qu'il les trouvoient plus douz qu'il n'avoient fait, 
et aussi que Monseigneur de Montmorenci et messire Hue, ses 
frères, monseigneur Othe d'Encre, monseigneur Thomas de 
Marigny, monseigneur Jehan de Forest et pluseurs autres 
estoient pris des anemis, et les gens du roy avoient pris messire 
WafQard de Guistelle, ii autres chevaliers et pluseurs escuiers, 
allant et rapportant lettres audit Barthelemi de noz diz sei- 
gneurs, XXX s. » (Bibl. nat., ms. fr. nouv. acq. 9239, fol. 287 r® 
et V**.) — Déprez, les Préliminaires de la guerre de Cent ans y 
p. 343. 



204 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [i340 

anemis que vous avez ouy, la bonne dame traveilla 
tant par l'ayde de très noble roy de Bohême, qu'elle 
eut congié d'aler parler à son filz, le conte de Haynau, 
et aux aultres seigneurs, pour sçavoir se on y pour- 
rait trouver quelque bonne voye d'acqrt ou de pays 
ou de trêves, et tant prya que le noble roy de Bohême 
envoya avecques elle messire Loys d'Agymont*, pour 
tant qu'il estoit bien amé de tous les seigneurs d'une 
part et d'aultre. 

La bonne dame traveilla tant ^, par l'ayde de mes- 
sire Louys, que une journée d'apointement fut acordée 
à l'endemain, où chascune des parties debvoit en- 
voyer nu personnes souffissantes pour traittier toutes 
bonnes voyes, pour acorder les parties, s'il plaisoit à 
Dieu, et souffirance et abstinence de guerre de trois 
jours, que l'ung ne debvoit forfaire sur l'aultre ; et se 
debvoient assembler à une chapelle ^ séant enmy les 
champs que on appelle Esplichin^. La bonne dame 
dessusdite et ledit messire Loys s'en revindrent au 
roy de France et à son conseil, et conterrent ce qu'ilz 
avoient fait envers les aultres seigneurs. Le roy de 

i. Nous voyons, au mois de septembre 1339, un Louis d*Aî- 
gimont, chevalier bachelier, qui servit pendant deux jours, du 
10 au 12, sous le duc d'Athènes, c'est sans doute le même per- 
sonnage. (Bibl. nat., ms. fr. nouv. acq. 9238, fol. 30 v®.) 

2. Le Continuateur de Nangîs dit que les pourparlers de 
paix ne durèrent pas moins de six semaines. (Guillaume de 
Nangis, éd. Géraud, t. H, p. 171.) 

3. Il y a précisément une chapelle située à moitié chemin 
entre Ësplechin et la ferme de Vizon; prov. de Haînaut, à 
9 kil. au sud de Tournai. 

4. Ësplechin, à un kil. de la frontière française, en face de 
Cysoing. La Chronographia (t. II, p. 160) dit que les confé- 
rences eurent lieu à Cysoing. 





i340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 205 

France qui bien sçavoit par certains messages que ses 
gens de dedens Tournay avoient defaulte de vivres, et 
ainsy ne se pouoient longuement tenir, et veoit bien 
qu'il ne les pouoit bonnement secourir, car il ne pouoit 
passer celle petite rivière ne les crolices sans grand 
meschief , si s'acorda aprez pluseurs paroUes à Tap- 
pointement, et à laditte journée, et à l'abstinence de 
guerre aussy, et le fist crier par tout son ost ; aussy 
firent les aultres seigneurs, quant ilz le sceurent. 

L'endemain aprez messe et aprez boire, les conseil- 
lers vindrent ensemble à laditte chappelle et la bonne 
dame avecq. De la partie du roy de France* y furent 
le roy de Bohème, l'evesque de Liège, le conte 
d'Alenchon, frère audit roy, le conte de Flandres, le 
conte d'Ârmignack ; de la partie du roy d'Angleterre, 
l'evesque de LincoUe, le duc de Brabant, le duc de 
Guéries, le marquis de Juley et messire Jehan de Hay- 
nau^. Quant ilz furent tous venus, ilz se saluèrent 
moult honnourablement et se festierrent grandement, 
et aprez parlerrent de Tapointement. Toute celle pre- 
mière journée aviserrent la voye et manière d'acord ; 
et toudis estoit celle bonne dame parmy, laquelle tous- 
jours moult humblement [leur prioit]^ que chascunne 

i. D'après la teneur même des trêves^ les représentants du 
roi de France furent : le roi de Bohême, Tévêque de Liège, le 
duc de Lorraine, le comte de Savoie, le comte d'Armagnac ; les 
représentants du roi d'Angleterre furent : le duc de Brabant, 
le duc de Gueldre, le marquis de Juliers, Jean de Hainaut et le 
sire de Beaumont. (Rymer, Fœdera^ t. II, XI* partie, p. 1135.) 

2. La Chronographia (t. II, p. 160) ajoute les noms du sire de 
Noyers, de Guillaume de Clinton, de Geoffroy de Scrop, de 
Henri d'Antoing et d'Eudes, seigneur de Cuk. 

3. Ces deux mots entre crochets sont omis dans le manuscrit 



206 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1340 

partie se donnas! paine d'acorder. Toutesfois, celle 
journée passa sans nul certain accord ; chascun s'en 
râla en son lieu sur promesse de retourner Tende- 
main à laditte capelle. A l'endemain y retournerrent 
pour aviser que dessus, et cheirent finablement en 
aucunes manières et voyes d'acord, mais ce fut si tart 
que on ne les peut escrire de jour ^ Si se départi ce 
parlement adoncques et creanterrent de revenir le 
matin pour parfaire et acorder le remanant. Au tiers 
jour, ces seigneurs revindrent et adoncques fut accor- 
dée une trêve pour durer une année entièrement, et 
debvoit celle année tantost conmenchier entre ces sei- 
gneurs, qui là estoient d'une part et d'aultre, et entre 
ceulx qui guerryoient en Escoce, et entre ceulx qui 
guerryoient en Gascongne, en Poytou et en Santonge. 
Elle ne debvoit entrer jusques à XL jours', dedens 

de Jean le Bel. Froissart^ qui le copie presque textuellement 
dans cette partie, nous a permis de les rétablir. 

1. En effet, bien que les trêves soient datées du lundi 25 sep- 
tembre, un messager partit, dès la veille, annoncer aux maîtres 
de la chambre des comptes à Paris qu'elles étaient conclues. 
« Perrot le Picart, messager, xxiui de septembre, envoie de 
Lille à Paris porter lettres dudit Barthelemi à noz diz seigneurs 
moult hastivement, de nuict et de jour, pour eulz faire savoir 
que les trieves estoient accordées entre le roy nostre sire et le 
roy d'Engleterre jusques à la Saint Jehan Baptiste ensuivant, 
et qu'il avoient la sepmaine m foiz esté despeciées, xxxv s. » 
(Bibl. nat., ms. fr. nouv. acq. 9239, fol. 287 v»). Voy. Déprez, 
op, cit. y p. 345. 

2. Le texte de ces trêves est publié dans R3naier, Fœderay 
t. n, IP partie, p. 1135 et 1136, dans Gilles Li Muisis (voy. 
Recueil des Chroniques de Flandre y t. II, p. 228 à 231, dans 
Avesbury (p. 317), dans Knighton (t. II, p. 19 à 22], dans le Con- 
tinuateur de Nangis (t. H, p. 172-178), dans le Scalachronica, 
p. 172. 



1340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 207 

lesquelz cbascune partie le debvoit faire sçavoir aux 
siens ^ sans nul mal engin, s'ilz les vouloient tenir, si 
les tenissent, et s'ilz ne vouloient, sy guerryassent assez 
Tung l'aultre. Et fut celle trêve acordé[e] sur telle con- 
dicion que chascun debvoit tenir paisiblement, elle 
durant, tout ce dont il estoit saisy. 

Quant celle trêve fust acordée et scellée d'une part 
et d'aultre, de quoy les Brebanchons eurent grande 
joye, car ilz ne desiroient aultre chose que la départie 
conmient que ce fust, à honneur ou à honte ^, qui l'en- 
demain, si tost que le jour poingny, veist tentes 
abatre, chars chargier, fort haster, emblaver, enton- 
nillier, il eust dit : < Je voy ung nouveau siècle. > 

Âinsy, comme vous avez ouy, se départirent les 
II osts par le traveil et pourchas de la noble dame, cui 
Dieux face pardon, et demoura la bonne cité franche* 
ment quitte et entière, laquelle avoit esté en très 
grand péril, car toutes leurs pourveances leur com- 
menchoient à faillir et n'avoient pas pour m ou pour 
ira journées à vivre. Les Brabanchons s'en commen- 

1. Ces trêves devaient être notifiées^ non pas dans le délai 
de 40 jours, mais de 20 jours en Gascogne et en Guyenne, et 
de 25 jours en Angleterre et en Ecosse. Cf. Déprez, op, cit., 
p. 345, 346. 

2. Nous voyons, par les comptes de Barthélémy du Drach, 
que, dès le commencement du siège de Tournai, les Flamands 
cherchaient déjà à traiter avec le roi de France. « Perrot le 
Picart, messager, ix d'aoust, envoie d'Arras à Paris porter 
lettres à noz seigneurs des Comptes, pour eulz faire savoir que 
ceulz du Franc de Flandre se dévoient rendre au roy et que les 
m bonnes villes se dévoient rendre aussi ; et pour ce s'estoit 
retrait le roy à une lieue deçà Béthune et y tînt longuement 
parlement; et pour retourner àDouay, xxx s. » (Bibl. nat., ms. 
fr. nouv. acq. 9239, fol. 287 r^) 



208 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [^340 

cerrent à aler hastivement, car grand désir en avoient. 
Le noble roy Edowart se partist envis s'il peust ; mais 
il luy faloit suivir partie de la voulenté des aultres sei- 
gneurs et croire leur conseil. Le conte de Haynau et 
messire Jehan, son oncle, se fussent aussy bien envis 
acordé à celle partie, s'ilz eussent sceu aussy bien le 
fait de ceulx qui dedens estoient que le roy de France 
faisoit, et se ne fust le duc de Brabant qui leur avoit 
dit en secret que il detenoit à grand mesaise ses Bra- 
banchons et comment qu'il fust, il ne les pouoit plus 
détenir qu'ilz ne se deussent partir le jour ou l'ende- 
main, s'acord ne se faisoit. 

Le roy de France et tout son ost se départi assez 
joyeusement, car ilz ne pouoyent bonnement plus 
demourer là pour la punaisie des bestes qu'on tuoit si 
prez de leurs loges et pour le chault qu'il faisoit ; et 
si pensoient avoir de leur part l'onneur de celle 
départie, car ilz disoient, par la raison de ce, qu'ilz 
avoient rescous et garanty la bonne cité de Tournay, 
et avoient fait départir celle grande assemblée qui 
assiegié l'avoit ; et riens n'y avoient fait combien qu'ilz 
y eussent grands despens fait. Les aultres seigneurs de 
l'adverse partie cuidoient aussy avoir l'honneur de cil 
département, pour ce qu'ilz avoient si longuement 
demeuré ou royaume de France et assiegié une des 
bonnes [cités*] qui y fust, et ars et gasté le pays du 
roy de France, luy sachant et voyant, et point ne 
l'avoit secouru de temps ne de heure, ainsy conmie il 
deust; et au desrain, avoit acordé trêves, ses ane- 
mis seans devant sa cité et ardans et gastans son pays, 

1. Ce mot entre crochets manque dans le manuscrit de Jean 
le Bel; nous l'avons rétabli d'après le texte de Froissart. 



4340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 209 

si qu'il emportoit le despit, en ses chambres à Paris, 
qu'on luy avoit fait sans point l'amendera 

Ainsy vouloit chascune des parties à soy mesmes 
attribuer l'onneur, de quoy maint débat et maint argu- 
ment s'en sont puis levez en place entre compaignons 
et gens qui se veuUent cognoistre es faits et honneurs 
d'armes en tavernes, en chambres de seigneurs et 
aultre part, quant les ungs veulent une partie porter 
et les aultres Taultre. Mais se aucuns, en merveillant, 
veullent demander comment ce pœut estre que ces 
seigneurs, lesquelz avoient mis si grande paine et fait 
si grands despens pour le siège de Tournay, et y 
avoient si longuement esté qu'il faloit que les pour- 
veances de la ville fussent bien amenries, et sy 
veoyent bien que le roy de France ne pouoit passer 
la rivière sans leur voulenté, ne lever le siège fors 
que parmy eulx, et si n'avoient riens fait de leur 
entencion pour laquelle ilz estoient là venus, se par- 
toient ainsy sans aultre chose faire, on pourroit res- 
pondre que ce fut pour ceulx de Bruxelle qui avoient 
tant pourchassé aux aultres bonnes villes de Brabant 
que nullement ilz ne vouloient plus demourer ; et sy 
s'en fussent râlez les Flamens aussy conmient que ce 
fiist, ainsy se fussent les seigneurs trouvé trompez et 
desgamis de leurs gens, et eussent fait cent foys plus 
honteuse départie. Tout ce fut pourchassé par faulx 
rapporteurs et jengleurs, et aussy fut la trahison tan- 
tost aprez evidentement ouverte, ainsy que je le vous 
conteray. 

Quant tous ces seigneurs furent départis et râlez 

1. Cf. Déprez, les Préliminaires de la guerre de Cent ans y 
p. 347. 

I 14 



210 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1340 

tous en leur pays, le duc de Brabant aussy, gueres 
ne demoura que il, duc de Brabant, ftit enfourmé que 
luy et tous les aultres seigneurs avoient esté trahys 
par le pourchas d'aucuns bourgoys de Bruxelle, qui 
par leur grandeur et orgueil ont tondis voulu estre les 
plus grands de Brabant, combien que la viUe de Lou- 
vaing en est le chief. Ces bourgoys de Bruxelle 
avoient pris grand argent du roy de France affin 
qu'ilz peussent pourchasser à ceulx de leur ville, à 
ceulx de Louvaing, et à ceulx d'Anvers, et à toutes les 
aultres villes, qu'ilz se voulsissent partir de leur ost et 
râler chascun en leurs villes, par quoy les seigneurs 
ne peussent maintenir leur siège, et qu'il convenist 
qu'ilz se départissent à leur blasme. Et leur avoit 
donné le roy de France pouoir de sonuner et de don- 
ner or et argent à ceulx là où il leur sembleroit estre 
mielx employé et à ceulx qui mielx seroient en telles 
choses crus. Il sembla au duc que c'estoit grande 
trahison pour luy, et luy sembloit que le roy avoit 
bien employé son argent, car ces bourgoys en avoient 
bien fait leur debvoir. Toutesfois, il en fut durement 
courouchié et pensa que ces seigneurs le pourroient 
mettre en leurs pensées, partant qu'il les avoit tant et 
tant prolongié à l'aultre chevauchie. Si s'apensa qu'il 
en parleroit à messire Jehan de Haynau, en cui il se 
fioit moult, et le tendroit en secret jusques à tant que 
son conseil en determineroit. Si en parla audit mes- 
sire Jehan au plus tost qu'il pœut, car il luy fist prier 
qu'il venist à luy parler ; si luy conta toute la besongne 
ainsy qu'elle avoit aie et conunent il en estoit et com- 
ment aussy il le sçavoit. Messire Jehan de Haynau en 
fu durement esbahy quant il entendi telle convenance 



1340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 211 

et demanda tous les noms de ces bourgois coulpables 
et on luy les bailla par escript secrètement, entre les- 
quelz il y en avoit ung qui estoit le plus privé secrè- 
tement du roy, et aloit souvent à Paris, et revenoit, 
et passoit toudis parmy la terre de Ghimay et de 
Terace pour la plus secrète voye. Messire Jehan le 
sceut et le fist tant espier que il et son filx furent pris, en 
une matinée, entre Amorre* et Mondrepus*, et furent 
amenez à Biaumont moult confus et moult esbahys. 
Si tost que messire Jehan le sceut venu, il ala parler 
à luy et luy demanda pluseurs choses de son estât ; 
maiz il estoit sage et respondoit tout à point, et tou- 
tesfois il ne cela pas son nom, ains dit qu'il avoit nom 
Evrard J[yerclais. Adoncques sceut bien messire Jehan 
que c'estoit l'ung des plus coulpables, si en fut moult 
joyeux. 

Quant ces nouvelles furent venues à Bruxelle, tous 
ses compaignons furent moult esbahys et s'enfuirent 
soudainement hors de Bruxelle ; sire Watyer Engloye, 
sire Renier, son filz, et n aultres qui s'en âlêrent à 
Tournay ; messire Clays Zuaure, chevalier de Bruxelle, 
s'enfuy à Namur, et si tost que le duc le sceut, il 
envoya gens aprez luy pour veoir comment on le 
pourroit avoir. Quant messire Clays Zuaure vit ces 
gens, il ne fut pas trop asseur, ains se parti privée- 
ment et passa par le pont de Meuse pour aler à 
Dynant. Les gens du duc le sceurent, si chevau- 
cherrent hastivement au devant et le prirent, si le 
menerrent tout parmy Namur jusques à Vuive. Là le 

1. Auj. Anor, Nord, arr. d*Avesnes, cant. de Trélon. 

2. Mondrepuis, Aisne, arr. de Vervins, cant. d'Hirson. 



212 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1340 

duc estoit qui en fist moult grand feste, et puis aprez 
luy fist copper la teste devant tout son pays et le con- 
seil des bonnes villes d'aultre part. 

Quant le conte de Haynau sceut comment les 
besongnes estoient alées, il en eust moult grand joye ; 
si fist tant par belles [paroles^] à messire. Jehan, son 
oncle, que sire Evrard Clays fut mené à Mons en Hay- 
nau, et là le fit le conte trayner par les rues jusques au 
gibet, et par grandes prières là luy fit la teste copper 
sans enroer. Les aultres bourgoys qui s'en estoient 
fuys demourerent longtemps hors du pays et aultre 
part, grandement honteux et conAis, et au derrain 
firent ilz leur paix par argent, et retourna chascun en 
sa possession quittement, mais tondis leur demouroit 
le nom. Ainsy que vous avez ouy, fut descouverte celle 
trahyson. 

Des aventures lesquelles sourvindrent en ce temps 
en Gascongne, en Poytou et es aultres marches, je ne 
suys mie bien infourmé et n'en faiz point de mention 
ne de celles d'Escoce entre les Angles et les Escots, 
car je pourroye faillir à voir dire ; si vault mielx que 
je m'en taise jusques à tant que j'en avray meilleur loi- 
sir et que j'en seray mielx infourmé, car j'en diroye 
envis aultre chose que la vérité. Et certainement ce 
que j'en ay cy devant escript, je l'ay mis tout au plus 
prez de la vérité que j'ay peu, selonc que je l'ay veu en 
ma propre personne et que j'en ay souvenance, et 
ainsy que je l'ay ouy véritablement recorder à ceulx 
lesquelz ont esté où je n'ay pas esté ; et se mespris ay 
en aucuns poins, sy me soit pardonné. 

1. Ce mot placé entre crochets a été omis dans le manuscrit» 






1340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 213 

Chapitre XL. 

SoiOIÀIRE. 

Les Sarrasins ayant mis le siège devant la ville de Tarifa, le 
roi d'Espagne et le roi de Portugal unissent leurs forces 
pour les chasser. Défaite des Sarrasins. Les rois chrétiens 
assiègent ensuite Algésiras. 

Comment le roy d'Espaigne et de Portugal desconfirent 
trois roys payens qui estoient entrez en Espaigne et 
tenoient assise une bonne cité ^ . 

Pour ce que on ne doibt pas oublier les aventures 
sourvenues le temps pendant des guerres dessusdîtes 
en estranges marches, je ne vueil mye mettre en oubli 
la grande aventure et la très heureuse fortune qui 
avint au roy d'Espaigne*, à Castelet, en ce prens {sic) 
contre les Sarrasins, dont toute crestienté doibt à 
tousjours mais regracier Nostre Seigneur de la grande 
vertu qu'il monstra adoncques. 

Sache chascun que Tan de grâce mil CGC et XL, ou 
moys de septembre, avoient trois roys Sarrasins assie- 
gié une bonne ville et forte ou royaume de Castille 
qu'on appelle Tarifle^, séant sur mer ou assez prez. 

1. Froissart n*a pas reproduit ce chapitre. Cf. les Grandes 
Chroniques y éd. Paulin Paris, t. V, p. 406 à 411, qui font éga- 
lement le récit de la victoire des rois d'Espagne et de Portugal. 
Le récit des Grandes Chroniques est reproduit presque tex- 
tuellement dans Istore et croniques de Flandres y t. I, p. 400 
à 405. 

2. Ce roi de Castille était Alphonse XI, qui régna de 1312 à 
1350. 

3. Tarifa. 



214 CHRONIQUB DE JEAN LE BEL. [1340 

Les trois roys estoient le roy de Guemade, le 
grand roy de Bennamarin et le roy Aboemard, son filz, 
qui avoient une très grande poissanoe, bien estimée à 
LX°* hommes à cheval, gens d'armes, et CGC" honmies 
de pyé, à piques, arcs, arbalestes, armez aussy selonc 
leur usage, sans leurs roynes, leurs amiraldes, leurs 
femmes, que tousjours mainent avecques eulx. Hz 
avoient esté devant la cité par longtemps, de quoy il 
ennuyoit très fort au roy d'Espaigne. 

Au derrain, luy qui ne pœut plus endurer ce grand 
meschief, manda à ung certain jour tous les haults 
barons de son pays, et tous les honmies et les maistres 
bourgoys de ses citez et des aultres bonnes villes, 
pour avoir conseil conmient ilz pourroient mettre 
remède à deffendre leur pays contre telz gens qui les 
vouloient ainsy destruire et exillier pour leur pois- 
sance. Si s'accorderrent au darrain qu'ilz amoient 
mielx mettre corps et avoir en l'aventure et en la dis- 
position de Nostre Seigneur, en deffendant leur pays 
et la loy cristienne contre les mescreans, et morir à 
honneur que souffrir tel meschief et vivre à honte, 
combien qu'ilz peussent poy de gens assembler en- 
contre si grande poissance. Si mirent journée d'estre 
tous aprestez pour vivre ou pour morir en ung lieu 
prez à deux petites liewes de ces Sarrasins. 

Quant la journée fut venue et ilz furent tous assem- 
blez, ilz trouverrent qu'ilz n'avoient plus de xra*" hom- 
mes de pié combatans, qui estoit chose mal partie 
encontre si grand nombre de gens à cheval et à pyé, 
conmie dessus est dit, et toutesfois, ilz se iSerent tant 
en leur bonne querelle et en la grâce de Nostre Sei- 
gneur, pour la foy de cui se combatoient, qu'ilz eurent 



1340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 215 

conseil, d'acord commun, qu'ilz iroient avant vers les 
anemis. Si en voy errent messages à ces seigneurs Sar- 
rasins comment ilz se traissent arrière et amendassent 
le forfait qu'ilz avoient fait, ou que ilz fussent tous 
reconfortez d'avoir bataille le tiers jour. 

Le premier jour aprez ce conseil, le roy d'Espaigne 
et le roy de Portugal*, à tout leur puissance, trairent 
avant devers leurs anemis, tous reconfortez de vivre 
ou de morir et d'attendre la voulenté de Nostre Sei- 
gneur. Ainsy firent semblement le second et le tiers 
aussy, et se logerrent à n petites liew[e]s des anemis 
qui les attendoient. Quant les osts des Sarrasins les 
veirent venir et approchier, ilz issirent hors de leurs 
loges et firent trois grosses batailles, chascune de 
C et xx"* hommes, assez prez de la rivière que les 
crestiens avoient à passer; desquelles trois batailles 
le roy Benmarin avoit la plus grosse et estoit mise ou 
millieu ; le roy de Guernade eut la sienne au senestre 
du grand roy Benmarin, plus prez de laditte rivière 
et du pas où il convenoit les crestiens passer. Le roy 
Aboemard, roy de Tramente, filz au grand roy de Ben- 
marin, eut la tierce bataille, au dextre costé de la 
bataille son père. Si tost que le roy d'Espaigne et le 
roy de Portugal veirent ces trois batailles ainsy ordon- 
nées, ilz eurent ensemble conseil que chascun se con- 
fesseroit et receveroit le corps Nostre Seigneur comme 
vray crestien, et puis se metteroient à l'aventure de 
Dieu et de son plaisir. Ainsy chascun ouit messe 
moult dévotement. Le roy d'Espaigne, mesmement, 

i. Le roi de Portugal était Alphonse IV, qui régna de 1325 à 
1357. 



216 CHRONIQUE DIS JEAN LE BEL. [1340 

qui adoncques, en tout son aage, n'avoit esté confessé, 
comme on disoit, ne n'avoit porté foy ne chasteté à 
madame la royne sa fenmie^, de laquelle il avoit 
n beaulx filz^ ; ains avoit une aultre amye, qu'il fai- 
soit appeller la riche Donerde^, de laquelle avoit plu- 
seurs enfans, et faisoit à celle riche done tenir si 
grand estât de mesnie, de hostel et d'atour que chas- 
cun s'en esmerveilloit, et plus en faisoit x foys que la 
royne sa propre fenmie. Il se confessa adoncq et 
rechut le saint sacrement moult dévotement, et s'es- 
tendi à terre, tout armé, par grande contrition de 
cueur et par grand repentance, et par devant tout le 
pœuple, et nobles et non nobles, du quoy chascun 
s'esmut à pitié et à voulenté de bien faire, et voa 
adoncques le roy que il voloit estre adoncques bon 
crestien et vray fîlz de saincte Esglise, et chasteté 
maintenir, maiz que Dieu luy voulsist donner à ce 
jour victoire contre ses anemis. 

Adoncques il se leva de terre et fîst le signe de la 
vraye croys, et tantost monta sur son destrier, et 
fîst chevaucher avant les banieres, jusques à laditte 
rivière, et n'avoit ordonné, en ses batailles, que 
VI™ hommes à cheval, et avoit envoyé tous ses gens 
de pyé en la bataille du roy de Portugal, qui avoit 
ordonné sa bataille contre le roy de Guernade, au 
senestre costé du roy d'Ëspaigne. La tierce bataille 

1. Marie, fille d'Alphonse IV, roi de Portugal. 

2. Ces fils étaient : Pierre le Cruel^ qui lui succéda sur le 
trône, et Ferdinand, mort avant lui. 

3. C'est sans doute Eléonore de Guzman, que Jean le Bel 
désigne ainsi. Il en eut plusieurs enfants naturels, dont le plus 
connu est Henri de Transtamare, qui tua Pierre le Cruel. 



1340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 217 

des crestiens estoit au mareschal de l'ost, qui estoit 
rengié contre la bataille du roy Âboemard, roy de 
Tarmente, et pouoit avoir en ceste bataille environ 
nn"* hommes à cheval. 

Quant le roy d'Espaigne eut ainsy voé, comme dit 
est, il feri des espérons avant, comme homme sans 
paour, et chevaucha à tout ses bannières et ses gens 
oultre laditte rivière, par la grâce de Nostre Seigneur, 
à grand meschief et grande fortune, et assambla à la 
bataille du roy Benmarin par telle vertu que, par la 
grâce Nostre Seigneur, la plus grande partie des Sar- 
rasins tournerrent en fuite. Le grand roy demoura 
ung petit, mais quant ses gens virent chascun fuir, ilz 
se mirent tous à fuir. 

Le roy d'Ëspaigne et ses gens furent adoncques 
tous asseurez, et ferirent entre les Sarrasins comme 
les loups familleux entre ung tropeau de brebis, et en 
ochirrent tant qu'ilz peurent, et les chassèrent tout le 
jour, de Teure de tierce jusques à la nuit sans repo- 
ser. Et tout par semblable manière firent les aultres 
batailles, et en ocirent et tuerrent tant qu'il n'en fut 
oncques fait certain nombre, maîz on disoit que jamaiz 
en bataille ne fut faicte telle occision, et les aucuns 
nombroient les mors à plus de c" honmies, qu'onques 
les crestiens n'y perdirent plus hault de XL hommes 
que bons que mauvaiz^ Le grand roy de Benmarin 

1 . Cette victoire est celle du Salado^ remportée par les rois 
de Gastille et de Portugal sur les Sarrasins le 30 octobre 1340. 
Edouard III écrivit au roi de Gastille une lettre de félicitations 
le 12 juin 1341. (Rymer, t. II, II« partie, p. 1164.) Dans 1'^;?- 
pendix ad Murimuth, p. 263, M. Thompson a publié la lettre 
d'un anglais qui avait assisté à la bataille du Salado et qui 



218 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1340 

et le roi de Guernade se mirent à sauveté comment 
que ce fust, maiz le roy de Tarmente fut pris et pluseurs 
aultres grands seigneurs dont je ne sçay les noms. 

Quant la nuit fut venue si espesse que les crestiens 
ne pœurent plus vir ne congnoistre l'ung Taultre, ilz 
firent leurs gens retraire pour revenir à leurs loges 
ou aux loges des Sarrasins pour prendre ce qu'ilz 
trouverroient. Ilz chevaucherrent toute nuit jusques 
bien prez du jour sans boire et sans mangier. Quant 
ilz furent venus aux loges des Sarrasins, ilz trou- 
verrent que les gens du pays avoient tout robe et tué 
femmes et enfans, grandes et moyennes, entre les- 
quelles estoit la royne, femme au roy de Benmarin, 
fille au roy de Thumes, et pluseurs aultres haultes 
dames, à grand foison ; ne on ne les pourroit nombrer, 
ne aussy pourroit on estimer la noblesse et le trésor 
qui là furent trouvez. A l'endemain, le roy et tous les 
crestiens firent chanter trois messes moult solemnele- 
ment, en regraciant Nostre Seigneur de la grand grâce 
qu'il leur avoit envoyé, et puis s'en ala chascun en son 
pays. 

Quant ce vint au temps d'esté, le roy d'Espaigne 
qui avoit grand désir de reconquerre ses villes et ses 
chasteaulx que les Sarrasins avoient conquis, il 
manda toutes ses gens et les fît aler par devant ung 
fort chastel que les Sarrasins tenoient, et y avoit 
grosse garnison pour guerrier toudis le pays, et l'ap- 
pelloit on le chastel Arkalays. Ledit roy fut devant le 
chastel grand temps ainchoys qu'il le peust avoir. 

écrivit à Edouard à ce sujets en lui envoyant copie d'une 
lettre que le sultan Abu'l Hassan avait adressée à Banù Marin. 



I 



1340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 219 

A celluy siège vindrent foison de grands seigneurs et 
de vaillans honunes de toute crestienté, si conune 
pèlerins, pour avanchier leur corps et leur honneur, 
et demeurèrent là tant avecques ledit roy que ledit 
chasteau fut rendu et reconquis. 

Assez tost aprez, le roy d'Espaigne, qui ne voloit 
pas atant cesser, assiega la noble et bonne ville qu'on 
appelle Algheside^, par terre et par mer, laquelle 
estoit droit au cornet de son royaume, et demeura 
devant par l'espace de n ans, ainchois qu'il la peust 
avoir, voire plus ; et y furrent veues moult d'abilitez 
d'armes, entre les estranges pèlerins et les Sarrasins, 
par devant la ville, en une place qui là estoit. Les 
crestiens perdoient plus souvent que les Sarrasins aux 
paletis et aultres armes, car ilz s'abandonnoient trop 
à la folie pour avancer leur honneur envers les grands 
seigneurs et les barons qui là estoient venus de tous 
pays conmie pèlerins l'ung pour l'aultre. Là fut perdu, 
entre les aultres, le jœune chevalier messire Godefroy 
de Los, filz au conte Therry de Hinseberge et de Blan- 
ghenberge, dont ce fut pité et dommage. A celluy siège 
vindrent, comme pèlerins, le gentil roy de Navarre, 
le conte de Foix, qui là morurent de mort naturelle ; 
sy y vint le duc de Lencaste, qui adoncques estoit 
appelle le conte Derby, le conté de Salbry et pluseurs 
aultres seigneurs, contes et ducs et haults barons de 
France et d'Angleterre et d'Alemaigne et de tous 
aultres pays que je ne sçay nommer, et sy en morut 
grand foison, que de leurs morts naturelles que de 
faitz d'armes. 

i. Algésiras. 



220 chronique de jean le bel. [1344 

Chapitre XLI. 

SOMXAIBX. 

Mort de Tévèque de Liège Adolphe de La Mark. Son neveu, 
Engilbert de La Mark, lui succède. Mort de Louis de Bavière 
en 1345. Charles, fils de Jean, roi de Bohême, est élu roi 
des Romains. Il ne peut se faire couronner à Alx qu'au mois 
d*août 1349. La peste. Les Flagellants. Persécution des 
Juifs. 

Comme w^sire Charles de Bohême fut couronné roy 

d^Alemmgne ^ . 

Entre les parties et les acords des deux royaumes 
de France et d'Angleterre, en ce temps avindrent 
moult de merveilles; c'est assavoir en Gascongne, en 
Poytou, en Lymosin, en Bretaigne et es marches d'Es- 
coce, dont vous orrez cy aprez parler, car les trêves, 
lesquelles furent acordées au partir du siège de Tour- 
nay, furent mal tenues et gardées en toutes les mar- 
ches, ainsy que vous orrez-. 

L'an de grâce mil GGGXLIIII, le jour de saint 
Hubert^, trespassa l'evesque Aoust de la Marche, 
evesque de Liège, ou chastel de Glermont, qui moult 
et souvent eut à faire, en son temps, l'une foys contre 
son pays et l'aultre contre ses marchissans, et fut 
bien evesque par l'espace de xxx ans^. Aprez fut 

1. Ce chapitre n'a pas été reproduit par Froissart, sauf les 
détails relatifs aux Flagellants, que l'on retrouve au t. IV, éd. 
Luce, p. 100. Variantes, p. 330 à 332. 

2. Sur ces négociations, cf. Déprez, op. cit., p. 349 et suiv. 

3. 3 novembre. 

4. Adolphe de La Mark était évêque de Liège depuis le 
7 avril 1313. 



1345] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 221 

evesque de Liège, par la court de Romme, le fîlz de 
son frère, le conte de la Marche, messire Englebert*, 
qui au devant estoit prevost de Liège, et eut moult à 
faire encontre les communes de Liège, de Huy, de 
Hesbaing, de Gondros et de tous aultres pays dedens 
trois ans aprez sa venue. 

L'an de grâce mil CCCXLV trespassa l'empereur 
Loys de Bavière^, et tantost pourchassa aprez luy le 
plus noble roy qui fut le roy de Bohême, par son 
sens que messire Charles, son aisné fîlx^, fut eslut 
par la plus grande partie des esliseurs du roy d'Ale- 
maigne, et par le consentement du pape Clément YI 
et par toute la court de Romme ; mais il eust depuis 
assez à faire et de contraire fortune, aprez la mort de 
sondit père, le roy de Bohême, qui moru à la bataille 
qui fut à la Blanche Tache, assez prez de Crecy en 
Pontieu^, là où le noble roy Edowart desconfit, à 
petit de gens, le roy Philippe de France, à tout son 
grand pouoir; et là fut tué le gentil roy, le conte 
d'Alenchon, frère au roy de France germain, le conte 
de Bloys, fîlz de sa seur, le conte de Flandres, le duc 
de Lorraine et pluseurs aultres grands seigneurs et 
barons desquelz vous orrez parler en ceste hystoire, 
s'il est qui le parface. 

1. Engilbert de La Mark fut désigné comme successeur 
d'Adolphe le 23 février 1345. 

2. Louis de Bavière mourut le 11 octobre 1347. (Voy. C. Mul- 
1er, Der Kampf Ludwigs des Baiern mit der rômischen Curicy 
t. II, p. 225.) 

3. Charles fut élu roi des Romains le 19 juillet 1346, du 
vivant de Louis de Bavière que Clément VI avait déposé par 
une bulle du 13 avril 1346. 

4. Dans le manuscrit on a par erreur : Poytou. 



m CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1349 

Cil messire Chartes^, esleu à roy des Rommains, 
ainsy que dit est, ne pœut estre couronné si tost 
comme il voulsist à Àyz, aprez la mort de son gentil 
père, ains le convint couronner en la ville de Zantes, 
qui siet sur le Rin, car il avoit n de ses esliseurs con- 
traires qui avoient esleu ung aultre à Frankenwort, là 
où l'en debvoit, par coustume ancienne, eslire les roys 
d'Alemaigne, si comme ilz disoient, et on avoit eslut 
messire Charles à Convalence^ sur le Rin, par quoy 
ledit messire Charles ne pœut, si tost comme il voul- 
sist, estre couronné à Aiz par paix, ains luy convint 
longuement guerrier, car ces n esliseurs, c'est assa- 
voir le duc de Bavière et le marquis de Brandebourch 
luy estoient moult durement contraires. A la parfin, 
lui convint faire paix avecques eulx, et prist à femme 
le seur du jœune duc de Bavière, et fiit, par conmiun 
accord, recouronné à Aiz, et sa fenune, la jœune 
royne, et tous les haults barons d'Alemaigne y furent 
en grand estât. Ce fut l'an de grâce mil CGC XLIX, ou 
moys d'aoust. . 

En ce temps couroit une commune et générale mor- 
talité, par universel monde, de une maladie qu'on 
appelle la boche ou l'ypydimie^, qui prenoit les 

i. Charles IV, élu roi des Romains dans la diète de Rentz 
le 19 juillet 1346, fut couronné à Bonn dans le mois de 
novembre suivant. Il fut sacré à Aix-la-Chapelle, seulement 
en 1349. 

2. Coblentz. 

3. C'est la peste noire qui ravagea la France surtout dans 
les années 1348 et 1349. (Voy. sur ce fléau, H. Denifle, la 
Désolation des églises, monastères et hôpitaux en France pen^ 
dant la guerre de Cent ans, t. II, p. 57 à 63; L.-A.-J. Mîchon, 
Documents inédits sur la grande peste de iSkS. Paris, Baillière, 



1349] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 223 

aucuns ou senestre bras, les aultres en Tayne, et 
moroient dedens m jours, et quant elle estoit férue 
en une rue ou en ung hostel, l'ung le prenoit de 
l'aultre, par quoy poy de gens osoient aidier ne visi- 
ter les malades ; et à paine se pouoit on confesser, car 
à paine trouvoit on prestre qui le voulsist faire ^ ne 
n'osoit on vestir ne toucher les draps des malades. 
Si ne sçavoient les gens que penser ne quel remède 
donner à l'encontre, ains pensoient pluseurs que ce 
fut miracle et vengement de Dieu pour les pechiés du 
monde, dont il avint que aucunes gens commencer- 
rent adonc à faire grand penance et diverse par grand 
dévotion. Entre les aultres, les gens d'Alemaigne 
conmiencerrent à aler par le pays à grandes routes et 
compaignies^, et portoient crucefîs et confanons et 
grandes banieres de cendal par manières de proces- 
sions, et aloient par les rues n et n chantant haulte- 
ment chanchons de Dieu et de Nostre Dame rimées et 
dictées, et puis aloient en une place et se desvestoient 

1860^ in-So; Rébouis, Étude historique sur la peste , 1888, in- 12; 
Bibl. de VÉc, des chartes, t. II, p. 201, Opuscule relatif à la 
peste y composé par un contemporairiy et t. LXI, p. 334, la 
Messe pour la peste, ) 

1. A Paris et à Saint-Denis, d*aprèsles Grandes Chroniques, 
t. V, p. 486, il n'en fut pas de même, car, disent-elles, « jasoit 
ce qu'il se mourussent ainsi habondamment, toutes voies 
avoient ils confession et leur autres sacremens. » Voy. aussi 
ce que dit le Continuateur de Guillaume de Nangis du dévoue- 
ment des sœurs de FHÔtel-Dieu de Paris. [G. de Nangis, éd. 
Géraud, t. II, p. 212.) 

2. Sur les Flagellants, voy. Gilles li Muisis, éd. de Smet, 
danis le Recueil des Chroniques de Flandre, t. II, p. 346 et suiv.; 
Froissart, éd. Kervyn de Lettenhove, t. XVIII, p. 305 à 317, et 
Kervyn de Lettenhove, Hist, de Flandre, t. ni, p. 353 à 358. 



224 CHRONIQUE DA JEAN LE BEL. [1349 

jusques au petis draps deux fois chascan jour, et se 
bastoient quanques ilz pouoient d'escorgies et d'aguilles 
ens fichées, siques le sanc de leurs espaules couroit 
aval de tous costez, et toudis chantant leur chanchons, 
et puis se jettoient m foys en terre par dévotion et 
passoient l'ung parmy l'aultre par grand humilité. 

Quant ilz a voient fait toutes ces serymonies, ilz 
aloient prendre hostel pour herberger pour Dieu, là 
où on leur en prioit, et disoient qu'ilz les convenoit 
ainsy aler par l'espace de xxxn jours et demy, et 
qu'ilz le sçavoient ainsy par la demonstrance divine à 
la remembrance de Nostre Seigneur qui ala par terre 
prez de xxxii ans et demy. 

Quant aucuns de ces penans et repentans vindrent 
au Liège, chascun les courut vir à grand merveille 
faire leurs afflictions , et leur donnoit chascun de son 
argent par grand dévotion, et estoit tout honteux 
qui ne les pouoit herberger, car il sembloit à chascun 
que ilz fussent sainctes gens, et que Dieu les a voit 
envoyé pour donner exemple au commun pœuple 
d'ainsy faire penitance en remission des péchiez, 
siques aucuns compaignons de Liège aprirent leurs 
manières, et mirent en rommant leurs chansons, et 
assemblèrent grande foison de compaignons aultres, 
et alerrent par le pays du Liège, de Brabant, de Hay- 
nau et de pluseurs aultres contrefaisans les serymo- 
nies dessusdittes, et s'appelloient confrères. Tant de 
gens y prinrent exemple que chascun les vouloit par 
grande dévotion contrefaire; maiz au derrain, tant 
multiplia celle manière que toute^ les bonnes villes 
estoient plaines de celles gens, lesquelles s'appelloient 
flagelleurs et confrères par manière d'aliance, et deb- 



1349] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 225 

voit l'ung aidier à Taultre à faire sa besongne, siques 
ceste grande aflQiction se converti en orgueil et en 
presumption, et se le pape ne les eust contrains par 
griefves sentences, ilz eussent peu mettre au derrain 
saincte Esglise à destruction, et conunenchoient jà à 
destourber le service et les offices de saincte Esglise, 
et vouloient aucuns maintenir par leur sotie que leurs 
chansons et leurs serymonies estoient plus dignes que 
celles de TEsglise, siques on se doubtoit que celle folie 
tant ne multipliast qu'elle ne mist au bas l'Ësglise, et 
tueroient prestres et clercs pour convoitise d'avoir 
leurs biens et leurs bénéfices. 

En ce temps que ces flageleurs aloient, avint une 
grande merveille qu'on ne doibt mie oublier, car 
quant on vit que ceste mortalité et pestilence ne ces- 
soit point pour penitance que on feist, une renommée 
et voix issi dehors, et dist on que celle mortalité 
venoit des Juifs* et que les Juifs avoient jette venins 
et poisons es puis et es fontaines par l'universel 
monde, pour empoisonner toute crestienté, pour avoir 
la seignourie et l'avoir de tout le monde, par quoy 
chascun, grand et petit, fust si animé sur eulx qu'ilz 
furent tous ars et mis à mort es marches où les fla- 
gelleurs aloient par les seigneurs et les justices des 
lieux, et aloient morir tous dansans et chantans aussy 
joyeusement comme s'ilz alassent aux noces, et si ne 
se vouloient crestienner, ne pères ne mères, et ne 
vouloient souffrir leur^ enfans rechepvoir batesme 
pour prière que on leur sceust dire; ains disoient 

1. Sur les massacres des Juifs, voy. Gilles li Muisis, éd. de 
Smet, dans le Recueil des chroniques de Flandre, t. II, p. 342 
à 344. 

I 15 



226 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 11349 

qu'ilz avoient trouvé en leurs livres de prophètes que 
tantost que celle secte de flagelleurs courroit par le 
monde, toute juderie serait destruitte par feu, et 
iroient les âmes de ceulx qui morroient liement en 
leur ferme foy, en paradis ; siques tantost qu'ilz veoyent 
le feu, femmes et hommes sailloient dedens, trestout 
chantant, et y portoient leurs petis enfans pour tant 
qu'ilz se doubtoient que on ne leur ostast pour cres- 
tienner. 

Chapitre XLIL 

SOMMAIKE. 

Couronnement de Charles à Milan, puis à Rome. Mort de Jean 
de Brabant, qui laisse trois filles mariées. Arrangement rela- 
tif au Brabant. Guerre entre la Flandre et le Brabant à cause 
de Malines. Défection des communes de Bruxelles et de Lou- 
Yain qui se rendent au comte de Flandre. Le duc Wenceslas 
s*enfuit en Allemagne. Le comte reçoit la soumission des 
autres villes, sauf de Bois-le-Duc. Il relâche les otages livrés. 
Les villes commencent à regretter Wenceslas. 

Comment le duc Wimelin et le conte de Flandres 
furent en très grand débat pour la duchyé de Bror 
bant^. 

Or vueil je retourner au roy Charles, roy d'Ale- 
maigne et des Roumains, qui tout plain eut à faire 
aprez ce qu*il eut fait sa feste à Aiz et couronné sa 
jœune rayne, ainsy que vous avez ouy, car on n'a mie 
souvent veu que le roy d'Alemaigne puist demeurer 
en paix quant il veult corriger et remettre à point 

1. Ce chapitre n'a pas été reproduit par Froîssart. 




1355] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 227 

tous les meffaitz d'Alemaigne. Toutesfois, ce roy 
Charles en fit sa partie bonne jusques à tant qu'il ala 
oultre les mons, mais il luy avint ce que oncques 
n'avint à roy d'Alemaigne en devant, et pour la grande 
merveille que on en eut, le metteray je en escript. 

Sache chascun que il pourchassa si sagement, non 
obstant les fortes parties qui estoient en Toscane et 
en Lombardye, qu'il passa l'an mil CGC et LIIII en 
Lombardie, et se fit couronner à Milan par l'acord et 
consentement du seigneurs de Milan, et puis se fist 
conduire par grande compaignie et par le marquis de 
Montferrant jusques à Ronune. Là il fut couronné 
paisiblement de la tierce couronne conmie empereur, 
et rapassa tout en pays parmi Toscane et parmy Lom- 
bardye, et revint l'an LV en son royaume de Bohême 
conune droit empereur. 

En celle mesme année, qui fu la GGGLY, aprez la 
feste Saint Nicolas S trespassa le duc Jehan de Bra- 
bant, qui avoit trois filles mariées. L'aisnée^ fut 
mariée première au conte Willaume de Haynau, qui 
moru en Frise ^, et puis fu remariée à monseigneur 

i. D'après Butkens, Trophées tant sacrés que profanes du 
duché de Brabant, t. I, p. 440^ Jean III de Brabant mourut, 
non après la Saint -Nicolas, mais la veille de cette fête, le 
5 décembre. 

2. Jeanne fut mariée, en 1334, à Guillaume, comte de Hai- 
naut. Au mois de juin 1347, elle se remaria avec Wenceslas, fils 
de Jean, roi de Bohême, et de Béatrix de Bourbon. (Butkens, 
Ibid., t. I, p. 466 et 467.) 

3. Guillaume II, comte de Hainaut, fut tué à la bataille de 
Staveren, où il fut vaincu par les FHsons révoltés. Cette 
bataille eut lieu le 26 septembre 1345. (Voy. Butkens, t. I, 
p. 433. Cf. Devillers, Cartulaire des comtes de Hainaut, t. I, 
p. 255, notes 2 et 3.] 



228 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1355 

Wincelin, duc de Luxembourch, frère à Tempereur 
Charles. La seconde^ fut mariée au conte Louys de 
Flandres. La tierce' fut mariée au duc Regnault de 
Guéries. Quant le duc Jehan fut mort, le duc Winselin 
de Luxembourch et madame Jehanne, sa fenrnie, se 
trairent aux bonnes villes et au pays Brabant, et 
requirent avoir la seignourie et toute la duché de 
Brabant, comme l'aisné hoir qui avoit la fille aisnée. 
Le duc de Guéries requist aussy partie pour madame 
sa femme. 

Le pays de Brabant eut conseil, et ne vouldrent 
pas acorder à ce que le pays fiist departy^, ains firent 
convenances au duc Winselin maintes, entre lesquelles 
estoit contenu que ilz le tendroient pour duc de Bra- 
bant, tant que madame sa femme vivroit, comme 
régent du pays, et puis, aprez le trespas d'elle, alast 
le pays où aler debvroit, et offrirent grandes sonmies 
de trésors au conte de Flandres et au duc de Guéries 
pour les parties de leurs fenmies. Ce ne souffist pas 
au conte de Flandres, ains dit qu'il estoit riche assez 
et qu'il ne vendroit point les héritages de sa fenmie, 

1. Marguerite de Brabant épousa, le i"' juillet 1347, Louis II 
de Male^ comte de Flandre. 

2. Marie avait été fiancée à Renaud, duc de Gueldre, dès 
1334. Le mariage fut célébré au Bois de Vincennes en 1347. 

3. Du vivant même de Jean III, après la mort de ses fils, 
Henri (1349) et Godefroid (1351), pour sauvegarder l'indivisi- 
bilité du territoire, il avait été décidé, de commun accord par 
le duc, les villes et la noblesse brabançonne, que Jeanne, épouse 
de Wenceslas, aurait le duché, et Marie, femme du duc de 
Gueldre, et Marguerite, femme du comte de Flandre, des 
rentes assignées sur le pays. (Voy. Pirenne, Histoire de Bel* 
gique, t. II, p. 169.) 



1356] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 229 

mais il avroit son droit quant ilz pourrait ; et requist 
le duc et le pays qu'ilz voulsissent oster leurs mains 
de Malignes, qui estoit son droit héritage et que mon- 
seigneur son père avoit bien acquis à l'Esglise de 
Liège*, combien que le duc, qui mort estoit, l'avoit 
longuement maintenu et manié sans raison. 

Le duc Winselin et le pays s'esmerveillerrent dure- 
ment de ceste derraine requeste et ne furent pas con- 
seilliez du faire, par quoy très grosse guerre s'en 
ensuivy tantost aprez entre les ii pays de Flandres et 
de Brabant; et furent les u pays assemblez entour 
l'abbaye de Hafflegien^, l'ung contre l'aultre, à grand 
ost, entre le Saint Jehan et l'aoust tantost aprez, qui 
fut l'an LVL Là fut une paix traittie^ par bons et 

1. C'est le 28 mai 1333 que fiit fait le contrat de la vente de 
la ville et seigneurie de Msdines, par Tévéque et le chapitre de 
Liège à Louis, comte de Flandre, moyennant 100,000 tournois 
noirs. Le comte devait les tenir en hommage lige de Tévéché 
de Liège. (Original, Arch. du Nord, B 264, n** 6615.) Mais par 
suite de l'opposition de Jean III, duc de Brabant, elle fut 
placée en la garde du roi de France qui, par lettres du 
18 août 1334, promit qu'elle ne serait jamais remise au duc de 
Brabant, mais retournerait aux vendeurs si elle ne revenait 
pas au comte de Flandre. (Arch. du Nord, B264, n® 6867.) 
Cependant, le 5 juin 1347, Philippe VI la fit réunir au Brabant 
moyennant la restitution, à Louis de Nevers, de la somme qu'il 
avait versée à Adolphe de La Mark. (Arch. nat., J 523, n^" 14, 
14 bis et ter,) Cf. Pirenne, Histoire de Belgique , t. II, p. 20 à 
22 ; Schoonbroodt, Inventaire des chartes du chapitre de Saint- 
Lambert à Liège, n®» 596 et 597 ; de Dynter, Chronique des ducs 
de Brabant, t. H, p. 656 à 662. 

2. Abbaye d'Afflighem, dont les ruines subsistent sur le ter- 
ritoire de la commune de Hekelghem, canton d'Assche, à quatre 
lieues est de Bruxelles. (Voy. Gallia christiana, t. V, col. 36.) 

3. Jean le Bel fait sans doute allusion aux conférences qui 



230 GHRONIQUB DE JEAN LE BEL. [1356 

sages moyens, assez honnourable pour une partie et 
pour aultre, mais quant ceulx de Bruxelle furent reve- 
nus en leur ville, il leur sembla, par leur orgueil, que 
les conseilliers les eussent traittiez par trahison; sy 
firent mettre en prison tous ceulx qu'ilz pœurent 
trouver, par quoy celle pays n'ala pas avant ainsy 
qu'elle avoit esté acordée. De quoy le conte de 
Flandres et tous les Flamens se tindrent pour 
decheus, si se mirent en ost les aucuns et revinrent 
entre l'abbaye de Hafflegien et Bruxelle. Le duc 
de Brabant, messire Wincelin, estoit adoncques en 
Brabant, à grand foison de gens d'armes à Bruxelle, 
et estoient avecques luy le conte Therry de Los, le 
conte de Mons, filz au marquis de Juley , à tout grand 
quantité de chevaliers bannerès et aultres. Hz se 
mirent hors de Bruxelle, et alerrent loger aux champs 
encontre les Flamens qui n'avoient nulles gens 
d'armes, fors ceulx de Gand et aucuns aultres de leur 
pays, avecques leur seigneur. Tous ceulx de Louvaing, 
de Bruxelle et de tout le commun pays alerent logier 
aux champs avecques leur seigneur dessusdit. 

A l'endemain, ilz eurent conseil qu'ilz se combate- 
roient aux Flamens, si se trairent hors de leurs loges 
et firent leurs batailles, par grand advis, aussy firent 
les Flamens à l'encontre, qui n'avoient pas tant de 
gens de pié d'assez comme les gens de pié des Bra- 
banchons, ne la quarte partie de gens d'armes. Quant 
les batailles furent rengies d'une part et d'aultre, et 
les Brabanchons se troverent par devers les Flamens, 

eurent lieu alors à Assche. (Voy. Kervyn de Lettenhove^ Bis" 
toire de Mandre, t. m, p. 380.) 



i 



1356] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 231 

ilz les cuidoient bien desconfire. Quant ce vînt à ras- 
sembler aux Flamens, les communes de Louvaing et 
de Bruxelle toumerrent en fuite, sans cop ferir, et 
quant les seigneurs veirent la manière, ilz furent tous 
esbaubis et tournerrent aussy tous en fuite et ne ces- 
serrent de fuir tant qu'ilz furent à la ville de Bruxelle ^ . 
Le duc s'enfui à Louvaing, le conte de Los jusques en 
son pays, qui mielx mielx. Quant les Flamens veirent 
la manière, ilz les suivirent pas à pas, tous arrengiez 
jusques à la porte de Bruxelle, et fussent ens entré 
legierement, s'ilz eussent voulu, car nul ne les en gar^ 
doit. Si se logerrent es fausbours celluy jour et la 
nuit la plus grande partie. Le conte de Flandres et 
pluseurs aultres se logerrent es tentes des seigneurs 
qu'ilz avoient lessé sur les champs. Là, gaigna assez 
qui gaagnier voulut, car nul des seigneurs des Bra- 
banchons n'enporta aultre chose que ce qu'il avoit 
sur son corps, ains lesserrent tentes, harnas, pour- 
veances et tout leur bagage. La duchesse, mesmement, 
laquelle estoit à Godeberghe^, s'enfuy toute seule, et 
ne fina de chevaucher, à tout une seule chamberiere 
et ung seul varlet, jusques à Binch. 

Les bourgoys de Bruxelle qui eurent doubtance que 
les Flamens n'entrassent en la ville, et desrobassent 
leurs maisons, et enforchassent leurs filles et leurs 
femmes et ne les tuassent, eurent tous conseil l'ende- 

i. C'est de la bataille de Scheut que Jean le Bel fait le récit; 
elle eut lieu le 17 août 1356 et livra le Brabant au comte de 
Flandre. (De Dynter, Chronique des ducs de Brabant y t. III, 
p. 25 et 26. Cf. Kervyn de Lettenhove, Histoire de Flandre, 
t. III, p. 380, et Pirenne, Histoire de Belgique^ t. Il, p. 170.) 

2. Palais du duc à Bruxelles. 



232 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1356 

main de se rendre à eulx, et la ville au conte de 
Flandres, et luy promeirent qu'ilz le tendroient à sei- 
gneur contre tous et luy donneroient bonnes lettres 
et bons hostages, et vouloient qu'il s'apellast duc de 
Brabant. 

Quant ceulx de Louvaing^ entendirent ce, ilz eurent 
conseil et dirent au duc et au conte de Mons qu'ilz 
vuydassent et s'en alassent, car ilz ne pouoient là estre 
soustenus, car ilz vouloient rendre la ville au conte de 
Flandres et le vouloient tenir pour seigneur, ainsy que 
ceulx de Bruxelle avoient fait. Adoncques le duc s'en 
ala o poy de compaignie vers Diest, et l'endemain il 
s'en ala ainsy qu'il pœut en Alemaigne et par devers 
ses amis et l'empereur son frère, qui nouvellement 
estoit retourné de Ronune, ainsy que vous avez ouy, 
pour luy remonstrer sa besongne et pour requerre 
conseil, confort et aide contre les Flamens. 

Le conte de Flandres s'acorda à ceulx de Bruxelle 
et rechut leur promesse, feaulté et honmiage, et bien 
XL bourgoys souflisans, demourans en hostage pour 
tenir leur convenance, et puis entra à Bruxelle à 
grand feste. Tout ainsy firent ceulx de Louvaing, 
aprez ceulx de Aentwers, aprez ceulx de Nivelle et 
ceulx de Tillemont, et tous les aultres bonnes villes, 
fors le Bos le Duc que ne voult acorder à celle 
besongne. 

Quant le conte de Flandres eut pris toutes ses 
feaultés et hostages de poursuivir toutes ces conve- 
nances, il mist ses gens et ses garnisons par toutes 

1. De Dynter, op, cit. y t. III, p. 27, dit, en efiTct, que Louis, 
comte de Flandre, entra à Louvain sans résistance. 



i356] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 233 

ses villes ; aprez, il manda ung certain jour à tout ses 
chevaliers et escuiers du pays à Coteberghe, et tout le 
commun du pays par devant tous les conseilliers des 
bonnes villes de Flandres et de Brabant, et requist à 
chevaliers et escuiers que chascun voulsist luy faire 
feaulté et le commun du pays aussy, ainsy que avoient 
fait les bonnes villes et les conseilliers qui, là aussy, 
le requirent. Quant ilz furent conseilliez et ilz veirent 
les consaulx des bonnes villes, qui là estoient, le 
voloient, l'ung à dolent cuer, l'aultre à joyeux, chas- 
cun Tacorda. Quant ces besongnes furent faittes ainsy 
que dit est, le conte de Flandres prist ses lettres et 
rendi les ostages, de quoy il fut très mal conseillié, 
car quant les bonnes villes eurent leurs hostages, elles 
se recommencerrent à raviser et repentir de ce que 
si legierement avoient rendu le pays au conte de 
Flandres et renvoyé le duc Wincelin qu'ilz avoient 
^riz à seigneur. Par quoy il fut tel jour que le conte 
de Flandres ne fut pas bien asseur en la ville de 
Louvaing pour aucunes des communes, lesquelles 
n'estoient pas contentes de ce que leur conseilz 
avoient fait et ordonné. 

Chapitre XLIII. 

Sommaire. 

Après la bataille de Poitiers^ où Jean le Bon fut pris, le cpmte 
de Flandre alla à Paris témoigner sa sympathie au Dauphin. 
En son absence, les Brabançons firent revenir le duc Wen- 
ceslas, qui rentra en possession de Louvain et de toutes 
les autres bonnes villes que le comte de Flandre lui avait 
prises, sauf de Malines^ qui, par suite d'un accord de la 



234 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1356 

ville de Louvain et de révéque de Liège^ resta au comte de 
Flandre. 

Comment la ville de Lauvaing et les aultres bonnes 
villes prirent par commun acord le duc Winselin à 
seigneur j à V encontre du conte de Flandres ^ . 

Il advint, en ce pendant, que le prince de Galles, 
filz au noble roy Edowart d'Angleterre, desconfit et 
prist le roy Jehan de France en Poytou, assez prez de 
Poictiers, à tout son grand pouoir ou millieu de son 
royaume et l'emmena en prison à Bordeaulx, et 
avecques luy, l'ung de ses enfans et pluseurs de ses 
plus haults barons, ainsy que vous porrez ouyr. 

Quant le duc de Normendie et dalphin de Vienne, 
aisné filz du roy Jehan de France dessusdit et de 
madame £onne, fille au roy de Bohême, royne de 
France, fut retourné à Paris de celle bataille, le conte 
de Flandres, qui cuidoit estre bien seur des Braban* 
chons, chevaucha jusques à Paris pour veoir le des- 
susdit duc de Normendye, et les aultres enfans qui 
estoient retournez, pour eulx complaindre et doulou- 
ser du meschief qui estoit avenu. Mais quant les Bra- 
banchons^ veirent qu'ilz estoit eslongié du pays, ilz 
firent sçavoir à madame la duchesse et au duc Win- 
celin paisiblement que, s'ilz pouoit revenir ou païs vers 

1. Ce chapitre n'a pas été reproduit par Froissart. 

2. Jean le Bel fait allusion au coup de main d'Everard 
T'Serclaes qui, étant entré à Bruxelles, aidé de parents et 
d'amis, chassa les Flamands, le 24 octobre 1356, et rappela 
le duc de Brabant. Louvain se souleva en même temps. (De 
Dynter, op. cit., t. III, p. 28 et 29. Cf. Pirenne, op. cit., t. II, 
p. 170.) 



1356] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 235 

Louvaing à grands gens d'armes, ilz luy ouverroîent 
les portes et le recheveroient comme seigneur, quoy 
qu'ilz eussent scellé ne promis au conte de Flandres. 
Quant madame la duchesse et messire Wincelin 
[apprirent che*], ilz en furent moult joyeux ; sy pour- 
chasserrent tant au conte de Los, et au conte de Mons, 
et à grand foison d'aultres chevaliers qu'ilz eurent 
bien mille ou xif armeures de fer à ung certain jour, 
et vinrent en Brabant si tost conune ilz pœurent, et 
premièrement vers la ville de Louvaing dont la 
besongne sourdoit. En celluy temps, ceulx de Louvaing 
avoient pourchassé, par grande soubtilleté, acort 
avecques l'evesque Englebert de Liège, qui estoit allié 
au conte de Flandres avecques le conte de Namur, 
pour Taydier à jouir de la ville de Malignes, que 
l'evesque Aoust et le chappitre de Liège avoient jadis 
vendu à son père, et pour pluseurs tors et injures que 
le duc de Brabant et le pays avoient fait et faisoient 
encores à son pays de l'eveschié de Liège, par quoy 
ledit evesque avoit fait ardre en Brabant grand tas de 
villes, si conmie Hamut^, Landes et pluseurs aultres, 
et avoient les gens dudit evesque desconfit grand tas 
de Brabanchons et pris à l'entrée de Landes. Aussy 
avoit le conte de Namur ars grandement entour 
Nivelle^, Gemblous* et Jodoigne^. Si firent tant ceulx 
de Louvaing et des aultres bonnes villes de Brabant 
seans ou dyocese de Liège, que ilz recouvrèrent, par 

1. Ces mots manquent dans le manuscrit. 

2. Hannut, auj. Belgique^ prov. de Liège. 

3. Nivelles^ Belgique^ prov. de Brabant. 

4. Gembloux, Belgique^ prov. de Namur. 

5. Jodoigne, Belgique^ prov. de Brabant. 



236 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1356 

le pourchassement du conte de Los^ à Tevesque du 
Liège, toutes ses droictures, et luy promirent que ilz 
luy aideroient à jouir paisiblement et quittement, luy 
et ses successeurs; et parmy ce, ledit evesque se res- 
corda de guerrier les Brabanchons et sy laissa aler 
dormir la leaulté que il avoit au conte de Flandres. 
Ainsy passa paisiblement le duc Wincelin parmi le 
conté de Los, à tout ses gens d'armes, et ala à Lou- 
vaing, et fut recheu à seigneur, et mist ses officiers et 
justiciers à Louvaing et par toutes les bonnes villes 
paisiblement, et osta les aultres officiers mis par le 
conte de Flandres fors que à Malignes. Le conte de 
Flandres avoit tousjours grand foison de gens d'armes 
à Malignes, qui envis eussent souffert à cheulx de la 
ville faire nul meschief ou deffaulte. Si m'en vueil taire 
à tant et retourneray à la première matere. 

CHAPriRE XLIV. 

SOMMAI&E. 

Le comte de Flandre attaque le Brabant, qui est également 
dévasté par le comte de Namur. Solennité de la cour tenue 
à Metz^ en 1357, par l'empereur Charles. Il cherche à ména- 
ger la paix entre son frère Wenceslas, duc de Brabant, le 
comte de Namur et la Flandre. Refus du comte de Flandre 
de faire la paix. Alliance du Brabant et de Guillaume, comte 
de Hainaut. Avant la reprise des hostilités, ce dernier par- 
vient à ménager une trêve entre eux et à faire conclure la 
paix. 

Comment le conte de Haynau fist Vacord du conte de 

1. Cette lutte des Brabançons, aidés des comtes de Looz et 
de Mons, eut lieu, d'après de Dynter, op. cit. y t. III, p. 29, 
autour de la Sainte-Catherine (25 novembre) 1356. 



---I 



1357] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 237 

Flandres et du pays de Brabant, et comment V empe- 
reur vint tenir grande court à Mes ^ . 

Quant le conte de Flandres fut revenu de France, 
et il se trouva ainsy decheut des Brabanchons, 
moult courouchié fut, ce ne fait pas à demander. Il 
se tray tantost à Malignes et renforcha ses garnesons, 
et commencha à guerrier ceulx de Bruxelle et tout le 
commun de Brabant, car les Flamens ne pouoient 
bonnement assiegier ne charrier hors de leur pays 
pour Tyver qui estoit jà venu. Si fist ledit conte guer- 
rier et assiegier par naves et grands vasseaulx, pour 
délayer le temps jusques à l'esté que les Flamens 
pourroient hors issir, et les Brabanchons retindrent 
grand foison d'estranges souldoiers, et en mirent 
grand foison à Louvaing, à Bruxelle, à Yilvorde^ qui 
despendirent grandement et gasterrent assez de four- 
rage ou pays de Brabant. Maiz pou pouoient grever 
les Flamens ne leur pays pour les fors passages qu'ilz 
avoient à passer. Adoncques avoient grande espé- 
rance les Brabanchons sur le confort et aide de l'em- 
pereur^, qui estoit frère à messire Wincelin, lequel 

1. Ce chapitre n'a pas été reproduit par Froissart. 

2. Vilvorde, Belgique, prov. de Brabant, arr. de Bruxelles. 

3. La guerre entre le Brabant et la Flandre fut terminée 
avant le voyage de l'empereur Charles IV à Metz. Dès le mois 
de mars 1357, le duc et la duchesse de Brabant avaient déjà 
demandé son entremise à Guillaume de Bavière, comte de 
Hainaut, pour arrêter les hostilités. Sa médiation ayant été 
acceptée, il prononça sa sentence arbitrale à Ath, le 4 juin 
1357. (De Dynter, op. cit., t. III, p. 31 à 35, et Willems, De 
Brabantsche Yeesten, Gestes des ducs de Brabant, t. II, p. 543 
à 549.) 



238 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1357 

avoient pour seigneur repris, et disoient qu'il amene- 
roit si grande poissance qu*ilz se vengeroient legiere- 
ment des Flamens. Adoncques guerrioit moult dure- 
ment le conte de Namur et ardoit de jour en jour le 
pays de Brabant. 

L'evesque de Liège se tenoit coy pour les conve- 
nances qu'il avoit aux bonnes villes de Brabant, et 
quant le conte de Namur et le conte de Flandres le 
requeroient selonc les convenances de leurs alliances, 
il respondoit courtoisement que toudis feroit son deb- 
voir, mais il n'avoit pas son pays à sa voulenté ; mais 
toutesfois, il envoya son mareschal à tout gens d'armes 
pour aidier à defiFendre le conte de Namur. 

En celluy temps avint au mareschal et à aucuns de 
ses gens et du conte de Namur une belle aventure, 
car aucuns des Brabanchons issirent hors de leurs 
garnisons à pié et à cheval et voulurent ardoir et por- 
ter donmiage sur les gens dudit conte, et y avoit grand 
nombre de gens sur quoy se confioient. Le dessus dit 
mareschal, messire Bureau de Jupleu et les compai- 
gnons qui estoient avecques luy en la garneson de 
Boneffe issirent hors sur les champs et ouïrent le 
hahay, et combien qu'ilz eussent poy de gens envers 
les Brabanchons, ilz chevaucherrent avant tant qu'ilz 
veirent leurs anemis, et combien qu'il fust durement 
tart sur l'avesprié, ilz leur coururent sus baudement, 
et les desconfîrent, et en prirent à leur voulenté tant 
que le conte de Namur y reprint bien ses despens, et 
les compaignons tous y gaagnerrent assez. 

En ce temps vint l'empereur Charles en la cité de 
Mes, à grande compaignie, et avoit là fait mander 
tous les barons et seigneurs et prélats d'Alemaigne» 



1357J CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 239 

Sy en vint si grand nombre que à paine pœurent 
estre herbergiez en la ditte cité ne es fausbours. Et sy 
y tint si haulte court au jour du Noël qui fut l'an de 
grâce mil CGC et LVII, qu'on n'avoit oncques veu tenir 
si grande à roy d'Alemaigne. Et fist adoncq chascun 
des prélats et des seigneurs d'Alemaigne solenmele- 
ment son service et son office, tel que faire debvoit à 
haulte court d'empereur, selonc la guise et ordon- 
nance de l'ancien registre. Et fist l'empereur servir 
adoncq en escuelles et en hanaps de fin or. A celle 
feste vint moult noblement le duc de Normendye*, 
fîlz aisné du roy de France et filz de la seur de l'em- 
pereur, à tout grande compaignie et noble de Fran- 
çoys ; et sy y vint le cardinal de Pierregort*, légat du 
pape et de court de Ronmie. 

Adoncques disoient les gens et pensoient que l'em- 
pereur avoit fait icelle grande feste pour avoir meil- 
leur pouoir et conseil de son frère aidier, messire 
Wincelin, et que il avroit bien tant de gens avecques 
ceulx qui là estoient venu, qu'il reconquesteroit toute 
Brabant et destruiroit le païs de Liège, et toute la 
conté de Flandres, où tout vendroit à mercy. 

Ainchois que l'empereur venist à Mes, il avoit 
envoyé à l'evesque de Liège, au conte de Namur et 
à son frère grands messages pour faire trêves entre 

1. C'est le 5 décembre 1357 que Charles^ duc de Normandie^ 
quitta Paris pour aller à Metz auprès de Tempereur Charles IV 
son oncle. Il laissa comme lieutenant son frère Louis, comte 
d'Anjou. Le 14 janvier suivant^ il rentra à Paris. (Grandes 
Chroniques^ éd. P. Paris, t. VI, p. 46 et 48.) 

2. Ëlie Talleyrand, cardinal de Périgord, que le pape Inno- 
cent VI avait nommé^ en 1356, légat en France près du roi 
Jean. 



240 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1357 

eulx et pour requerre qu'ilz venissent à Mes, car ilz 
Youloient là traîttier de paix et d'acord. Adoncques 
estoit le duc Winceliu, le conte de Los, le conte de 
Mons entrez à grand foison de gens d'armes en la 
conté de Namur, siques le conte de Namur ne se vou- 
loit pas acorder à faire trêves, tant qu'on luy arderoit 
son pays, jasoit que par avant il eust plus gasté du 
pays de Brabant, siques à la requeste des messages, le 
duc se retray en son pays. Adoncques fut acordée 
une souffrance entre eulx ; mais tondis se entreguer- 
ry oient les Flamens et les Brabanchons d'aultre part. 

Quant celle grande feste de Mes fu passée, la plus 
grand partie de ces seigneurs s'en râlèrent en leur 
pays. L'empereur se vint tenir à Tret par ung grand 
temps, tondis traitant de la paix entre le duc de Bra- 
bant, son frère, l'evesque de Liège et le conte de 
Namur, siques au derrain il en fit l'acord, excepté 
entre le duc, son frère, et l'evesque, se le duc ne 
laissoit jouir paisiblement le conte de Flandres de la 
ville de Malignes et quittement, ainsy qu'il le tenoit 
de luy en fief. 

Le duc ne les bonnes villes de Brabant ne s'y vou- 
lurent pas acorder, si demoura ainsy la besongne, et 
l'empereur s'en ala sa voye sans riens faire des 
besongnes son frère, de quoy les Brabanchons furent 
grandement esbahys et perdirent toute l'espérance du 
confort de l'empereur. Si quirent acord au duc Win- 
celin, conte de Haynau, de Holande et de Zelande, et 
l'apelloit on duc Willame, conte de Haynau^, pour tant 

1. Guillaume HI, fils de l'empereur Louis de Bavière et de 
Marguerite, fille de Guillaume P', comte de Hainaut, succéda 
dans ce comté à sa mère, qui mourut le 23 juin 1356. 



i357] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 241 

qu'il estoit filz de l'empereur de Bavière et de l'aisnée 
suer du conte Willaume, qui fut tué en Frise. Si lui 
promirent grande somme de florins, et luy donnerrent 
quittement le fort chastel de Hosdeing^ et toute la 
chastelerie, si avant qu'elle s'estent. Et par ainsy, il 
s'alia avecques eulx contre le conte de Flandres, et 
jura sur le saint sacrement de leur aydier de tout son 
pouoir jusques à la fin de la guerre, de quoy tout son 
pays fut durement courouchié, car il sembloit bien 
aux Haynuiers qu'ilz compareroient toute l'aliance, 
car ilz ne pourroient mettre remède que les Flamens 
ne les ardissent et exillassent tout le pays, toutes les 
fois qu'ilz vouldroient. Si en reprindrent grandement 
leur seigneur de ce qu'il avoit si avant promis et juré 
aux Brabanchons sans leur conseil, et leur conseil- 
lerrent qu'il se voulsist entremettre de traittier et 
faire la paix entre les Flamens et les Brabanchons, 
ainchoys qu'il commenchast à guerrier ne à faire def- 
fiance ; siques par leur conseil et enhortement il s'en- 
tremit de traittier de l'acord, et traitta tant d'ung 
costé et d'aultre, que les n seigneurs et les u pays de 
Flandres et de Brabant se mirent du tout sur luy, et 
promirent par leurs scellez qu'ilz tendroient et tenir 
vouldroient ce qu'il en diroit et ordonneroit ; siques 
soubs ce, fut accordée une souffirance et abstinence 
entre eulx, dedens laquelle il debvoit prononcer son 
dit ; et disoit on adoncques que la besongne estoit si 
traittie que chascune des parties sçavoit bien ou assez 
prez ce qu'il en diroit. 

Quant ce vint au jour que il debvoit prononcier son 

1. Heusden-lez-Gand, Belgique, prov. de Flandre orientale. 
I 16 



242 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1357 

dit, il fist venir les parties et les deux seigneurs entre 
les n pays et prononcha son dit par escript, qui fut tel 
conune il s'ensieut^, c'est assavoir : que le conte de 
Flandres seroit sire de Malignes et de toutes les 
appartenances, quittement et ligement, comme de son 
bon héritage, et le tendroit de l'esglise de Liège en 
fief avecq Granmont et Bornehem, aprez qu'il seroit 
sire ligement de la ville d' Aentwers, et pour la part de 
madame la contesse, sa fenrnie, pour la succession de 
son père, qui mort estoit. Âprez, il dit que le conte 
de Flandres et ses hoirs seroient ducs de Brabant 
aprez le trespas de madame Jehenne, duchesse de Bra- 
bant adoncques, se elle aloit de vie à trespas sans 
hoir, et se pouoit le conte de Flandres, parmi ce, 
appeller et faire escrire duc de Brabant et conte de 
Flandres, se il luy plaisoit. Et parmi ceste prononcia- 
tion debvoyent tous prisonniers estre quittes, et tous 
aidans, d'une part et d'aultre, râler à leurs biens quit- 
tement, et toute maie amour pardonner, et qui plus y 
avoit mis plus y avoit perdu. Ainsy furent les Braban- 
chons à grands despens durement blechiez, gastez, et 
départis et déboutez de leur honnour, pour l'orgueil 
des bonnes villes, lesquelles en devant ne honnou- 
roient ne leur seigneur ne aultre. Et pour ce que la 
première paix ne leur souffist mie, la quelle estoit 
grandement plus honnourable, et pour eulx et pour 
leur seigneur plus proffitable, ce pœut on veoir aper- 
tement, quant ainsy furent départis, qu'ilz eurent 
perdu la ville d' Aentwers, par tant qu'ilz vouloient 

1. Paix d'Ath conclue le 4 juin 1357. (De Dynter, op, cit., 
p. 31 à 35, et De Brabantsche Yeesten, t. II, p. 543 à 549.) 



i 



1358] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 243 

détenir la ville de Malignes à tort, et déshériter le 
conte de Flandres et l'esglise de Liège par leur orgueil 
et oultrage. Si m'en tairay à tant, et revendray, quant 
j'avray loisir, à la gentile hystoire du roy d'An- 
gleterre. 

GflAPrmE XLV. 

SOMMAIBE. 

Guillaume, comte de Haînaut, étant devenu fou, le gouyerne- 
ment de ce pays est remis entre les mains de son frère le 
duc Albert. 

Comment le conte Willaume de Haynau entra en 
frenesye et perdy sens et mémoire * . 

Mais ainchois, vouldray je dire qu'il avint à ce duc 
Willaume de Bavière, conte de Haynau, de Holande et 
de Zelande. Sachiez qu'il estoit grand et jœune, fort, 
noir et legier et plus apert de son corps que nul de son 
pays, et avoit à fenune la fille du prœu et vaillant 
duc de Lancaste, et estoit de si desguisée manière et 
si estrange qu'il ne daignoit ains saluer ne encliner 
aucunement comme grand prince, et ne prenoit solas 
à dame ne à damoiselle, en feste n'aultrement, et ne 
creoit nul especial conseiller, fors que ung tout seul 
que on appelloit maistre Therry ; et si ne pouoit on 
sçavoir parfaittement quant on estoit bien en sa grâce 
ou non. Dont il avint au derrain, et assez tost aprez 
qu'il eust fait l'acord entre le conte de Flandres et le 

1. Ce chapitre n'est pas reproduit dans Froissart. 



244 GHRONIQUB DE JEAN LE BEL. [1358 

duc de Brabant, qu'il perdit sens entièrement S et luy 
convint lier piez et mains le plus du temps, et furent 
depuis les deux pays, Haynau et Holande, gouverné par 
madame sa fenmie, qui n'en eut oncques enfant, et 
au derrain par son frère maisné le duc Aubert. 

Chapitre XL VI. 

SOMMÀIBE. 

Mort de Jean HI, duc de Bretagne, au retour de Tournai. 
Droits de Jean de Montfort et de Charles de Blois au duché 
de Bretagne. Immédiatement après la mort du duc, Jean de 
Montfort va à Nantes recevoir le serment de fidélité des 
habitants, puis de là se rend à Limoges, où il s'empare du 
trésor que son frère y avait amassé. Fêtes de Nantes. Le 
comte de Montfort assiège et prend Brest, Rennes, Henne- 
bont, la Roche Piriou, le château d'Auray, la Forest, 
Carhaix. Après avoir ainsi conquis toute la Bretagne, il va 
en Angleterre, fait hommage du duché à Edouard III, puis 
revient à Nantes. 

Comment le conte de Montfort saisi le pays de Bretaigne 
aprez le trespas du duc son frère de par mère seule- 
ment et trouva grand trésor à Lymoges^. 

Or ay je pris ung petit de loisir ; si retourneray à la 

1. Guillaume III, qui avait hérité du comté de Hainaut à la 
mort de sa mère (23 juin 1356], tomba en démence peu après 
avoir prononcé la sentence arbitrale d'Ath entre la Flandre et 
le Brabant; au commencement de 1358, on dut renfermer au 
château du Quesnoy, où il resta jusqu'à sa mort. (De Dynter, 
op. cit., p. 35. Cf. Pirenne, Histoire de Belgique, t. II, p. 168.) 

2. Cf. Froissart, éd. Luce, t. II, p. 86 ligne 9 à p. 102 § 145; 
Variantes, p. 265 à 298. Les manuscrits d'Amiens et de Rome 
donnent plus de détails que la première rédaction et que Jean 



4341] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 245 

noble hystoire du gentil roy Edowart d'Angleterre et 
la reprendray où je [la] laissay, ce fut à la départie 
de son siège de Tournay, qui fiit l'an de grâce mil CGC 
et XL ou moys d'aoust^ Et fut faitte la départie par 
trêves, lesquelles furent adoncq acordées entre les 
n roys, et onques ne fut bien tenu l'acord, mesme- 
ment entre ceulx de loingtaines parties de Gascongne, 
de Thoulousain, de Xantonge et des aultres loingtains 
pays, que toudis ne guerriassent ceulx de la partie 
du roy de France à ceulx de la part au roy d'Angle- 
terre, et souvent gaaignerrent villes et fors chasteaulx, 
les ungs sur les aultres, et avenoyent souvent grands 
fais et proesses d'armes, dont vous orrez puis aprez 
recorder. 

Si est à sçavoir que, quant les trêves furent acor- 
dées et scellées devant Tournay, tous les seigneurs et 
toutes manières de gens se deslogerrent d'une part et 
d'aultre, et râla chascun en sa contrée; le roy Phi- 
lippe de France et les barons et les seigneurs s'en 
alerrent à Paris* et là se départirent, et râla chascun 
en son pays. Entre les aultres, le duc de Bretaigne, 
qui avoit esté en l'ost entre les Françoys plus grosse- 
ment que nul des aultres princes, s'en ala par devers 

le Bel sur les droits respectifs de Jean de Montfort et de 
Charles de Blois au duché de Bretagne, sur les sièges de Brest 
et de Rennes, sur les prises d'Hennebont^ de Vannes, de Jugon, 
de Josselin, etc., et sur le voyage du comte de Montfort en 
Angleterre, auprès d'Edouard III, pour lui faire hommage de 
la Bretagne. 

1. Edouard III leva le siège de Tournai le 27 septembre. 
(Déprez, les Préliminaires de la guerre de Cent ans, la Papauté, 
la France et V Angleterre, p. 346.) 

2. Cf. Chronique normande, p. 48. 



246 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [l^i 

son pays et luy prist maladie si grande qu'il trespassa 
de ce siècle y ainchois qu'il fust en my chemin de son 
pays ^ y de quoy ce fut grand donunage, car grandes 
guerres et destructions de gens, de villes, de chas- 
teaulx en avindrent puis aprez, si comme vous orrez. 
Et pour chascun mielx infourmer conmient tous ces 
maulx avindrent, j'en conteray une partie, ainsy que je 
le sçay et que j'en ay enquis et ouy dire à ceulx qui 
ont esté où je n'ay mie esté. 

Cil duc, dont je ne sçay le nom, il n'avoit oncques 
eu enfans de la duchesse^, ne aussy n'avoit nulle espé- 
rance d'en avoir, et avoit ung frère de par sa mère, 
qui avoit esté xemariée, qu'on appelloit le conte de 
Montfort^, qui lors vivoit et avoit à fenune la seur du 

1. Jean III, duc de Bretagne, mourut à Gaen le 30 avril 
1341. (A. de la Borderie, Études historiques bretonnes y 2^ série, > 
p. 54, et Hist, de Bretagne, t. III, p. 408.) 

2. Jean III avait épousé successivement : 1^ en 1298, Isa- 
belle de Valois, fille de Charles de Valois; elle mourut sans 
doute en 1303. Voy. Jos. Petit, Charles de Valois, p. 240. 
2<> En 1310, Isabelle de Gastille, fille de Sanche IV, roi de Cas- 
tille et de Léon; elle mourut le 24 juillet 1328. 3*^ Le 21 mars 
1329, Jeanne de Savoie, fille d'Edouard, comte de Savoie, 
morte le 29 juin 1344. Aucune de ces femmes ne lui donna de 
postérité. 

3. Jean de Montfort était, non pas comme le dit Jean le Bel, 
frère par mère, mais frère par père de Jean III. Arthur II avait 
en effet épousé, en 1275, Marie de Limoges, qui mourut en 
1291, après lui avoir donné trois fils : Jean, Gui et Pierre. En 
1294, il épousa en secondes noces Yolande de Dreux, fille de 
Robert FV, comte de Dreux, et unique héritière de Jean, 
comte de Montfort-FAmauri, qui avait été déjà mariée en 1285 
au roi d'Ecosse Alexandre III. Cette deuxième femme lui 
donna cinq filles et un fils, Jean, comte de Montfort. L'erreur 
commise par Jean le Bel et répétée par Froissart semble, sui- 



\ 



4341] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 247 

conte Loys de Flandres*. Cil duc avoit eu ung aultre 
frère germain de père et de mere^ qui trespassé 
estoit, et en estoit demeurée une petite fille, laquelle 
le duc son oncle avoit mariée à messire Charles de 
Bloys, le maisné fîlz au conte de Bloys de la seur au 
roy Philippe de France^ qui adoncques estoit, et lui 
avoit promis la duchié de Bretaigne aprez son décès, 
pour tant qu'il se doubtoit que le conte de Montfort 
son frère n'y voulsist clamer droit par prochaineté 
aprez son décès, jasoit ce qu'il ne fust pas son frère 
germain^. Il sembloit audit duc que la fille de son 
frère germain debvoit estre, par raison, plus prochaine 
d'avoir le duchié aprez son trespas que le conte de 
Montfort son frère, qui n'estoit pas extrait de l'estoc 
de Bretaigne. Et, pour tant qu'il avoit tousjours 
doubté que ledit conte de Montfort ne pourchassast 

vant M. de la Borderie [Hist. de Bretagne y t. III, p. 415 et 
suiv.), avoir son origine dans les légendes répandues par le 
parti de Charles de Blois, au moment de l'ouverture de la. suc- 
cession de Bretagne, pour faire exclure Jean, comte de Mont- 
fort, de cet héritage. 

1. C'est en 1329 que Jean de Montfort avait épousé Jeanne 
de Flandre, fille de Louis de Flandre, comte de Ne vers, et de 
Jeanne, comtesse de Rethel. 

2. Ce frère était Gui, comte de Penthièvre, mort en 1331, et 
qui, de son mariage avec Jeanne, comtesse de Goëlo, morte en 
1327, avait eu Jeanne, comtesse de Penthièvre, mariée en 1337 
à Charles de Blois. 

3. Charles était fils de Marguerite, sœur de Philippe de 
Valois, et de Gui de Châtillon, comte de Blois. 

4. Jean III cherchait par tous les moyens à écarter Jean de 
Montfort du trône de Bretagne. Voy. de la Borderie, Hist. 
de Bretagne, t. III, p. 400 à 408. Il eut même la pensée, en 
1334, de céder la Bretagne après sa mort au roi de France. 
[GuilL de Nangis^ éd. Géraud, t. Il, p. 144-145.) 



248 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1341 

le droit de la jœune niepce par sa poissance aprez son 
décès, le maria il audit messire Charles de Bloys, à 
celle entente que le roy Philippe, qui estoit son oncle , 
luy aidast mielx et plus voulentiers à garder son droit 
contre ledit conte de Montfort, s'il y vouloit rien entre- 
prendre. Si avint ce que le duc avoit toudis doubté, 
car si tost que ledit conte sceut qu'il estoit trespassé 
sur le chemin de Bretaigne, il tray tantost à Nantes^, 
qui est le chief et maistresse cité de Bretaigne, et fist 
tant aux bourgoys et à ceulx du pays qu'il fut recheu 
à seigneur conune le plus prochain du duc son frère, 
qui trespassé estoit, et lui feirent tous feaulté et hom- 
mage conune à leur seigneur. 

Quant il eut pris la feaulté des bourgoys de Nantes, 
des seigneurs et du pays entour, il et madame sa 
fenune, laquelle avoit bien cuer d'omme et de lyon, 
eurent ensemble conseil qu'ilz tendroient une grand 
court et feste solemnele à Nantes, et manderoient 
tous les barons et les conseilliers des cités et du païz 
qu'ilz venissent à celle feste pour luy faire hommage 
et feaulté ; adoncques ilz envoyerrent grands messages 
par toutes les citez et les villes du païz. 

Ce pendant, il se parti de Nantes à grand foison de 
gens d'armes et s'en ala vers la bonne cité de Limoge, 
car il sçavoit que le grand trésor* que son frère avoit 

1. D*après la Chronographiay t. Il, p. 167, Jean de Mont- 
fort, à la tête de deux cents hommes d'armes, vint en Bretagne 
pour saisir le duché. 

2. En plus de ce trésor, nous voyons, par un acte du 
15 juin 1341, que Jean III avait encore un autre dépôt d'argent 
dans la sacristie de la cathédrale de Nantes. (Rymer, op. cit., 
Record édition, t. II, IP partie, p. 1164. Cf. A. de la Borderie, 
Études historiques bretonnes, 2^ série, p. 60 à 62.) 



1341] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 249 

amassé estoit là. Il fut recheu en la cité grandement, 
aussy y entra il à grand bobant. Si luy firent tous 
ceulx de la ville hommage et feaulté comme à leur 
seigneur, et luy fut tout ce grand trésor délivré par 
le grand acord qu'il eut avecques les bourgoys*, et 
par grands dons, et par grandes promesses qu'il leur 
fît. Aprez ce qu'il eut tant séjourné comme il luy 
pleut, il se parti à tout le grand trésor et revint à 
Nantes. Là, madame sa femme estoit, qui eut grand 
joye de ces nouvelles. Sy demourerent à Nantes 
grandes festes menans jusques au jour que celle grand 
court debvoit estre tenue. 

Quant le jour fust venu, et nul n'y venoit pour 
mandement qui fait leur fust, fors ung seul chevalier 
qu'on appelloit messire Henry du Lyon^, noble honmie 
et poissant, ledit conte de Montfort et madame sa 
fenune furent grandement couroussez et esbahys. Ilz 
firent leur feste par trois jours des bourgoys de 
Nantes et des bonnes gens de là entour, si eurent 
grand despit de ceulx lesquelz n'estoient daignié venir 
à leur mandement. Si eurent conseil entre eulx de 
retenir souldoiers à pié et à cheval tous ceulx qui 
venir vouldroient et de partir ce grand trésor, affin 
qu'ilz venissent à leur intention et pour contraindre 
tous rebelles de venir à merchy. A ce conseil s'acor- 
derent tous ceulx qui là furent, chevaliers, clercs, 
bourgoys, ungs et aultres, et furent retenus de soul- 
doyers de tous costés, largement paiez, tant qu'ilz en 

1. La Chronographia, t. II; p. 167, fait un récit identique à 
celui de Jean le Bel de la venue de Jean de Montfort à Li- 
moges, ainsi que d'une partie de cette expédition de Bretagne. 

2. C'est Hervé de Léon. 



250 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1341 

eurent grand foison et à cheval et à pié, nobles et 
non nobles. 

Quant ledit conte de Montfort vit qu'il eut gens à 
pyé et à cheval en grand nombre, il eut conseil d'aler 
conquerre par force ou par amours tout le païz et 
destruire tous rebelles à son pouoir. Si issi hors de 
Nantes et se tray premièrement vers ung chastel moult 
fort, qui siet d'ung costé sur la mer, et l'appelle on 
Brait ^ et en estoit garde et chastellain ung gentil 
chevalier qu'on appelloit messire Garnier de Glichon *, 
cousin au duc qui mort estoit, et cousin à messire 
Olivier de Glichon, ung noble chevalier et ung des 
plus haults barons de Bretaigne, lequel Philippe roy 
de France fist puis aprez villainement decoler à Paris ^ 
par souspechon de trahison, dont toutes gens luy en 
sceurent mal gré, et tenoient le chevalier mort sans 
coulpe, et tenoient que le roy l'avoit fait mielx morir 
pour avoir ses héritages que aultrement. Ainçoys que 
ledit conte venist à Brait, il avoit si contraint ceulx 
du plat pays que chascun le suivoit à pié ou à cheval, 
siques il avoit si grahd ost que merveille. Quant il 
fut devant le chastel de Brait à tout son ost, il fist 
appeller le chevalier dessusdit, monseigneur Garnier 
de Glichon, par messire Henry de Lyon, et luy requist 
qu'il voulsist obéir à luy et rendre la fortresse conmie 

1. Brest. 

2. Dom Lobineau (Hist. de Bretagne, t. I, p. 312] et 
dom Morice (Ibid., t. ï, p. 246) le nomment, on ne sait pour- 
quoi; Gautier, car la Chronographia^ t. H, p. 169, lui donne 
aussi le prénom de Garnier. 

3. Olivier de Clisson fut exécuté le 2 août 1343. Voy. Frais- 
sart, éd. Luce, t. El, p. ix et x. 



1341] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 251 

au duc de Bretaigne. Le chevalier respondi qu'il n'es^ 
toit point conseillié de ce faire, et qu'il n'en feroit 
riens, et ne le tendroit à seigneur, s'il n'avoit mande- 
ment et enseignes du seigneur à cui il debvoit estre 
par droit. Adonq se retray ledit conte et deffya le che- 
valier et ceulx du chastel. 

A l'endemain, aprez la messe, il commanda que 
chascun s'armast et fist le chastel assiegier, et le che- 
valier, messire Garnier de Clichon, aussy se mit nota- 
blement en ses deffenses, et avoit bien avecques luy 
m^ combatans bien armez, et en prist bien XL des 
plus hardis, [et s']en vint hors du chastel jusques aux 
barrières pour deffendre, s'il peust, que les batailles 
ne s'i fichassent. A ce premier assault il y eut grand 
hustin, et durement y tira on, et frapa de costé et 
d'aultre, et y en eut de morts et de navrez, et y fist 
ledit chevalier moult de beaulx faitz d'armes, et tant 
qu'on le doibt bien tenir à prœu. Mais, au derrain, 
sourvint si dur et aspre assault, et le conte le pressa 
si durement que il gaaigna les barrières et se reti- 
rèrent vers la fortresse à grand meschief, et le che- 
valier, qui tant preux estoit, rescouoit et deffendoit 
ses gens le mielx qu'il pouoit et les mettoit à sauveté 
dedens la porte. 

Quant ceulx qui estoient sur les portes veireni le 
meschief, ilz eurent paour de perdre le chastd, si 
laisserrent avaler la herche du pont et endaireot te 
chevalier dehors et aucuns des compaignon» qiiî 
forment se combatoient à ceulx de debor». Là ftit te 
vaillant chevalier durement navré et tous s« comp^i- 
gnons, ne oncques ne se voulut rendre pour request^ 
que on luy sçeut faire. Quant [ceux] do chastel vcirent 



252 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1341 

le meschief où le chevalier estoit et comment il s'ef- 
forchoit de soy deffendre, ilz trairent grosses pierres 
en telle guise que les assaillans se retrairent arrière, 
et lors levèrent ung poy la herche ; si rentra le che- 
valier moult durement blechié et navré dedens le 
chastel et aucuns de ses compaignons, et les assail- 
lans se retrairent à leurs loges forment traveilliez et 
navrez. 

Le conte de Hontfort, grandement couroussé de ce 
que le chevalier luy estoit ainsy eschapé, l'endemain 
fist faire engins et instrumens pour assaillir la for- 
tresse, et dist qu'il ne se partiroit ne pour bien ne 
pour mal, tant qu'il l'eust à sa volenté. Au tiers jour, 
il entendi par ung espie que le bon chevalier messire 
Gamier de Glichon estoit mort. Si commanda que 
chascun s'armast pour recommencier l'assault. Adonc- 
ques, ilz reconmiencherrent l'assault moult vigoureu- 
sement, et le conte fist traire avant aucuns instrumens 
qui faitz estoient pour jetter dedens les fossez pour 
venir aux murs du chastel. Geulx de dedens se def- 
fendoient durement de lancher pierres et jetter feu et 
pos plains de chaulx, siques le hustin dura entour 
heure de midi. Adoncques leur fist le conte requerre 
qu'ilz se voulsissent rendre et le tenir à seigneur, et il 
leur pardonneroit son mal talent, si fist lors cesser 
l'assault. Au derrain, quant ilz furent longuement con- 
seillié, ilz se rendirent de plain accord audit conte, 
sauves leurs corps, leur membres, leur avoir. Adonq 
entra le conte dedens le chastel de Brayt à poy de 
gens, et recheut l'ommage de tous ceulx de la chas- 
tellerie, et y mist ung chevalier dont moult se fioit, 
pour chastellain, puis il retourna à ses tentes. 






1341] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 253 

Quant ledit conte fiit revenu entre ses gens et il eut 
establi ses gardes ou chastel de Brayt, il eut conseil 
qu'il se trairoit vers la cité de Rennes qui estoit assez 
prez de là. Si tira celle part, et partout où il passoit 
il faisoit toutes manières de gens rendre et faire 
feaulté à luy, et emmenoit avecques luy tous ceulx qui 
se pouoient aydier pour renforcer son ost, et ilz ne 
l'osoient refuser pour doubtance de leurs corps. Quant 
il fut venu à la cité de Rennes, il fit tendre ses tentes 
et mettre ses loges tout autour, et quant ceulx de la cité 
veirent si grand ost, ilz firent grand semblant de eulx 
defiendre. Ilz avoient ung gentil chevalier avecques 
eulx, prœu et hardi, qui demouroit assez prez de là. 
Si l'avoient esleu pour leur jchief et gouverneur, et 
l'apelloit on messire Henry de Pennefort*. Si avint 
ung jour que il eut en volenté de destourber les gens 
de l'ost, mais qu'il eust compaignie; si pourchassa 
tant qu'il eut if hommes de bonne volenté, et issi 
hors de la ville paisiblement à l'albe du jour et se 
fery en ung des costez de l'ost, et abasti tentes et 
loges, et en tua aucuns. Adoncques sourdi ung grand 
cry parmy l'ost, si s'arma chascun et se commencha à 
deflfendre. Droit à ce point repairoit ung chevalier qui 
avoit fait le guet par devers l'ost à toute sa compai- 
gnie, si ouit le cry et le hahay, et tantost fery des 
espérons pour tirer celle part ; sy rencontra le cheva- 

1. C'est Henri de Spinefort, qui appartenait à une noble et 
ancienne maison de Bretagne (diocèse de Vannes, paroisse de 
Languidic, auj. Morbihan, arr. de Lorient, cant. d'Hennebont). 
Cf. Froissart, éd. Luce, t. H, p. xxxiv, note 1. Sur Tattaque et 
la prise de Rennes, cf. Chronographia (t. Il, p. 170 à 173), qui 
donne plus de détails que Jean le Bel. 



254 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [i34i 

lier qui tiroit vers la cité et lui coimit sus moult vigou- 
reusement, et y eust très fort hustin. Geulx de l'ost 
aussy venoient courant aprez, et quant ceulx de la 
ville virent que les aultres venoient en sy grand 
nombre, ilz se trairent à la ville, voire ceulx qui 
pœurent, car il y en demeura assez de mors et de 
pris, et y fut mesmement pris messire Henry de Pen- 
nefort et amené par devant le conte de Montfort, qui 
moult voulentiers le vit. 

Quant chascun se fiit retiré, le conte eut conseil 
qu'il envoieroit le chevalier prisonnier devant la cité 
et leur feroit requerre qu'ilz se voulsissent rendre et 
luy faire feaulté conune à leur seigneur, ou il feroit 
pendre le chevalier devant leur porte, pour ce qu'il 
avoit entendu que le chevalier estoit grandement amé 
de tout le commun de la ville. Ainsy fut fait que avisé 
fut. Quant ceulx de la ville entendirent la requeste et 
virent le chevalier qu'ilz amenoient à tel meschief, ilz 
en eurent grande pitié; si se mirent à conseil pour 
aviser qu'ilz respondroient sur celle requeste, et furent 
en grande discension, car le commun amoit très bien 
le chevalier et en avoit très grande compassion, et 
avoient petite pourveance; et les grands bourgoys, 
qui estoient très bien pourveus, ne s'i vouloient accor- 
der. Si multiplia la dissencion si grandement que les 
grands bourgoys se tirèrent tout d'une part et dirent 
tdut hault que ceulx qui estoient de leur accord se 
traissent par devers eulx, et tant s'en trayt par devers 
eulx qu'ilz furent bien n" de leur accord. Quant les 
aultres communes veirent ce, ilz se conmiencherrent 
à esmouvoir et crier durement sur les grands bour- 
goys, disans laides paroUes et vilhines, et au derrain 



1341] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 257 

chastelaÎD ung gentil chevalier qu'on appelloit mes- 
sire Geffroy de Malatrait, et avoit à compaignon ung 
aultre chevalier qu'on appelloit messire Yvon de 
Tiguri * . Il fit II fois assaillir le chastel pour sçavoir se 
on y pourroit rien esploitier, mais quant il vit qu'il 
n'y pourroit guère gaagnier, il s'acorda à une trêve 
pour parlementer par le conseil de messire Henry de 
Lyon, qui là estoit et avoit esté tousjours avecques 
luy depuis la feste qu'on avoit fait à Nantes. Ces 
II chevaliers, messire Geffroy de Mallatrait et messire 
Yvon de Tigury, vindrent aux barrières parlementer 
au conte de Montfort et audit messire Henry longue- 
ment. Au derrain, ilz s'acorderrent si bien qu'ilz 
devindrent bons amis, et firent les ii chevaliers hom- 
mage et feaulté au conte, et demourerent chastelains 
et gardiens dudit chastel et gouverneurs du pays de 
par le conte. Aprez se parti le conte et ala à ung 
aultre chastel assez prez de là qu'on appelle la Forest^. 

1. Yves de Trésiguidi. Nous voyons par des lettres du 
j[er février 1342 (n. st.), de Robert Bertrand, maréchal de 
France, et du Galois de la Balme, maître des arbalétriers, 
lieutenants du roi en Bretagne, avec Henri de Malestroit, 
maître des requêtes, que tous pouvoirs sont donnés à ce der- 
nier pour traiter avec Geoffroi de Malestroit, Yves de Trési- 
guidi, le sire de Pont-Labbé, Tanguy du Châtel, Guillaume de 
Comouailles, Alain de Kermenou et Hervieu, sire de Nevez, 
qui soutenaient encore le parti de Jean de Montfort. (Arch. 
nat., 1241», n*»« 37 et 38, et D. Morice, Histoire de BretagnCy 
Preuves, t. I, col. 1430.) 

2. Froissart désigne cette localité sous le nom de Goy-le- 
Foriest (éd. Luce, t. II, p. 99), et M. Luce, suivant en cela 
Ogée et Albert le Grand, identifie ce lieu avec la Forest (Finis- 
tère, arr. de Brest, cant. de Landemeau). [Ibid,y p. xxxiv, 
note 6.) M. de la Borderie [Hist, de Bretagne^ t. III, p. 426, 

I 17 



258 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [4341 

Cil qui en estoit chastelain vit bien que le conte av<Ht 
ung très grand ost et que la resistence luy pourroit 
bien tourner à meschief, siques par le conseil et 
enhortement de messire Henry de Lyon, à cui il estoit 
amy et avoit esté son compaignon en Guernade et en 
aultres pays, il s'acorda audit conte et luy fît hom- 
mage et feaulté, et demoura chastelain de par ledit 
conte. 

Tantost le conte se parti et ala par devers GraaysS 
bonne ville et bon chastel ; dedens estoit ung evesques 
qui seigneur en estoit. Cil evesque estoit oncle audit 
messire Henry, siques par le conseil et amour de luy 
il s'acorda audit conte et le congnut à seigneur jusques 
à tant que vendroit aultre, qui plus grand droit mons- 
terroit à la duchié de Bretaigne. 

Pour quoy vous en feroye plus long compte? En 
celle manière conquesta ce conte de Montfort tout le 
pays et se fîst obéir et appeller duc de Bretaigne, puis 
s'en ala à ung port de mer qu'on appelle Grendo*, et 
départi toutes ses gens, et envoya par les fortresses, 
et se mit en mer et naga tant qu'il vint avecques 
XX chevaliers^ au noble roy Edowart, qui luy fîst 

note 1) fait remarquer que ce château^ appartenant alors à 
Hervé de Léon, partisan de Montfort, il n'y avait point à le 
conquérir, et il propose de l'identifier plutôt avec la Forêt 
(Morbihan, arr. de Vannes, comm. de Grandchamp), localité 
qui était tombée dans le domaine ducal sous Jean le Roux, avec 
la terre de Lanvaux, dont le château de la Forêt faisait partie. 

1. Carhaix, Finistère, arr. de Châteaulin. 

2. Selon M. Luce (éd. Froissart, t. II, p. xxxvi, note Ij, la 
localité ainsi désignée serait Redon. 

3. Jean de Montfort avait commencé par envoyer deux plé- 
nipotentiaires en Angleterre, Olivier de Geatfayn et Bernard 



1344] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 259 

grande feste*. Ledit conte fut si conseillié qu'il releva 
la duchié de Bretaigne du roy d'Angleterre et le roy 
en eut grande joye^. Si luy promit à garder et garan- 
tir et aidier à defifendre son pays, et luy donna grands 
dons et grands joyaulx au départir et à toute sa com- 
paignie, puis se remist ledit conte en mer et tant naga 
qu'il arriva en la cité de Nantes ; là il trouva la con- 
tesse sa femme qui le rechut à grand joye. 

Si me tairay ung poy d'eulx et parleray de messire 
Gharlon de Bloys qui debvoit avoir la duchié de Bre- 
taigne de par sa femme, ainsy comme vous avez ouy. 

de Guignan. Ceux-ci s'apprêtaient à retourner en Bretagne en 
octobre 1341. (Mandement d'Edouard HI aux baillis de Sou- 
thampton pour procurer des navires aux deux envoyés bretons, 
Record Office, Almain Rolls, n<> 8, m. 7 dorso, 7 octobre 1341.) 

1. M. J. Lemoine, dans son édition de la Chronique de 
Richard Lescot, p. 55, note 1, met en doute le voyage de Jean 
de Montfort en Angleterre, parce qu'Edouard III avait envoyé, 
le 22 juin 1341, Gauvain Corder et Richard Swasham en 
Bretagne pour s'entendre avec lui. Mais rien ne prouve que 
Jean de Montfort n'y alla pas après cette date. Une lettre 
d'Edouard, du 24 septembre 1341, par laquelle il donne à Jean 
le comté de Richemond, avec toutes ses dépendances, pour le 
dédommager du comté de Montfort, que Philippe VI avait con- 
fisqué (Rymer, op, cit., p. 1176), dit très bien qu'un traité 
d'alliance fut conclu entre eux, Jean le Bel et Thomas Wal- 
singham (éd. H.-Th. Riley, p. 253), qui parle aussi de l'hom- 
mage rendu par J. de Montfort à Edouard, confondirent sans 
doute ce traité avec l'hommage du duché qu'il ne semble pas 
avoir fait. Cf. de la Borderie, Hist. de Bretagne, t. III, p. 430, 
et Études historiques bretonnes, 2* série, p. 76-77. 

2. Adam de Murimuth (p. 121) dit bien qu'on offrit à 
Edouard III d'être le suzerain de la Bretagne. * 



260 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1341 

Chapitre XLVn. 

Sommaire. 

Charles de Blois se plaint à Philippe VI de l'usurpation de 
Jean de Montfort. Philippe VI cite ce dernier devant la cour 
des pairs; il vient à Paris, mais s'enfuit sans attendre le 
jugement. L'armée, pour reconquérir la Bretagne, s'assemble 
à Angers. Siège et prise de Chantoceaux. Sac de Garquefou. 
Siège de Nantes. Les bourgeois livrent la ville ; le comte de 
Montfort est fait prisonnier et envoyé à Paris. Sa femme 
réconforte ses partisans et vient à Hennebont. 

Comment messire Charles de Bloys ala en Bretaigne et 
reeonquist par sa puissance grande partie du pays 
et prist le conte de Montfort ^ • 

Messire Charles de Blois, qui tenoit avoir à femme 
le vray hoir de Bretaigne, entendi comment le conte 
de Montfort conqueroit le pays. Si s'en vint à Paris 
complaindre à son oncle le roy Philippe. Le roy eut 
conseil avecques les xii pers ; si ordonnerrent et con- 
clurrent que ledit conte seroit mandé et ajourné par 
ung certain message, à certain jour, pour ouir ce qu'il 
vouldroit respondre^. Ainsy fut fait, ledit conte fut 

1. Cf. Froissart, éd. Luce, t. II, p. 102 § 145 à p. 116 § 151; 
Variantes, p. 298 à 324. Les manuscrits d'Amiens et de Rome 
donnent beaucoup plus de détails que Jean le Bel et que la 
première rédaction de Froissart sur l'entrevue de Jean de 
Montfort et de Philippe VI, sur son départ de Paris, sur la 
composition de l'armée française, sur les sièges de Chantoceaux 
et de Nantes et sur la capture de Jean de Montfort. 

2. Voy., Arch. nat., J241", n**» 44 et 44 *w, l'exposé des 
droits de Jean de Montfort au duché de Bretagne contre 
Charles de Blois. Cf. D. Morice, Hist, de Bretagne, Preuves, 
t. I, col. 1415 à 1421, qui en a publié un extrait. 



I34i] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 261 

mandé et adjourné souffisaument, et fut trouvé en la 
cité de Nantes grande feste démenant, et fist grande 
joye aux messages par semblant, mais il eut diverses 
pensées ainchoys qu'il ottroyast d'aler au mandement 
du roy à Paris. Toutesfois, il respondi au derrain 
qu'il vouloit estre obéissant au roy et que il iroit à 
son mandement, et fut à Paris le propre jour que le 
roy l'avoit mandé. Là le roy fut en noble compaignie 
et tous les xii pers et messire Charles de Bloys. 

Quant le conte de Montfort sceut que le roy et tous 
ses barons furent assemblez au palaiz, il ala celle part 
et fut moult regardé et salué de tous les barons, puis 
s'en ala encliner devers le roy moult humblement, 
disant : « Sire, je suys venu à vostre mandement et à 
vostre plaisir. > Et le roy luy respondi : « Sire, conte 
de Montfort, de ce vous sçay je bon gré, mais je m'es- 
merveille grandement comment vous avez osé entre- 
prendre de vostre volenté la duchié de Bretaigne, là 
où vous n'avez nul droit, car il y a plus prochain de 
vous ,que vous volez déshériter, et pour mielx vous 
renforcer, vous estes aie à mon anemi le roy d'Angle- 
terre, et l'avez relevé de luy, et fait feaulté et hom- 
mage, ainsy conmie on le m'a compté. > Le conte 
respondi : « Ha! sire, ne le créez, car vous estes mau- 
vaisement infourmé; je le feroye moult envis, mais 
de la prochaineté dont vous parlez, sire, il m'est 
advis, sire, qu'il n'y a nul plus prochain de la duchié 
de Bretaigne que moy, car le duc derrain mort estoit 
mon frère ; mais se jugié estoit et declairié que aultre 
en fust plus prochain, je ne seroye pas honteux de 
moy déporter. > Quant le roy entendi ce, il respondi 
et dit : < Sire conte, vous en dittes assez, mais je vous 



262 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [4341 

commande, sur tout quanques vous tenez de moy, que 
vous ne partez de la cité de Paris jusques à xv jours 
que les barons et les pers avront jugié de oeste pro* 
chaineté, si sçavrez adoncq quel droit vous y avez, 
et se aultrement le faittes, sachiez que vous me cou- 
roucherez. » Le conte respondi : < Sire, à vostre 
volenté soit. » Si se départi de là et vint à son hostel 
pour disner. 

Quant il fut entré en sa chambre, il se pensa et com- 
mença à aviser que, s'il attendoit le jugement des 
barons, qu'il pourroit bien tourner contre luy, car 
bien luy sembloit que le roy feroit plus volentiers 
pour messire Charles de Bloys, son nepveu, que pour 
luy, et veoit bien, s'il avoit jugement encontre luy, que 
le roy le feroit arrester jusques à tant qu'il avroit tout 
rendu, villes et chasteaulx, et avecques ce le grand 
trésor qu'il avoit trouvé et despendu. Si luy va sem- 
bler que il valoit mielx qu'il courouchast le roy et s'en 
alast paisiblement par devers Bretaigne, que il demou- 
rast à Paris en tel dangier. Âinsy le fist comme il le 
pensa ; si fut ainchoys en Bretaigne ^ que le roy sceut 
rien de son département : ains pensoit chascun qu'il 
fust deshaitié en son hostel. 

Quant il fut retourné à Nantes par devers madame 
sa femme, il luy conta dolentement tout le fait, puis 
par le conseil d'elle, laquelle avoit bien cuer de lyon, 
il ala par toutes les bonnes cités, villes et chasteaulx, 
et renforcha les garnisons et les pourveances. Quant il 



1. Froissarty dans le manuscrit de Rome^ éd. Luce^ t. II, 
p. 305; dit que Jean de Mont fort quitta Paris caché sous Tha- 
bit d'un ménestrel. 



1341] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 263 

eut tout ce fait, il retourna à Nantes devers madame 
sa femme et les bourgoys, qui très fort l'amoyent par 
semblant, pour les courtoisies qu'il leur faisoit. 

Si me tairay ung petit de luy et retourneray au roy 
de France et à messire Charles de Bloys. 

Ghascun doibt sçavoir que le roy Philippe fut gran- 
dement courouchié, aussy fut messire Charles de 
Bloys, quant ilz sceurent que le conte de Montfort 
leur fut eschapez. Toutesfois, ilz attendirent jusques 
au XV* jour que les barons et les xn pers de France 
debvoient rendre leur jugement de la duchié de Bre- 
taigne. Si la jugèrent du tout à messire Charles de 
Bloys et en osterrent le conte de Montfort par deux 
raisons^ : l'une par tant que la dame femme dudit 
messire Charles estoit fille du frère germain du duc, 
qui mort estoit, dont la duchié venoit, et luy estoit 
plus prochainne que le conte de Montfort, qui estoit 
d'ung aultre pere^, qui oncques n'avoit esté duc de 
Bretaigne : l'aultre raison si estoit pour ce qu'il avoit 
trespassé le commandement du roy, que s'il estoit 
ainsy qu'il y eust eu droit, sy l'avoit il forfait, car il 
avoit brisié l'arrest du roy et sa prison et parti s'es- 
toit sans congié. 

Quant ce jugement fut rendu par la commune sen- 
tence de tous les barons, le roy appella son nepveu et 
luy dit : < Beau nepveu de Bloys, or vous est ajugié 
ung bel héritage et grand, or vous hastez, et mettez 

1. Voy. Tarrèt de la cour de Paris rendu à Gonflans le 7 sep- 
tembre 1341, publié par dom Morice, Hist. de Bretagne, 
Preuves, t. I, col. 1421 à 1424. 

2. Nous avons montré précédemment, p. 246, note 3, que 
cette assertion était fausse. 



264 GHRONIQUS DE JEAN LE BEL. [1341 

paine de le reconquester sur celluy qui le tient à tort, 
et requérez vos amys qu'ilz vous vueillent aidier à ce 
besoing, et je ne vous y fauldray pas, ains vous 
presteray or et argent et diray à mon filz duc de Nor- 
mendie qu'il se face chief avecques vous, et vous prye 
et commande que vous hastez, car se le roy d'Angle- 
terre, nostre anemi, de qui le conte de Montfort a 
relevé la duchié, venoit en Bretaigne, il nous porteroit 
durement grand dommage et ne pourroit avoir plus 
belle entrée de venir par deçà, mesmement quant il 
avroit le pays et les fortresses de Bretaigne de son 
acord. » 

Lors messire Charles de Bloys s'enclina vers le roy 
en le remerciant moult humblement, et là tantost 
pria le duc de Normendie, son cousin, le conte d'Alen- 
chon, son oncle, le duc de Bourgongne, le conte de 
Bloys, son frère, messire Loys d'Ëspaigne, le duc de 
Bourbon et messire Jaques, son frère, le visconte de 
Rouen*, le conte d'Ew, le conte de Guynes, son filz, 
et aprez tous aultres princes et barons qui là estoient, 
qui tous luy promirent que tous iroient très voulen- 
tiers avecques luy et avecques leur seigneur le duc de 
Normendie, chascun à telle compaignie que pourroit. 
Si se partirent tous les princes et les barons de çà et 
de là, et envoyerrerit leurs messages pour eulx apres- 
ter et faire pourveances de toutes choses nécessaires 
à fait de guerre et comme il appartenoit à aler en sy 
loingtain pays, car bien pensoient aussy qu'ilz ne 
pourroient pas venir à leur intencion sans avoir gran- 
dement à faire. 

1. Vicomte de Rohan. 



1341] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 265 

Quant tous ces seigneurs furent aprestez et ordon- 
nés pour aler avecques messire Charles de Bloys pour 
reconquerre Bretaîgne, ainsy que dit est, ilz s'assem- 
blerrent en la cité d'Angiers*, puis s'en alerrent 
jusques Acheny, qui est le fin du royaume sur ce 
costé de là, et là sejournerrent trois jours pour mielx 
ordonner leurs batailles et leurs charroys. Aprez se 
mirent aux champs et extimerrent bien leur pooir à 
V" armeures de fer sans les Genevois, qui bien estoient 
m", si comme j'ay ouy dire*. Et les conduisoyent 
deux chevaliers de Jennes, et avoit nom, l'ung mes- 
sire Otto Darue^ (sic) et l'aultre messire Charle Ger- 
main*, et y avoit grand foison d'arbalestriers, les- 
quelx conduisoit messire Galoys de Baume. Quant 
celles gens furent issues d' Acheny, ilz tirèrent devant 
ung fort chastel séant sur une haulte montaigne, par 
dessus une rivière, et l'appelle on Ghastonseal, et est 
la clef et l'entrée de Bretaigne, et estoit bien garny 
et foumy de gens d'armes, et y avoit deux moult vail- 
lans chevaliers qui en estoient chappitaines, et avoit 

1. Le rendez-vous de Tarmée fut fixé à Angers vers le 
26 septembre 1341 [Froissart, éd. Luce, t. Il, p. xxxix, note 2) ; 
mais le duc de Normandie semble n*être venu à la tête des 
troupes que le 14 octobre, si Ton s*en rapporte à une mention 
des Journaux du trésor de Philippe de Valois (n® 4723). Cf. la 
Chronique normande y p. 257, note 3, où on le signale au gué 
de Mauni, près du Mans, dans le courant d'octobre. 

2. Les chiffres acceptés pair Froissa rt sont différents de ceux 
que donnent plusieurs autres chroniques de cette époque. La 
Chronographia (t. II, p. 186), la Chronique normande (p. 51), 
les Istores et Chroniques de Flandre (t. II, p. 3) disent que 
Tarmée française avait 10,000 hommes d'armes et 12,000 Génois. 

3. Antonio Doria. 

4. Charles Grimaldi. 



266 CHRONIQUE DB JEAN LE BEL. [1341 

Tung nom messire Mille et Taultre messire Yal^ran, 
et estoient de Lorhaine. Quant le duc de Normendie 
et les aultres seigneurs que vous avez ouy nommer 
veirent le chastel si fort, ilz eurent conseil qu'ilz Tas- 
siegeroient, car s'ilz passoient avant et laissassent 
telle garnison derrière eulx, ce leur pourroit tourner 
à grand donunage et ennoy. Si Tassiegerrent tout 
autour et y firent pluseurs grands assaulx, mesme- 
ment les Jennevois qui s'abandonnoient durement et 
folement pour mielx soy monstrer à ce commence- 
ment ; siques ilz perdirent de leurs compaignons sou- 
vent, car ceulx du chastel se deffendoient moult bien 
et sagement, siques les seigneurs demourerent grand 
temps devant ainçoys qu'ilz les peussent avoir, mais 
au derrain, ilz firent si grand attrait de mesrien et de 
bolevers qu'ilz firent mener par force de gens jusques 
aux fossez du chastel, siques ilz assaillirent très fort, 
et en assaillant, emplirent les fossez tant que on 
pouoit bien aler, qui estoit bien couvert jusques aux 
murs du chastel, combien que ceulx du chastel se 
deffendoient si bien et sy vassaument que on ne pour- 
roit mielx, tant que de traire et de jetter pierres, 
chaulx et feu ardant à grand foison, et ceulx de 
dehors avoient fait chats et instrumens par quoy on 
piquoitles murs tous cou vers. 

Que vous feroye je plus long compte? Ceulx du 
chastel virent bien qu'ilz ne se pourroient longue- 
ment tenir, puisque on perchoit les murs, et sçavoient 
bien qu'ilz ne avroient point de secours ne point de 
mercy, se ilz estoient pris par force. Si eurent conseil 
entre eulz qu'ilz se rendroient, leur vie et leurs 
membres saufs. Si les prirent les seigneurs à 



id4i] CHRONIQUE DB JEAN LE BEL. 267 

mercy ^ . Ainsy fut gaagnié par ces seigneurs de France 
ce premier chasteau, de quoy iiz eurent grande joye, 
car ilz leur sembla que c'estoit bon commencement 
de leur emprise. 

Quant le duc de Normendie et les aultres seigneurs 
eurent conquis Ghastonseal, ainsy que vous avez ouy, 
le duc de Normendie, qui estoit le souverain de tous, 
délivra tantost à monseigneur Charles de Bloys le 
chastel comme syen, et y mirent bon chastelain et 
bonne garnison^ pour garder Tentrée du pays et pour 
conduire ceulx lesquelz vendroient aprez eulx; puis 
se deslogerrent les seigneurs et s'en tirèrent par 
devers Nantes; là, ilz tenoient que leur anemi, le 
conte de Montfort, estoit. Si leur a vint que le mareschal 
et le coureur de l'ost trouverrent en leur voye une 
bonne ville, grosse, bien fermée de fossez et de palis, si 
Taissaillirent grandement. Geulx de dedens estoient 
petites gens et mauvaisement armez, si ne se pœurent 
deffendre contre les assaillans, mesmement contre les 
arbalestriers de Jeunes, si fut tantost la ville gaagnie 
et toute robée et bien arse à la moitié et toutes les 

1. Chantoceaux (Maine-et-Loire, arr. de Cholet, ch.-l. de 
cant.) fut pris après le 1" novembre 1341. Voy. Chronogra^ 
phia, t. n, p. 187, note 2, et p. 190, note 1. 

2. Des archers génois furent laissés en garnison à Chanto- 
ceaux, comme le prouve cette mention des Journaux du trésor 
de Philippe de Valois^ n° 889 : a Johannes de Hospitali, cleri- 
eus balistariorum Régis, pro simili, Dominico de Palacio, Ja- 
nuensi, pro residuo vadiorum suorum et balistariorum de sua 
comitîva deservitorum in guerra Britannie, in stabilita de Chas- 
teuceaux, ab ultima Novembris CGGXLI usque ad ultimam 
Aprilis post, 16 1. 16 s. 8 d. t. monete debilissime tune cur- 
rentis... » 



268 CHRONIQUE DB JEAN LE BEL. [1341 

gens mis à l'espée, dont ce fut pitié et dommage, et 
appelle on la ville Quarquafaure^, et siet à m liewes 
auprez de Nantes. 

Les seigneurs logierent là entour celle nuit. A l'en- 
demain se deslogerrent et se trairent devant la cité de 
Nantes et l'assiegerrent tout autour, et firent tendre 
tentes [et] paveillons si bellement que vous sçavez 
que Françoys scevent faire. Et ceulx qui estoient 
dedens la cité pour la garder, dont il y avoit grand 
foison de gens d'armes, s'alerent tous armer et se 
maintindrent cellui jour notablement chascun à sa 
de£Fense, ainsy qu'il estoit ordonné. Celluy jour enten- 
dirent ceulx de l'ost à logier et aler fourragier, et 
aucuns Jennevoys et aultres alerent prez des barrières 
pour escharmuchier, siques aucuns des souldoiers et 
des bourgoys issirent encontre eulx, siques il y eut 
trait et lanchié et en y eut de mors et de navrez d'ung 
costé et d'aultre, ainsy qu'il a souvent en telles 
besongnes. Ainsy eut là chascun jour deux foys ou 
trois escharmurches et envahyes, tant que l'ost 
demeura là. Au derrain, il avint une aventure assez 
sauvage, ainsy quej'ay ouy recorder, car aucuns des 
souldoiers et des bourgoys de la ville issirent hors en 
une matinée pour soy aventurer, si trouverrent envi- 
ron XV chars chargiez de vivre que menoient à l'ost 
environ XL compaignons ; si coururent incontinent sur 
eulx, en tuèrent et navrèrent et prirent, et tant firent 
qu'ilz enmenerent les chars devers la cité. Le bruit en 

1. Auj. Carquefou, Loire-Inférieure, arr. de Nantes, ch.-l. 
de cant. Selon M. de la Borderie (Hist, de Bretagncy t. III, 
p. 435, note 2), Carquefou n'était qu'un poste fortifié^. 



1341] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 269 

vint à Tost, si s'armèrent aucuns et y vinrent, et les 
rescouirent assez prez des barrières de la cité. Là se 
renforcha le hustin, car ceulx de l'ost y vinrent à si 
grand nombre que ceulx de la cité eurent moult à 
faire. Toutesfois ilz firent desteler les chevaulx, affin 
que, s'il avenoit que ceulx de l'ost gaagnassent, qu'ilz 
ne peussent ramener les pourveances ne les chars si 
legierement. Quant les aucuns souldoiers de la cité 
virent le hustin et que leurs compaignons avoient trop 
grand faiz, aucuns issirent hors pour les aider. Ainsy 
dura le hustin longuement, car tousjours multiplioit 
de gens fresches et reposées, qui nouvellement sour- 
venoient d'ung costé et d'aultre, et y en eut de mors 
et de navrez de tous costez. 

Tant vint au derrain que, quant messire H[enry] de 
Lyon, qui estoit des principaulx conseilliers du conte 
du Montfort et de toute la cité, vit qu'ilz pouoient 
plus perdre que gaagnier en celle escharmuche, il fit 
retraire ses gens. Non obstant, ilz furent de si prez 
sywis que à l'entrer en eust grand tas de mors et 
bien environ n"", principalment des bourgoys de la 
cité, dont leurs pères, mères et frères furent grande- 
ment courouchiez. Âussy fut le conte de Montfort, et 
moult blasma ledit messire de Lyon de ce qu^il les 
avoit si tost fait retraire ; de quoy ledit messire Henry 
fut moult mirancolieux et ne voulut puis aprez venir 
au conseil du conte, se petit non, dont grandement 
s'esmerveillerent ceulx de la cité. 

Or avint, ainsy que j'ay ouy recorder, que aucuns 
bourgoys de la cité, veans leurs biens destruire dehors 
et dedens et leurs enfans mors ou pris, si s'assem- 
blèrent et parlèrent ensemble, car doubtoient que pis 



À 



270 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1341 

ne leur avenist, tant qu'ilz eurent conseil entre eulx | 

de traittier à ces seigneurs de France cou vertement, 
par quoy îlz peussent paix avoir, et leurs amis et 
enfans francs et quittes. 

Si fut traittié qu'ilz ravroient leurs enfans et amis 
prisonniers quittes et qu'ilz laissassent une des portes 
de la cité ouverte, par laquelle ces seigneurs de 
France entrassent. Ainsy fut fait comme acordé fut, si 
entrèrent en une matinée ces seigneurs de France en 
la cité de Nantes avecques ceulx qu'ilz voulurent 
avoir et alerent tout droit au palaiz du conte de 
Montfort et le brisèrent, et y prirent ledit conte * et 
l'enmenerent dehors la cité si paisiblement qu'ilz ne 
forfirent riens en la cité. Et voulurent dire aucunes 
gens que ce fut fait assez de l'acord et consentement 
messire H[enry] de Lyon, pour tant que le conte de 
Montfort l'avoit blasmé et ramposné, ainsy que vous 
avez ouy. Je ne sçay se ce fut vray ou non, maiz assez 
il apparut, car depuis il fut tousjours du conseil mes- 
sire Charles de Bloys. 

Ainsy que vous avez ouy, fut pris le conte de Mont- 
fort en la cité de Nantes l'an mil CGC XLI, entour la 
feste de Toussains^. Tantost aprez que ledit conte fut 
mené#aux tentes, les seigneurs entrèrent en la ville 

1. Selon dom Morice [Hist, de Bretagne, t. I, p. 253), Jean 
de Montfort ne fut pas surpris dans Nantes, mais demanda un 
sauf-conduit au duc de Normandie et se rendit à lui la vie 
sauve. 

2. La ville de Nantes fut prise avant le 21 novembre 1341, 
puisqu'à cette date Robert Bertrand, maréchal de France, éta- 
blit une imposition de 4 d. par livre sur les marchandises ven- 
dues et achetées en cette ville pour réparer les fortifications. 
(D. Morice, Hist. de Bretagne, Preuves, t. I, col. 1428-1429.) 



1341] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 271 

tous desannez, et firent tous les bourgoys de Nantes 
hommage et feaulté à moult grand feste à messire 
Charles de Bloys conmie à leur droit seigneur, et 
demourerent là les seigneurs, par l'espace de ni jours, 
à moult grande feste pour eulx aisier et pour avoir 
conseil entre eulx qu'ilz pourroient faire. Si s'acor- 
derent pour le meilleur qu'ilz s'en retourneroient par 
devers France, vers le roy, et luy livreroient le conte 
de Montfort pour prisonnier, car il leur sembloit qu'ilz 
eussent grandement besongnié. Et pour tant aussy 
qu'ilz estoient sur l'yver et n'estoit pas le temps con- 
venable à guerre mener, si conseillerrent à messire 
Charles de Bloys qu'il se tenist en la cité de Nantes et 
là environ jusques au Noël, et feist le mielx qu'il por- 
roit à tout ses souldoiers. Si se partirent les seigneurs 
et retournèrent à Paris, et livrèrent ledit conte de 
Montfort au roy qui en eut moult grande joye, et le 
fist mettre en prison au Louvre à Paris, où il moru 
comme on m'a dit; se je mesprens, si me soit par- 
donné. 

Or vueil je retourner à madame la contesse de Mont- 
fort, laquelle avoit cuer de lyon. Elle estoit à Rennes 
quant elle entendi que le conte son mary estoit pris; 
s'elle en fut moult et moult dolente ce n'est pas mer- 
veille, car elle pensa mielx qu'on le deust mettre à 
mort que en prison, et combien qu'elle eust grand 
dœul au cuer, si ne fist elle pas comme femme, mais 
comme homme de grand courage, en reconfortant ses 
amis et ses souldoiers, et leur monstroit ung petit fîlz 
qu'elle avoit, et leur disoit : « Ha ! seigneurs, ne vous 
esbahissiez pour monseigneur que nous avons perdu, 
ce n'estoit que ung homme; veez cy mon petit filz qui 



272 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1341 

recouveira tout, se à Dieu plaist. Et j'ay de richesse 
assez, sy vous trouverray tel cappitaine que vous 
serez bien gouvernez et tous reconfortez. » 

Quant la bonne dame eut ainsy reconforté ses amis 
et ses souldoiers, [elle alla] par toutes cités, bonnes 
villes et chasteaulx, menant son filz avecques elle, et 
renforchant les garnisons et les pourveances. Elle s'en 
vint à Hainebon, très fort chasteau sur mer, et là 
passa tout l'yver, souvent envoyant visiter ses garne- 
sons et reconforter, paiant si largement que mer- 
veilles estoit. 

Si me tairay de ceste matere et retoumeray au roy 
Edowart, roy d'Angleterre, pour conter qu'il devint 
aprez la départie du siège de Tournay. 

Chapitre XLVIII. 

Sommaire. 

Les Écossais continuent la guerre contre Edouard 10. Avec 
Tappui de Philippe VI, ils entrent dans le Northumberland, 
ravagent tout le pays et reprennent toutes les forteresses, 
sauf trois. Surprise d'Edimbourg. Trêves conclues avec ^ 

Edouard III. Retour de David, roi d'Ecosse, qui réunit une 
forte armée pour attaquer l'Angleterre. Sac de Durham. 
Siège du château de Salisbury ; belle résistance des assiégés 
sous la conduite de la comtesse de Salisbury. 

Cy retourne le livre à sa propre hystoire et monstre 
les grands faitz d'armes et haultes proesses que les 
Escots firent sur les Angloys^. 

Or revendray je à la noble hystoire de ce gentil roy 

1. Cf. Froissart, éd. Luce, t. H, p. 49 § 123 à p. 54 § 124. Il 



k 



1340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 273 

Edowart d'Angleterre pour conter qu'il devint aprez 
ce qu'il fut parti du siège de Tournay*, car longuement 
je m'en suys teu. Vous avez cy devant entendu, s'il 
vous en souvient, comment il conquist toute Ëscoce 
jusques à la grande forest qu'on clame Gendours. Là, 
les sauvages Escots se tiennent pour tant que la forest 
est si diverse et si plaine de grands mares que nul ne 
s'i ose embatre, se il ne scet bien les chemins, et le 
conquist jusques à la cité qu'on appelle Saint Jehan en 
Escoce, que oncques ne demoura chastel ne fortresse 
qu'il ne conquist, ainchoys qu'il entreprist la guerre 
au roy Philippe de France, pour tant que le roy David 
ne vouloit point relever la terre de luy, combien qu'il 

a omis le préambule de Jean le Bel et p. 116 § 151 à 127, 
ligne 30. Dans cette seconde partie, le récit de Froîssart, au 
début, diffère quelque peu de celui de Jean le Bel. Variantes, 
p. 237-241. Le manuscrit d'Amiens donne quelques détails 
sur la manière dont les Écossais font la guerre et sur la prise 
de plusieurs villes. P. 324-333, le même manuscrit fournit 
plus de renseignements sur le commencement de la guerre 
d*£cosse et le manuscrit de Rome fait connaître les noms de 
plusieurs chevaliers français qui accompagnèrent le roi David 
à son retour dans son royaume. 

1 . Après la conclusion de la trêve d'Esplechîn (25 septembre 
1340), Edouard III resta depuis la fin de ce mois jusqu'au 
26 novembre à Gand. (Déprez, op, cit. y p. 346.) C'est seule- 
ment à la fin de novembre, le 30, qu'on le trouve à Londres. 
(Lemoîne, Chronique de Richard Lescot, p. 206.) C'est donc à 
tort que M. E. Molinier, dans son Étude sur la vie d^Ârnoul 
d^Audrehem, p. 9, note 2, dit qu'il était à Londres le 20 août, 
car depuis la fin de juin 1340, c'est-à-dire depuis la bataille de 
l'Ecluse, jusqu'à la fin de novembre, il fut continuellement en 
Flandre. Cf. Rymer, op. cit., t. II, 11^ partie, p. 1141, et Adam 
Murimuth, op, cit., p. 116. Sur le retour d'Edouard en Angle- 
terre, cf. Déprez, op. cit., p. 355-357. 

I • 18 



274 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1340 

eust sa seur à femme, car son pays ne le souffiroît. 
Vous avez aussy entendu conmient le jœune roy 
David et sa femme s'en vindrent à petite mesnie en 
France au roy Philippe par povreté, et conunent le 
roy Philippe les retint et soubstint longuement par 
certaines convenances qu'ilz eurent entre eulx. 

Or debvez sçavoir que messire Guillaume Douglas, 
filz de la seur de Taultre messire G[uillaume]^ qui 
moru en Ëspaigne, le jœune conte de Moret, le conte 
Patris, Symon Frisel et Alixandre de Ramesay estoient 
demourez cappitaines du remanant des Escots sau- 
vages, et se tenoient et tindrent longuement en ces 
sauvages forestz par y ver temps et par esté, par l'es- 
pace de viï ans et plus, comme très vaillans guerrieurs, 
et guerryoient continuellement aux fortresses tenues 
de par le roy Edowart, et iSrent et trouvèrent de 
moult vaillans aventures qui seroient trop longues à 
raconter. 

Or avint en ce temps que le roy Edowart estoit 
par deçà la mer et guerrioit en France, que le roy 
Philippe envoya gens en Escoce^, qui arrivèrent à la 

1. C'est Jacques de Douglas. 

2. Si Ton s'en rapporte à J^roissarf (éd. Luce, t. I, p. 483), ce 
serait après le retour d'Edouard III en Angleterre, c'est-à-dire 
vers décembre 1340, qu'avec l'assentiment de Philippe de Valois, 
deux cents Français, commandés par Arnoul d'Audrehem et le 
sire d'Aubigny, allèrent en Ecosse avec le comte de Moray et 
Guillaume Douglas. Si l'on admet l'assertion de Jean le Bel, 
cette expédition aurait eu lieu entre le mois de juillet et la 
fin de septembre 1340, soit après la bataille de l'Ecluse et 
avant la trêve d'Esplechin. Selon M. E. Molinier (Étude sur la 
vie cT Arnoul d'Audrehem, p. 9 et 10], au mois de mai 1341, 
Arnoul d'Audrehem, qui aurait été déjà en Ecosse en 1340, 
retournait encore dans ce pays, accompagnant le roi David 




1340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 275 

cité Saint Jehan, et pria à ces seigneurs dessusdits 
qu'ilz se voulsissent esmouvoir et mener vive guerre 
contre le royaume d'Angleterre, et qu'il convenist que 
le roy Edowart s'en ralast oultre et le laissast en paix 
par deçà, et leur promist de les aydier de gens 
d'armes et d'argent. 

Si avint que en celluy temps que le siège estoit 
devant Tournay*, ces seigneurs d'Escoce se pour- 

et sa femme^ Jeanne d'Angleterre, et prenait part aux opé- 
rations des Ecossais dans le Northumberland jusque vers le 
milieu de 1342. Il doit y avoir confusion dans ces différentes 
assertions, Arnoul d'Audrehem ne dut pas se rendre deux fois 
en Ecosse à si peu d'intervalle ; mais, après y avoir été une 
première fois en 1335 (E. Molinier, op, cit., p. 8], il y alla de 
nouveau, en 1341, après le retour d'Édourd III en Angleterre, 
comme le dit Froissart, pour soutenir les Ecossais dans leur 
lutte contre les Anglais, et resta sans doute jusqu'à la conclu- 
sion des trêves, qui dut avoir lieu en avril 1342. (Rymer, op, 
cit., p. 1189 à 1191 ; voy. aussi Froissart, éd. Luce, t. II, p. 343.) 
1. Jean le Bel doit se tromper d'une année pour un certain 
nombre des événements qu'il raconte dans ce chapitre et les 
placer en 1340 au lieu de 1341. D'autres même appartiennent à 
des années antérieures. Si nous nous en rapportons au chro- 
niqueur anglais Adam Murîmuth et à Rymer, nous ne trouvons 
en 1340 aucune guerre importante avec l'Ecosse ; nous voyons 
même, au contraire, que, le 28 avril de cette année, tous pou- 
voirs sont donnés aux représentants d'Edouard III pour con- 
clure la paix avec les Ecossais. (Rymer, op. cit., t. II, II® par- 
tie, p. 1122.) Dans la trêve d'Esplechin (25 septembre), les 
Ecossais sont également compris; la paix entre eux et les 
Anglais doit durer jusqu'à la Saint-Jean 1341, et pendant ce 
temps, les Français ne leur viendront pas en aide. (Ibid., 
p. 1136.) Mais, en 1341, aux mois de juillet et août, on voit 
qu'Edouard III est en guerre avec l'Ecosse et pense à attaquer 
la France. Dès le 23 juillet, il fait préparer des arcs et des 
flèches « pro expeditione guerre... Francie » (Ibid., p. 1169). 
Le i^' août, disant qu'il est occupé par la guerre de France 



276 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [4340 

veirent à la requeste du roy Philippe pour faire une 
grande armée sur les Angloys. Quant ilz furent bien 
pourveus de gens, ainsy que besoing estoit, ilz se par- 
tirent de la forest de Ge[n]dours et alerent par toute 
Ëscoce reconquerre des fortresses telles que ilz peurent, 
oultre la bonne cité de Berwik et la rivière de Tyen, 
et entrèrent ou pays de Northumberland*, qui jadis 
royaume estoit. Là trouvèrent bestes grosses à grand 
nombre, et gasterent tout le pays, et ardirent jusques 
à la cité de Duraine et plus oultre, puis passèrent par 
ung aultre chemin, ardant et gastant pays, tant qu'ilz 
gasterent bien du pays du roy à celle chevauchie 
rai journées, et puis retournèrent en Escoce et recon- 
quirent leurs fortresses, fors mise la cité de Berwic et 
m aultres fors chastelz, et appelloit ung d'eulx Rose- 
borch*, l'aultre Setrelin^ et Taultre Eldebourch*, qui 

et des affaires difficiles, il ne peut prendre part en personne à 
la guerre d'Ecosse; il nomme Edouard Baillol, reconnu par 
lui comme roi d'Ecosse, son lieutenant, le charge de diriger la 
guerre contre ce pays et ordonne à tous ses officiers de lui 
obéir pour cette expédition. (Ibid., p. 1171 et 1172.) Enfin, le 
4 novembre 1341, il convoque à Newcastle, pour le 24 janvier 
suivant, un grand nombre d'hommes d'armes, afin d'en finir 
avec les Ecossais, pour être plus libre ensuite du côté de la 
France. [Ibid,, p. 1181; voy. aussi p. 1179, 1182, 1183.) Ce 
que dit Adam Murimuth [op, cit,, p. 122 et 123) concorde 
avec les pièces publiées par Rymer. D'après ce chroniqueur, 
la réunion des hommes d'armes aurait eu lieu vers Noël; 
l'Ecosse aurait été ravagée pendant l'hiver 1342 et une trêve 
aurait été conclue ensuite pour jusqu'à la Pentecôte de cette 
même année. Voy. aussi Rymer, Ibid,, p. 1189 et 1191. 

1. Le manuscrit donne par erreur Nohoiebelande. 

2. Roxburgh. 

3. Stirling. 

4. Edimbourg. 



1340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 277 

estoit le plus fort et seoit sur une haulte roche que 
on en veoit tout le pays à Fentour. Et sy estoit la 
montée si malaisée que à paine y pouoit on monter 
sans reposer ii fois ou m, et ung cheval à demi char- 
gié. G'estoit le chastel qui plus de maulx faisoit à 
ceulx d'Escoce, et en estoit chastelain ung vaillant 
chevalier qu'on appelloit messire Watier de Lymosin ; 
mais assez tost aprez fut ce dit chasteau gaagnié aven- 
tureusement et par grande soubtilleté, et mis tous 
ceulx de dedens à mort, ainsy que vous orrez cy aprez. 
Quant le roy Edowart entendi que ces seigneurs d'Es- 
coce estoient ainsy en son royaume, il en fut grande- 
ment couroussé. Si s'en râla tantost à Londres, partant 
de France, et se conseilla qu'il pourroit faire; si fut 
avisé que il mandast par tout son royaume que chas- 
cun s'appareillast de venir vers luy à Eurwik*, à la 
fin d'ung moys, pour aler destruire le remanant du 
royaume d'Escoce. Ce fut l'an de grâce mil CGC 
et XL, entour la Toussains*. 

Tandis que celle assemblée debvoit estre à Ewruick, 
le bon chevalier messire 6[uillaume] Douglas s'avisa 
d'ung grand fait et périlleux et d'une grand soubtil- 
leté, et le descouvri à aucuns de ses compaignons, au 

1. York. 

2. Tous ces préparatifs pour la campagne d'Ecosse ne purent 
avoir lieu autour de la Toussaint 1340, car, à cette date, 
Edouard III était encore à Gand. Il ne rentra à Londres qu'à 
la fin du mois de novembre. [Chronique de Richard Lescot, 
éd. Lemoine, p. 207, et Rymer, op. cit., t. II, IP partie, 
p. 1141.) C'est autour de la Toussaint 1341 qu'Edouard se 
prépara à entrer en campagne contre les Ecossais, comme le 
prouve une lettre du 4 novembre. (Rymer, op, cit., p. 1181. 
Cf. Adam Murimuth, op. cit., p. 122 et 123.) 



278 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1340 

conte Patris et à Symon Frisel, qui avoit nourry et 
esté maistre du jœune roy David, et à Âlixandre de 
Ramesay, qui tous se mirent en ce périlleux fait. Si 
prirent bien n"" de ces Escots sauvages pour faire ung 
embuschement , ainsy que vous orrez. Ces ini sei- 
gneurs, lesquelz estoient tous gouverneurs des Escots 
et sçavoient les pensées les ungs des aultres, entrèrent 
en mer à tout leur compaignie et firent pourveance 
de avaine, de blanche farine et de charbon de fevres, 
puis arriverrent à un port estant à im liewes de ce 
fort chastel qu'on appelle Eldebourch, qui leur nui- 
soit plus que tous les aultres. Quant ilz furent arrivez, 
ilz issirent hors par nuit et prirent xv ou xviii des 
compaignons esquelz mielx se fîoient; si se vestirent 
de povres costes deschirées en guise de povres mar- 
chans, si chargerrent xii petis chevalès de xn sacs 
d'avaine, de farine et de charbon de fevre, et mirent 
les aultres en une abbaye gaste qui estoit au pié de la 
montaigne. 

Quant jour fut, ces marchans, qui estoient couver- 
tement armez, s'esmurent à chemin et monterrent la 
montaigne, et quant ilz furent ou millieu, ledit mes- 
sire G[uillaume] Douglas et Symon Frisel alerent 
devant et firent les aultres venir tout bellement, et 
firent tant qu'il vinrent jusques au portier, et luy 
dirent que en grande paour ilz avoient amené blé, 
farine, avaine et charbon, et que, s'il en faloit au 
chastel, ilz en feroient bon marchié. Le portier leur 
dist que bien en avoient besoing, mais il estoit si 
matin qu'il n'oseroit esveillier les seigneur, mais qu'il 
fissent avant venir la pourveance, il leur ouverroit le 
première porte des barrières. Ilz entendirent moult 



i 



1340] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 279 

volentiers ce langage. Si firent venir avant les aultres 
et entrèrent en la première porte des barrières. Et 
messire G[uillaume] Douglas avoit bien veu que le 
portier avoit les clefs de la grand porte du chastel, et 
avoit bien demandé lesquelles deffermoient la porte et 
lesquelles le guischet. Doncques ilz deschargerent 
leur sacs en celle première porte, droitement sur le 
seul, affin que on ne la peut reclorre, puis prirent le 
portier et le tuèrent si paisiblement que oncques ne 
dit mot, et prirent les clefs ; si deffermerent la porte 
du chastel, puis dorna messire Guillaume ung cop et 
getterent luy et ses compaignons leurs mauvaises 
robes, et reversèrent les sacs plains de charbon au 
millieu de la porte affin que on ne le peust reclorre. 
Quant les aultres compaignons, qui estoient embus- 
chiez assez prez du chastel, ouïrent le cor, ilz mon- 
tèrent à mont si tost comme ilz peurent. La guette 
qui dormoit entendi le son du cor et s'esveilla et vit 
gens d'armes monter à mont; si commença à cor- 
ner et à crier : « Trahy ! trahy ! > Âdonques s'esveilla 
le chastelain et les aultres, et s'armerrent, et vinrent à 
la porte et la cuiderent refermer, maiz ilz ne peurent, 
car ledit messire 6[uillaume] et ses xiu compaignons 
le deffendoient. Adoncques commença grand hustin 
entre eulx, car ceulx du chastel s'efforchoient de sau- 
ver leur vye et les aultres d'acomplir leur hardie 
entreprise. Moult se commencerrent à esbahir ceulx 
du chastel quant ilz veirent l'embusche venir ; si s'en- 
forcerent de toute leur poissance de deffendre leur 
chastel; mais, au derrain, leur deffense ne les peut 
sauver, combien qu'ilz en tuèrent et navrèrent aucuns 
de ceulx de dehors, que ledit messire Guillaume de 



280 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1340 

Douglas ne gaagnast le chastel par force, et tuèrent 
tous ceulx qui le gardoient sans nulle mercy, et là 
demourerent tout le jour et establirent chastelains et 
toutes manières d'officiers pour le chastel garder, et 
y mirent une grande garnison, puis s'en retournèrent 
liez et joyeux à leurs compaignons qui estoient en la 
forest de Gendours. 

Âinsy fiit conquis par force et par soubtillité le fort 
chastel. Quant ledit messire Guillaume et ses com- 
paignons furent revenus à leur gens en la forest, lors 
leur sourvinrent nouvelles que le noble roy Edowart 
estoit retourné en Angleterre, et que il faisoit si grande 
assemblée de gens que ilz ne les pourroient soustenir. 
Sy eurent conseil et advis que faire s'en pourroit, car 
ilz estoient poy de gens et mal habilliez, car avoient 
longuement guerrié et par l'espace de vn ans et mal 
jut et but et mengié, et n'avoient point nouvelles du 
roy leur seigneur, si estoient trestous ennuyez et 
acorderrent qu'ilz envoyeroient ung evesque au roy 
Edowart et ung abbé pour requerre aucunes trêves, 
lesquelz messages trouverrent le roy en la cité de 
Eurwick, qui avoit bien avecques luy vi'' hommes à 
cheval, chevaliers et escuiers, et bien lx mil hommes 
à pié pour destruire tout le remanant d'Escoce. Quant 
les messages virent ce, ilz parlèrent si gracieusement 
et tant traitterent que leur fut acordée la trêve d'ung 
moys, par telle condition que on manderoit au roy 
David d'Escoce, que dedens les n moys, il venist pour 
résister à la poissance d'Angleterre, et s'il n'y venoit, 
lesdis chevaliers se renderoient au roy Edowart. 
Ainsy furent les trêves acordées et messages envoyez 
en France, et ceulx d'Escoce retournèrent en Ëscoce. 





i34i] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 281 

Or avint que, quant ces nouvelles vinrent au roy 
David estant en France, il, considérant que par l'es- 
pace de vn ans avoit esté hors de son pays et le sen- 
toit foulé et grevé, eut conseil qu'il prendroit congié 
au roy Philippe de France et s'en retourneroit en son 
pays pour ses gens visiter. Si le fîst et se mit à la voye 
avecques la reyne, sa femme, et se mit en mer en la 
gouvernance d'ung maronnier qu'on appelloit mes- 
sire Richart le Flament, siques il arriva au port de 
Moroys en Escoce, ainçoys que les seigneurs d'Escoce 
le sceussent^ Quant ilz sceurent sa venue, ilz en 
eurent moult grand joye et le rechurent grandement 
et le menèrent en une cité que l'en appelle Saint 
Jehan, où l'en prent les bons saulmons. Quant le 
jœune roy David et madame la royne, sa femme, 
furent venus en la cité, chascun doibt sçavoir qu'on 
en eut grant feste, car avoient toutes gens souffert 
grandes misères et povretés, paours et détresses en 
attendant sa venue. Quant la feste fut passé, on luy 
remonstra les dommages du pays en gênerai et en 
particulier, et comment le roy d'Angleterre les avoit 
traittié depuis son département. 

Le jœune roy eut grant despit quant il vit les gens 
de son pays ainsy soy complaindre, aussy eut madame 
sa femme et ploura assez. Quant il eut ouy les com- 
plaintes des ungs et des aultres, il les reconforta au 
mielx qu'il pœut et dit qu'il se revengeroit, ou perde- 
roit le remanant, ou il morroit en la paine. Puis eut 
conseil qu'il envoya grands messages par tous ses 

1. D*après Luce (éd. Froissart, t. H, p. xliv, note 2), David 
Bruce, accompagné de Jeanne d'Angleterre, sa femme, débarqua 
à Inverbervîc, dans le comté de Kincardine, le 4 mai 1341. 



282 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1341 

amis, loing et prez, en huniblement priant que chas, 
cun fut prest et appareillié de faire 'son debvoir, ain- 
choys que les n moys des trêves fussent passez, car 
aultrement il perderoit son pays. Â celluy mandement 
vint le conte d'Arquenay, ung grand seigneur et pois- 
sant, et avoit la seur du roy à femme. Gil y vint à 
grand compaignie de chevaliers et d'escuiers de Sweve 
et de Northwege et d'aultres pays marcissans. Tant y 
en vint de costé et d'aultre que, quant ilz furent 
venus tous entour de la cité de Saint Jehan en Escoce, 
ilz se trouverrent bien LX" hommes à pyé et sur hague- 
nées et bien ni" armeures de fer, chevaliers et escuiers, 
parmi les seigneurs d'Escoce. Quant ilz furent tous 
aprestez, ilz s'esmurent pour aler gaster et exillier ce 
qui pourroient du royaume d'Engleterre et se com- 
batre au roy Edowart, qui tant de maulx avoit fait 
en Escoce. Et premièrement passèrent par devant le 
chastel de Rosebourch que les Angles tenoient et 
l'avoient conquis, et souvent leur faisoient grandes 
saillies et destourbiers et firent là ung assault, mais 
ilz y perdirent plus qu'ilz n'y gaagnerrent. Le roy 
n'eut point conseil d'arrester là plus longuement ne 
de assiéger plus fortresse, mais s'en aler tout droit en 
Angleterre. Si fist son ost passer oultre et passerrent 
par devant la cité de Berwick tant qu'ilz vinrent ou 
royaume de Nor[t]honberlande, sur la rivière de Tyen, 
ardant et gastant tout le pays, tant qu'ilz vinrent par 
devant le Neuf-Chastel sur Thyen. Là se loga le roy 
David et tout son ost celle nuit pour sçavoir se on y 
pourroit rien faire. Quant ce vint au matin, aucuns 
compaignons de la ville se partirent paisiblement par 
une porte pour esmouvoir l'ost, environ G des plus 



i34i] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 283 

hardis; si ferirent à Tung des costez droittement où 
estoit le conte de Moret, qui porte ung escu d'argent 
à trois oreilliers de gueules, et le trouverrent en son 
lit. Si le prirent et tuèrent grand foison de ses gens, 
et ainchoys que l'ost fust esveillié, gaagnerent grand 
quantité de richesse et de biens, puis s'en râlèrent et 
livrèrent le conte de Moret au chastelain qui en fit 
grand feste. 

Quant ceulx de l'ost sceurent l'aventure, ilz cou- 
rurent jusques aux barrières de la ville et y firent ung 
assault qui longuement y dura, maiz il ne leur prof- 
fita guère, car en la ville a voit gens à foison qui 
moult vassaument se deffendoient, par quoy il les 
convint retraire. 

Quant le roy David et ses conseilliers virent bien 
que là demourer ne leur proflBteroit, ilz se partirent 
pour tirer plus avant. Si entrèrent ou pays de l'evesque 
de Duraine et l'ardirent et gasterrent, puis se trairent 
devant Duraine et l'assiégèrent et y firent maints 
assaulx comme gens forsenez, car ilz avoient perdu le 
conte de Moret, et ilz sçavoient bien aussy que en la 
cité estoit très grand trésor assemblé, car tout le pays 
de autour s'y estoit retrait. Si s'enforchoit chascun de 
faire aisgrement assault, et fist faire le roy assez d'en- 
gins et d'instrumens pour venir seurement jusques 
aux murs. 

Quant ilz furent partis de devant le Neuf Ghastel, 
le chastelain se mit tantost en mer pour aler vers 
Londres, où le roy estoit, pour luy conter conunent les 
Escots gastoient son pays et luy présenter le conte de 
Moret, de quoy le noble roy eut grand joye. Mais il 
eut grand despit de ce qu'on gastoit ainsy son pays 



284 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1342 

et qu'on avoit assiegié la cité de Duraine. Si manda 
incontinent par tout son pays que chascun s'apareil- 
last hastivement et venist avecques luy vers la cité de 
Duraine, car il voulôit lever le siège et chasser ses 
anemis hors du pays. Chascun s'apresta au mielx que 
pœut, car oncques ne fut roy plus amé ne plus 
doubté. 

Tandis que ce noble roy s'en aloit par devers la 
cité de Erwick et que chascun le sywoit, le roy David 
d'Escoce assailli si fort la cité de Durainne qu'il la prit 
de force et n'y peurent ceulx de dedens mettre remède. 
Si fut toute robée et arse, et fenmies et enfans, 
prestres et clercs, qui s'en estoient fuis à la grande 
esglise, furent tous ars dedens, ne en la cité ne 
demoura femme, n'enfant, ne maison, ne esglise que 
tout ne iust mis à destruction ; de quoy ce fut grande 
pitié. Dieu pardonne aux âmes des morts et assouUe 
les vrays repentans qui ce firent. 

Quant ce fut fait, le roy David eut conseil qu'il se 
retrairoit par devers la rivière de Thyen et tireroit 
vers la ville de Garduueil, qui est à l'entrée de Gales. 
Âinsy que là aloit, il se loga une nuit emprez ung 
fort chastel qu'on clame Salbry^, qui estoit au conte 
de Salbri, lequel fut pris avecques le conte de Suffort 
devant Lisle en Flandres, et encores estoient en Chas- 
telet à Paris. En ce fort chastel sejournoit la noble 
dame de Salbri, qui estoit une des belles et des vail- 
lans dames d'Angleterre. Si estoit le chastel bien 

1. Ce serait, d'après S. Luce (Froissarty t. II, p. xliv, note 4), 
le château de Wark, situé entre Newcastle et Carlisle, sur la 
rive gauche de la Tyne. Cf. Kervyn de Lettenhove, Froissart, 
t. III, p. 516. 



1342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 285 

garny de bons hommes d'armes, et en estoît cbastelain 
ung gentil escuier filz à la seur du conte de Salbri, 
et avoit nom messire Guillaume de Montagu aprez son 
oncle, qui ainsy eut nom. Quant celle nuit fut passée, 
le roy se desloga et tout l'ost aussy; si tirèrent vers 
Garduueilh et passerrent devant Salbri, chargiez et 
plains des trésors qu'ilz avoient conquis à Duraine. 
Quant ledit messire Guillaume de Montagu vit qu'ilz 
estoient tous passez et qu'ilz n'arrestoient point pour 
assaillir le chastel, il issi hors à tout LX compaignons 
d'armes et siwy couvertement le train, et raconsuit 
les derrains tant chargiez de bagues* qu'ilz ne pouoient 
aler avant, à l'entrée d'ung bos. Si en tuèrent, luy et 
ses compaignons plus de if et enmena les haquenées 
et les chevaulx chargiez par devers le chastel de Sal- 
bri bien environ vi". 

Le hustin et le cri vint jusques à messire Guil- 
laume de Douglas, qui faisoit l'arriére garde, aprez 
en vinrent les nouvelles en l'ost. Qui donc veist 
les Escots retourner parmi les champs par mon- 
taignes et valées, et messire Guillaume tout devant, 
il peut avoir grand freeur et hysdeur. Tant cou- 
rurent qu'ilz vinrent jusques au pié du chastel et 
montèrent la montaigne en grand haste; mais ain- 
choys qu'ilz venissent aux barrières, ceulx de dedens 
avoient jà fermé les portes et mis toute leur proye 
ens, de quoy les Escots eurent grand dœul. Si com- 
mencèrent à assaillir grandement le chasteau et ceulx 
de dedens à soy deffendre, tant qu'il y eut grand 
tarrabustis d'un costé et d'aultre, et tant dura l'as- 

1. Bagages. 



286 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1342 

sault que tout l'ost des Escots y fiit venu, le roy mes- 
mement. 

Quant le roy et son conseil eurent veu leurs gens 
gîsans mors sur les champs et veoient les aultres ble- 
cbier et navrer ses gens en assaillant, et. que on ne 
pourroit rien conquester vers le cbastel, il commanda 
que chascun se retraist et que cbascun s'alast logier, 
car il n'yroit plus avant et ne se partiroit de là tant 
qu'il auroit veu comment il pourroit ses gens vengier. 
Qui adoncques veist gens, Tung cherser place pour 
logeis, les assaillans soy retraire, les navrés piteuse- 
ment retourner, les mors atrainer et resacber, il eust 
veu grand triboulement. Celle nuit fut l'ost d'Escoce 
logié dessoubs le cbastel, et la vaillant dame de Sal* 
brin festia et conforta vaillaument tous les compai- 
gnons. 

A l'éndemain, le roy David, qui moult couroussé 
estoit, commanda que cbascun s'apareillast pour 
assaillir, car il feroit ses engins et ses instrumens 
traire à mont pour esprouver s'il pourroit de rien 
dommagier le cbastel. Donques l'assault recommença 
terrible et périlleux, et moult bien se portoient d'ung 
costé et d'aultre, et la vaillant dame reconfortoit tous- 
jours ceulx du cbastel, et vrayement, au confort et au 
regard de telle dame, ung bomme en debvoit valoir 
deux au besoing. Cil assault dura longuement, et grand 
foison en y eut de mors et de navrez, mesmement 
des Escots, car ilz s'abandonnoient oultrageusement à 
porter arbres et aultres fagotailles pour emplir les 
fossez et pour mettre les instrumens jusques au mur, 
et ceulx du cbastel se deffendoient vassaument, siques 
celluy jour, les Escots conquesterrent poy. Doncques 



1342] CHRONIQUE DB JEAN LE BEL. 287 

ilz se retrairent, et le roy commanda que l'en gardast 
bien les instrumens pour assaillir Fendemain, et aprez 
aussy de jour en jour, car il vouloit avoir le chastel 
comment que ce fust, tant avoit il de despit de la des- 
trousse que ceulx de dedens avoient fait sur ses gens. 
Âinsy se départi l'assault, les ung plourerent les mors^ 
les aultres réconfortèrent les navrez. 

Chapitre XLIX. 

Sommaire. 

Guillaume de Montaîgu va à York demander du secours. 
Edouard III^ à la tête d*une forte armée, vient pour délivrer 
le château. Avant son arrivée, les Ecossais lèvent le siège. 

Comment la contasse de Salbry envoya messire Guil-- 
laume de Montagu au roy Edowart pour avoir secours 
contre le roy d'Escoce qui F avoit assiegié^. 

Ceulx de dedens, qui estoient durement traveilliez 
et blessiez, veirent bien que, se le roy David mainte- 
noit son propos, ilz avroient fort à faire. Si eurent 
conseil d'envoyer certains messages par devers le roy 
d'Angleterre, maiz ilz ne pœurent trouver entre eulx 
nul qui voulsist [laissier] à deffendre le chastel ne la 
belle dame pour faire ce message, dont il y eut grand 
estrif entre eulx. 

Quant messire Guillaume de Montagu vit la bonne 
voulenté de ses compaignons et le grand meschief 
qui leur pourroit avenir, s'ilz n'estoient secouruz, il 

1. Cf. Froissarty éd. Luce, t. II, p. 127, ligne' 31 à p. 131 
§ 157 ; Variantes, p. 336 à 338. 



288 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1342 

dit : € Seigneurs, je voy bien vostre bonne voulenté 
et vostre lyaulté, siques pour Tamour de madame et 
de vous je feray ce message, car je voy fermement et 
ay celle fiance en vous que vous tendrez bien le chas- 
tel jusques à tant que je soye retourné, et si ay si 
grand espérance ou roy d'Angleterre, que je vous 
ameneray en brief bon secours. » Quant la nuit fut 
venue, ledit messire Guillaume s'apresta au mielx 
qu'il pœut pour plus paisiblement issir, affin qu'il ne 
fust apercheu de l'ost. Si luy avint si bien qu'il plut 
toute la nuit si fort que nul des Escots n'osoit saillir 
hors de ses loges, siques ledit messire Guillaume se 
parti du chastel à la minuit et passa tout parmi l'ost 
qu'onques ne fut percheu. Quant il fut passé oultre, 
et le jour adjourna, il chevaucha tondis avant paisi- 
blement, tant qu'il rencontra deux hommes d'Escoce 
à demie liewe prez de l'ost, qui avoient en ung bos 
trouvé n bœufs et une vache, si les amenoient à l'ost. 
Ledit messire Guillaume congnut qu'ilz estoient Escots, 
si les navra tous n et tua les bestes, car il ne vouloit 
que ceulx de l'ost en eussent aise. Si leur dist : « Alez, 
et dittes à vostre roy que je, Guillaume de Montagu, 
vous ay mis en ce point en son despit, et luy dittes 
que je voy quérir le noble roy Edowart, qui luy fera 
tantost vuidier la place. > Ces n luy promirent qu'ilz 
feroient voulentiers le message, mais que il les lais- 
sast à tant en paix. 

Ainsy se parti et alant avant ledit messire Guil- 
laume, et vint vers le noble roy Edowart à Euvrik, qui 
estoit à belle compaignie de gens, et plus encores de 
jour en jour en attendoit. Il le salua humblement et 
luy dist son message de par la noble dame de Salbry, 



1342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 289 

et luy monstra le meschief là" où elle et ses gens 
estoient. Le noble roy respondi qu'il ne laisseroit uUe- 
ment qu'il ne secourut la dame; si commanda que 
chascun s'apareillast l'endemain pour aler celle part. 

Le noble roy se parti l'endemain de la cité de 
Ewruick, moult joyeusement, pour les nouvelles que 
ledit messire G[uillaume] lui avoit apporté, et avoit 
bien avecques luy vi" armeures de fer, x" archiers et 
bien lxxx" hommes à pié\ qui tous le siwirent, et 
toudis luy venoient gens aprez. 

Quant les barons d'Escoce et les maistres du con- 
seil du roy David sceurent que messire Guillaume de 
Montagu avoit passé par leur ost et s'en aloit quérir 
secours au roy d'Angleterre, lequel sçavoient estre à 
Euvruick à grand poissance, et sçavoient certaine- 
ment que le roy Edowart estoit de sy hault courage 
que pour riens ne lairoit qu'il ne venist secourir la 
dame et ceulx du chastel, ilz se conseillèrent ensamble ; 
si virent bien que le roy faisoit martirier ses gens 
pour néant et que ainchois que le chastel peut estre 
pris, le roy d'Angleterre seroit vers eulx. Si dirent 
d'ung acord au roy que là demourer n' estoit point son 
proffit ne son honneur, car il leur estoit notablement 
pris de leur entreprise, et avoient fait grand despit aux 
Angles qui avoient sceu et veu qu'ilz avoient exillié, 
ars et gasté leur pays par xn jours, et pris par force 
la cité de Duraine et mis à destruction. Si luy conseil- 
lèrent qu'il s'en voulsist retourner en son pays, par- 

1. Froissartf dans le manuscrit d'Amiens, dit qu'Edouard 
avait avec lui 5,000 armures de fer, 10,000 archers et 
60,000 hommes de pied. Un autre manuscrit lui donne en tout 
40,000 hommes (éd. Luce, t. II, p. 337) 

I 19 



290 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1342 

devers la forest de Gendours, car ilz sçavoient de 
certain que le roy d'Angleterre venoit à grosse pois- 
sance, et n'avoient pouoir de le combatre ne contres- 
ter à luy, si leur mesavendroit de longuement attendre. 
Le jœune roy fust voulentiers demouré pour attendre 
la bataille et l'aventure de Dieu, mais ses gens luy 
remonstrerent tant de raisons, lesquelles seroient trop 
longues à raconter, que l'ost se desloga, et s'en 
râlèrent par devers la forest de Gendours pour veoir 
et attendre que le roy d'Angleterre vouldroit faire. 

Chapitre L. 

SOMMÀIKS. 

Après le départ du roi David, Edouard III vient au château de 
Salisbury. Brillamment reçu par la comtesse, il sent en lui 
la passion s'allumer pour elle. Son trouble est remarqué 
par ses gens, qui le croient préoccupé de la fuite des 
Ecossais. 

Comment le roy Edowart vint au chaatel de Salebry, où 
il cuidoit trouver les Escots, maiz Hz estoient jà 
partiSy et comment il s'énamoura de la belle con^ 
tesse de Salbry ^ . 

Le jour mesmement que le roy David d'Escoce se 
départi de devant le chastel au matin, à midi, y vint 
le noble roy Edowart. Si fut moult couroussé quant il 
ne trouva les Escots, car il les eust voulentiers com- 
bastu. Il estoit venu en si grand haste que ses gens et 
leurs chevaulx estoient durement traveilliez. Si com- 

1. Cf. FroUsart, éd. Luce, t. U, p. 131 § 157 à p. 135 g 160; 
Variantes, p. 338 à 340. 



1343] CHRONIQUE D£ JEAN LE BEL. 29! 

manda que chascun 6e logast là, car il vouloit aler vir 
le chastel et la noble dame, car il ne l'avoit veue puis 
les neupces quant elle fut mariée. Si tost que il fut 
desarmé, il prit jusques à x ou à xn chevaliers et s'en 
ala vers le chastel pour veoir la noble dame et pour 
veoir la manière des assaulx des Escots et les def- 
fenses de dedens. Si tost que la noble dame de Salbry 
sceut la venue du roy, elle fist ouvrir toutes les portes 
et issit si richement atournée que chascun s'en esmer- 
veilloit, et ne se pouoit on saouler de regarder la 
grand noblesse et la grand richesse de la dame et le 
très gracieux maintieng. Quant elle fut venue jusques 
au roy, elle s'enclina jusques à terre encontre luy, en 
le remerciant de la grande grâce que il luy avoit fait ; 
si le mena au chastel pour le festier et honnourer, 
conmie celle laquelle très bien faire le sçavoit, Chas- 
cun le regardoit à merveille et le roy mesmement ne 
se pouoit tenir de la regarder, et bien luy estoit advis 
que jamès n'avoit veu si belle dame. Si le fery tantost 
en la regardant une estincelle de fin amour ens ou 
cuer, qui longtemps luy dura, car bien luy sembloit 
que ou monde n'avoit dame qui tant fust à amer. Si 
entrèrent en la sale, main à main, et puis en la 
chambre d'elle, qui estoit si noblement parée que c'es- 
toit merveille. Et toudis regardoit le noble roy la 
dame si ardanment qu'elle en devenoit toute honteuse 
et esbahie. Quant il eust assez et grand pièce regar- 
dée, il ala à une fenestre pour soy apuier, et fort com- 
mencha à penser. La dame, laquelle à ce ne pensoit, 
ala les chevaliers et seigneurs festier et saluer conrnie 
elle le sçavoit bien faire, et puis commanda à apa- 
reillier le disner et ce qui estoit de faire. 



292 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1342 

Quant elle eut devisé et commandé ce que à faire 
estoit, elle s'en revint à chiere joyeuse par devant le 
roy qui encores musoit, et luy dit : € Chier sire, 
pourquoy pensez vous si fort? Tant penser n'affiert 
pas à vous, ce m'est advis, sauve vostre grâce, ains 
vous deussiez faire feste et joye à bonne chiere, quant 
vous avez enchâssé vos anemis qui ne vous ont les- 
sié attendre, et deussiez laissier les aultres penser du 
remanant. > 

Le noble roy respondi : € Ha! ma chiere dame, 
sachiez puis que j'entray cheans, m'est ung soing 
sourvenu, de quoy je ne me prenoye garde, si m'y 
convient penser, et ne sçay que avenir m'en pourra ; 
maizje n'en puis oster mon cuer. > — € Ha! chier 
sire, dit la dame, vous deussiez tousjours faire bonne 
chiere pour vos gens mielx conforter et laisser le pen- 
ser et le muser. Dieu vous a si bien aidié en toutes 
vos besongnes jusques à ores que vous estes le plus 
honnouré et doubté prince de crestiens, et se le roy 
d'Escoce vous a fait despit et dommage, vous le pour- 
rez bien amender, quant vous plaira. Si laissiez le 
muser et venez, s'il vous plaist, dedens la sale avec- 
ques vos chevaliers; tantost sera appresté pour dis- 
ner. > — c Ha ! ma chiere dame, aultre chose gist en 
mon cuer que vous ne cuidiez, car certainement le 
doulx ma[in]tieng, le parfait sens, la grand noblesse, 
la grâce et la beaulté non pareille de vous moult 
merveilleuse, m'ont si souspris qu'il fault que je soye 
vostre amy; si vous requier que se c'est vostre gré, 
que je soye de vous araé, car certainement nul escon- 
dit ne n^'en pourroit oster. > La noble dame fut moult 
esbahie, et luy dit : € Très chier sire, ne me vueil- 



1342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 293 

liez essaier ne gaber, je ne pourroye penser que vous 
me disiez acertes ne que si noble prince comme vous 
estes m'osast requerre de deshonneur, attendu mes- 
mement que mon mary vous a sy loyaument servi, 
comme vous sçavez, et pour vous encores gist en pri- 
son. Certes vous seriez de ce cas petitement prisié, et 
sachiez, très chier sire, que oncques telle pensée ne 
me vint ou cuer ne ja ne vendra, se Dieu plait, pour 
homme qui soit né, et se je le faisoie, vous m'en 
debvriez blasmer, non pas blasmer, mais faire mon 
corps desmembrer. > 

A tant s'en parti la vaillant dame et laissa le roy 
durement esbahy, et elle s'en vint en la sale pour 
faire aprester le disner, puis s'en retourna au roy et 
mena de ses chevaliers, et luy dist : « Sire, venez 
disner quant vous plaira, les chevaliers vous attendent 
pour disner, car ilz ont assez jeune. > 

Le roy s'en ala en la sale et s'assist au disner et la 
dame aussy, mais petitement y menga ne but le roy, 
car aultre chose luy tenoit au cuer, et ne fîst que pen- 
ser et à la foys de regarder la dame, dont ses gens 
avoient trestous grande merveille, car ilz n'estoient 
point accoustumé qu'il fust jamaiz en ce point, et 
disoient les aucuns que c'estoit pour les Escots qui 
luy estoient eschappez. Maiz aultre chose luy tenoit au 
cuer, car l'amour de celle dame luy estoit si estroite- 
ment entrée en son cuer que, pour débat ne escon- 
dipe, il ne s'en pouoit oster * ; et au derrain, le poin- 
gny si fort l'aguillon d'amours que il en fit telle chose 

1. Froissart (éd. Luce, t. II, p. 135) a modifié la fin de ce 
chapitre de manière à supprimer tout ce qui se rapportait au 
viol de la comtesse de Salisbury par Edouard III. 



294 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1342 

dont il fut amèrement blasmé et repris, car quant il 
ne peut faire sa volenté de la noble dame par amours 
ne par prière, il l'eut à force, ainsy que vous orrez 
cy aprez. 

Chapitre LI. 

SOMMÀIAE. 

Edouard III poursuit les Ecossais jusqu'à la forêt de Jedburgh. 
Après plusieurs escarmouches, de nouvelles trêves sont con- 
clues. Le comte de Moray, prisonnier du roi d'Aingleterre, 
est mis en liberté en échange du comte de Salisbury, que 
rend le roi de France. 

Comment le roy Edowart se parti du chastel de Salbri 
à tout son ost et poursuivy les Escos jusques à la 
for est ^ de Gendours^. 

Toutesfoys, le roy demoura tout celluy jour en cil 
chastel, en grande pensée et mesaise, et ne sçavoit 
que faire. Aucunes foys il se ravisoit, car honneur et 
loyaulté le reprenoit de mettre s'entente en telle faus- 
seté pour deshonnourer si vaillant dame et si gentil 
chevalier. D'aultre part, amour le contraingnoit si fort 

1. C'est seulement à la table que Ton a mis les mots a de 
Gendours. » 

2. Cf. Froissart, éd. Luce, t. II, p. 135 § 160 à p. 137 § 162; 
Variantes, p. 340 à 347. Le manuscrit d'Amiens ajoute le long 
récit d'une partie d'échecs entre Edouard III et la comtesse de 
Salisbury^ et donne des détails sur les escarmouches entre 
Anglais et Écossais, faisant connaître les noms de plusieurs 
chevaliers qui s'y distinguèrent. Il s'étend aussi plus longue- 
ment sur les trêves qui furent conclues et sur les luttes dont 
le cœur du roi était le théâtre à la suite de sa passion pour la 
comtesse. 



1342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 295 

que elle vaincquoit et surmontoit honnour. Ainsy se 
debastoit le noble roy tout le jour et toute la nuit. Au 
matin, il fist deslogier son ost et traire aprez les 
Escots pour les enchâsser hors de son pays ^ . Sy print 
congié de la dame en disant : < Ma chiere dame, à 
Dieu vous command jusques au revenir, si vous prye 
que vous vueilliez aultrement estre conseillie. > 

€ Chier sire, respondi la dame, le roy du ciel vous 
vueille conduire et oster de toute pensée vilaine, car 
je suy et seray tousjours preste de vous servir à vostre 
honnour et au mien. > A tant se parti le roy tout 
confus, en ala aprez les Escots et les siwy jusques 
oultre la bonne cité d'Euurwic et se loga à rai petites 
liewes de la forest de Gendours. Là, le roy David et 
ses gens estoient entré pour les grands fortresses qui 
y sont. 

Là demoura le roy d'Angleterre par l'espace de 
m jours pour sçavoir se les Escots partiroient point 
hors pour le combatre. Et sachiez que tous le[s] m jours 
y avoit tant d'escharmuches entre les ii osts que chas- 
cun estoit ennoyé de les regarder, et y avoit souvent 
de mors et de pris, et sur tous les aultres y estoit le 
plus souvent veu en bonne ordonnance messire Guil- 
laume de Douglas, à l'escu d'asur et m estoilles de 
gueules, et y fit maint destourbier aux Angloys. 

Tous ces III jours parlementerrent aucuns prœu- 
dommes de tenir trêves et acord entre ces ii roy s, 
tant que une trêve fut acordée à durer n ans se le roy 

1. Sur les préparatifs de cette démonstration militaire en 
Ecosse, cf. Déprez, les Préliminaires de la guerre de Cent ans, 
la Papauté, la France et t Angleterre, p. 384, note 3. 



296 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1342 

Philippe de France s'i accordoit*, car le roy d'Escoce 
estoit si fort allié à luy qu'il ne pouoit riens faire sans 
luy, et se le roy Philippe ne s'y vouloit acorder, si 
debvoient les trêves durer jusques à la Saint Jehan, 
par celle condicion (jue le roy des Angles ne debvoit 
faire ne confort ne ayde aux Angles qui avoient pris 
le fort chastel de Rosebourch et Strelin, et debvoit 
estre le conte de Moret quitte de sa prison, se le roy 
d'Escoce pouoit aussy tant faire au roy de France que 
le conte de Salbry fust quitte de prison aussy ; laquelle 
chose debvoit estre pourchassée dedens la feste de la 
Saint Jehan. 

Le roy Edowart s'acorda legierement à celle trêve, 
pour tant que cil qui a à mener troys ou nn guerres 
fait grand sens quant il en pœut apaiser une, ou les n, 
ou les m, ou toutes. Et on n'ouist oncques parler de 
roy qui tant eust de guerres à une foys, conune cil 
roy Edowart. Il avoit guerre au roy de France, en 

1. Le 14 février 1342, Edouard III n*avait pas encore ter- 
miné la guerre d'Ecosse, mais il espérait lui voir bientôt 
prendre fin, comme il l'écrivait au roi de Majorque. (Rymer, 
op, cit. y t. II, IP partie, p. 1187.) En effet, le 20 mars suivant, 
il donne un sauf- conduit aux envoyés de David Bruce qui 
venaient en Angleterre pour conclure la paix ou une trêve. 
[Ihid.y p. 1189.) Les négociations duraient encore à la fin de 
mars 1342 entre les commissaires anglais et les envoyés de 
David Bruce. (Record Oflice, Privy Seals, 282, n*» 14624.) Le 
3 avril, il désigne plusieurs personnages qui devront conclure 
une trêve avec les Ecossais, et deux jours après, cédant sans 
doute à la demande d'Alphonse, roi de Gastille, qui lui 
demandait de faire la paix avec le roi de France, il donne le 
pouvoir nécessaire à ses représentants pour traiter avec Phi- 
lippe de Valois. (Rymer, p. 1190 et 1191. Lettres du 28 mars 
et du 5 avril 1342.) Cf. Déprez, op. cit., p. 384. 



1342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 297 

France, en Bretaigne ^ , en Gascongne, en Poytou, en 
Thoulousain et en Xanttonge, et si avoit guerre au roy 
d'Escoce, et avoit par tout envoyé grand quantité de 
gens d'armes. 

Celle trêve fut ainsy accordée tjue vous avez ouy. 
Si départi le roy d'Escoce ses gens et s'en ala chascun 
en sa contrée, et envoya messages au roy Philippe 
de France pour acorder ce que fait estoit, et ne 
demoura gueres que ledit roy renvoya le conte de 
Salbry 2 quitte, au pourchas du roy d'Escoce, et le roy 
d'Angleterre le recheut à grand feste et délivra tan- 
tost le conte de Moret et le renvoya en Escoce. Or me 
tairay je ung petit des guerres d'Angleterre et d'Es- 
coce, et retourneray ores à celles de Bretaigne et à 
l'ystoire messire Charles [de] Bloys. 

Chapitre LII. 

SOMMAIIUS. 

Au printemps, les seigneurs français, qui s'étaient retirés 
après la prise de Ghantoceaux, reviennent en Bretagne aider 
Charles de Blois, resté à Nantes pendant l'hiver, à reconqué- 
rir tout le pays. Ils décident d'assiéger Rennes, dont le 

1. La question de Bretagne était celle qui préoccupait le 
plus Edouard III. C'était à elle qu'il songeait lorsqu'il disait en 
écrivant d'Ecosse au chancelier Robert Parvyng, au trésorier 
Guillaume de Cusance, à Barthélémy de Burghersh : a Einz 
nous convendra returner et treer devers autres parties pur 
arraier noz busoignes en droit de la guerre de France, si 
corne vous bien savez. » (Record Office, Privy Sealsy 280, 
n° 14469.) 

2. Dès le 22 février 1342, un sauf-conduit, valable jusqu'à 
la Saint-Jean, fut délivré au comte de Moray pour aller en 
France traiter sans doute au sujet de son échange (Rymer, op. 



298 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1342 

capitaine est Guillaume de Cadoudal. Principaux partisans 
de la comtesse de Montfort. Hervé de Léon, depuis la prise 
de Nantes, est devenu le plus actif soutien de Charles de 
Blois. 

Cy retourne le livre à parler des aventures de Bre^ 
taignej et comment msssire Charles de Bloys assiega 
la cité de Rennes * . 

Or est à sçavoir que, quant le duc de Normendie, 
le duc de Bourbon, le duc de Bourgongne, le conte de 
Bloys, messire Louys d'Espaigne, le connestable de 
France* et les aultres seigneurs Françoys se furent 
partis de Bretaigne, quant ilz eurent conquis le fort 
chastel de Ghastonseal et puis la cité de Nantes, et 
pris le conte de Montfort et livré au roy Philippe de 
France, et il l'eut fait mettre en prison au Louvre à 
Paris, ainsy que vous avez ouy, et comment messire 
Charles de Bloys estoit tout coy demouré en la cité de 
Nantes et ou pays d'autour, qui obeissoit à luy, pour 
attendre la saison d'esté où il fait meilleur ostoyer et 
mener guerre que en yver, et celle doulce saison 
d'esté^ fut revenue, tous ces seigneurs de France 

cit. y t. II, II* partie, p. 1188), et le comte de Salisbury dut 
recouvrer sa liberté le 2 juin 1342. Cf. Kervyn de Lettenhove, 
éd. Froissart, t. III, p. 524, d'après Arch. nat., J362, n° 1. 

1. Cf. Froissart, éd. Luce, t. II, p. 137 § 162 à p. 139 § 163; 
Variantes, p. 347 à 349. Le manuscrit d'Amiens fait connaître 
la situation en Gascogne où les Anglais n'ont plus que 
quelques villes. Outre les noms des partisans de la comtesse 
de Montfort, il donne aussi les noms des partisans de Charles 
de Blois et fait remarquer que toute la Bretagne est divisée 
par la guerre. 

2. Raoul, comte d'Eu. 

3. La reprise des hostilités ne dut avoir lieu que pendant la 



1342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 299 

dessus nommez et grand foison d'aultres s'en râlèrent 
devers Bretaigne, à grand poissanee, pour ayder mes- 
sire Charles de Bloys à reconquerre le remanant de la 
duchié de Bretaigne, dont il avint moult de mer- 
veilles et d'aventures, ainsy que vous pourrez ouïr. 

Quant ilz furent venus à Nantes, là ilz trouverrent 
messire Charles de Bloys et eurent conseil qu'ilz assie- 
geroient la cité de Rennes; si y alerent. La vaillant 
contesse de Montfort l'avoit si bien gamy de tous 
biens et de gens d'armes que riens n'y faloit, et y 
avoit mis ung gentil chevalier pour chief et cappitaine 
que on appelloit messire Guillaume de QuadudaP, 
gentil homme grandement du pays de Bretaigne. 
Aussy avoit la vaillant dame mis garnisons grandes et 
fortes par toutes les aultres citez, et y avoit estably 
bons gentilz hommes du pays, qui à luy se tenoient, 
et les avoit trestous acquis par beau parler, par dons 
et par promesses; desquelz l'ung estoit l'evesque de 
Lyon, messire Amaulry de Clichon^, messire Yvain 
de Tiguery^, le sire de Landremaz, le chastelain de 

seconde moitié d'avril 1342. Une trêve avait en effet été con- 
clue entre Jeanne de Montfort et Charles de Blois le vendredi 
après Reminiscere 1342 (n. st.) (1®' mars), qui devait durer 
« jusques à la quinzaine de Pâques prochènes venanz » 
(15 avril). [Froissart, éd. Luce, t. lU, p. ii, note 1.) 

1. Selon Kervyn de Lettenhove, dans son édition de Frois" 
sartj t. XX, p. 491, son prénom serait non Guillaume, mais 
Olivier. En 1340, il était conseiller de Jean UI, duc de Bre- 
tagne. 

2. Amaury de Clisson était fils puîné d'Olivier de Glisson et 
d'Isabeau de Craon ; réconcilié en 1344 avec Charles de Blois, 
il fut tué au combat de la Roche-Derrien. [Froissarty éd. Ker- 
vyn de Lettenhove, t. XXI, p. 16-17.) 

3. Charles de Blois, par lettres données « en noz tentes 



300 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1342 

Guingant, messire Olivier de Pennefort*, frère à mes- 
sire Jefiroy de Malatrait, messire Guillaume de Qua- 
dudal, les ii frères de Quarick et pluseurs aultres che- 
valiers et escuiers que nommer ne sçavroye, Aussy en 
y avoit grand foison de l'acord messire Charles de 
Bloys, qui à luy se tenoient avecques messire Henry 
de Lyon, qui fut premièrement de l'acord du conte de 
Montfort et maistre de son conseil, jusques à tant que 
la cité de Nantes fut rendue, ainsy que vous avez ouy, 
de quoy il fut grandement blasmé, car on vouloit dire 
que, par son pourchas, le conte de Montfort avoit 
esté pris. Sy estoit il celluy qui plus se donnoit de 
paine à grever la contesse vaillant et soustenir mes- 
sire Charles de Bloys. 

CHAPriRE LUI. 

SOMMÀl&E. 

Pendant le siège de Rennes, Jeanne de Montfort envoie 
Amaury de Glisson en Angleterre traiter du mariage de son 
fils avec une fille d'Edouard III. Cette proposition est bien 
accueillie et le roi envoie à son secours Gautier de Masny, 
qui part avec 6,000 archers. Des vents contraires les 

devant la ville de Hainbont en Bretaigne » le 13 juin 1342, 
donna à Ayton Doria, « damoisel, » pour les services qu'il lui 
rendit pendant la guerre, le château et la châtellenie de Châ- 
teaulin-sur-Trieu et le château de Brelidy, qui avaient été con- 
fisqués sur Yves de Trésiguidi. (Arch. nat., JJ 74, fol. 409, 
n^ 685.) Le 23 décembre 1343, une lettre, que lui adresse 
Edouard III, nous montre qu'il était encore un chaud partisan 
de Jeanne de Montfort. (Rymer, op, cit,, t. II, II* partie, 
p. 1242.) 

1. Nous voyons, par une lettre d'Edouard III du 23 décembre 
1343, qu'à cette date Olivier de Spinefort était capitaine de 
Hennebont. (Rymer, Ibid,, p. 1242.) 





1342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 301 

retiennent soixante jours sur mer avant de pouvoir atteindre 
Hennebont. 

Comment la contasse de Montfort envoya en Angleterre^ 
priant au roy qu'il la secourut^ lequel luy envoya 
messire Watyer de Manny^. 

Messire Charles de Bioys et les aultres seigneurs 
seirent assez longuement devant la cité de Rennes, et 
y firent maints donmiages et grands assaulx par les 
Espaignolz et les Jennevoys. Ceulx de dedens se def- 
fendoient par le conseil messire Guillaume Quadudal 
si sagement que ceulx de dehors plus souvent y per- 
doient qu'ilz n'y gaagnoient. 

En celluy temps, si tost que la vaillant contesse 
sceut que ces seigneurs estoient venus en Bretaigne à 
si grand compaignie, elle envoya messire Aymery de 
Glichon en Angleterre ^ parler au noble roy Edowart, 

1. Cf. Froissart, éd. Luce, t. II, p. 139 § 163 à p. 141 § 164; 
Variantes, p. 349 à 354. Les manuscrits d'Amiens et de Rome 
donnent plus de détails sur le siège de Rennes et sur la 
réception d'Amaury de Glisson en Angleterre. 

2. Dès le 22 février 1342, Amaury de Glisson, tuteur et 
gardien du jeune Jean de Montfort, aurait déjà traité avec 
Edouard III. (De la Borderie, Hist, de BretagnCy t. III, p. 447, 
note 3.) Au reste, le 10 mars de la même année, plusieurs 
conventions furent passées entre ledit Amaury et Edouard III, 
tant au sujet de l'argent nécessaire pour soutenir la guerre 
qu'au sujet des villes, bourgs, forteresses et ports du duché de 
Bretagne à livrer au roi d'Angleterre pour y mettre ses 
troupes. (Rymer, op, cit., t. II, II® partie, p. 1189.) Le 
1®' mars 1342, Edouard III avait chargé son clerc, Gautier de 
Wetewang, de régler ces diverses questions. Il l'avait spé- 
cialement désigné « ad totum thesaurum nobis per preclaram 
Johannam de Flandria ducissam Britannie et comitissam de 



302 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1342 

pour prier et requerre confort et ayde par telle con- 
dicion que le jœune enfant, filz au conte de Monfort, 
debveroit prendre à fenune l'une des filles au roy 
d'Angleterre, et seroit douée de toute la conté de 
Montfort et de la duchié de Bretaigne. 

Le roy Ëdowart estoit adoncques à Londres et fes- 
tioit le conte de Salbry, qui tantost estoit revenu de 
prison ^ , et fist grand feste et grand honnour à mes- 
sire Aymery et luy octroya toute sa requeste assez 
briefment, car il veoit son avantage en ii manières. 
Premièrement, luy fut advis que c'estoit grand chose 
de la duchié de Bretaigne, s'il le pouoit conquerre, et 
si estoit la plus belle entrée qu'il pouoit avoir pour 
conquerre le royaume de France, auquel il tendoit. Si 
conmianda à messire Watier de Manny^ lequel amoit 
moult, car moult bien l'avoit servi en pluseurs 
besongnes périlleuses, qu'il prist tant de gens d'armes^ 

Monteforti et Almaricum de Gluzon, tutorem et custodem 
Johannis filii et heredis Johannis ducis Britannie et comitis de 
Monteforti, in dicto ducatu recîpiendum et ad opus nostrum 
salvo custodiendum. » (Record Office, Fine RollSy 16 Ed., III, 
n^ 143, m. 27. Westminster, 1«' mars 1342.) 

1. Gomme nous Tavons vu, le comte de Salisbury ne fut 
libéré que le 2 juin 1342 ; il ne pouvait donc se trouver à 
Londres en même temps qu'Amaury de Clisson. 

2. Depuis longtemps déjà, Edouard III préparait un passage 
en Bretagne. Ainsi, le 3 octobre 1341, il faisait arrêter par 
Robert Chamberlain et conduire à Portsmouth, pour les tenir 
prêts autour de l'octave de la Saint-Martin, les navires néces- 
saires oc pro passagio magnatum et aliorum fidelium » en 
Bretagne. (Rymer, op. cit,, t. II, IP partie, p. 1177.) Richard 
atte Wode avait été désigné pour réunir toutes les nefs dans 
les comtés de Somerset et de Dorset pour le 29 octobre. 
(Record Office, Almain Rolls, n? 8, m. 5, 3 octobre 1341.) Les 



1342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 303 

que ledit messire Aymery luy deviseroit, et s'apres- 
tast tantost d'aler secourir la c(»itesse et prenirt ii ou 
m" des meilleurs archiers*. 

6 et 9 novembre, Edouard mandait à Jean de Watenhull d'af- 
fréter des nefs, de réquisitionner des ponts et des claies. 
(Ibid., m. 3 et 4.) Cf. Déprez, op. cit,y p. 385, note 6. Le 
10 novembre suivant, il ordonnait de payer différentes 
sommes à plusieurs hommes d'armes qui devaient passer en 
Bretagne ; parmi eux se trouvaient Robert d'Artois et Gautier 
de Masny. (Rymer, t. II, 11® part., p. 1181.) Le 20 février 
1342, il mandait de préparer quarante vaisseaux qui devaient 
venir au port d'Orewell le 27 mars suivant. Là, on devait 
embarquer les vivres et tout ce qui serait nécessaire pour 
aller en Bretagne. [Ibid., p. 1187.) A la même date, il défendit 
à tout homme d'armes de sortir du royaume sans sa permis- 
sion spéciale. (Ibid., p. 1188.) Le 10 mars, il ordonna de 
lever en Irlande cent hommes d'armes et neuf cents hobbiliers, 
tant pour la défense du royaume que pour ses expéditions 
d'outre-mer. [Ibid., p. 1188.) Et le même jour, il chargeait 
Gautier de Masny de prendre possession pour lui, en Bretagne, 
des villes, ports et forteresses qui lui seraient livrées d'accord 
avec Amaury de Glisson. [Ibid,, p. 1189.) Pendant les mois de 
mars et d'avril, on voit Edouard III occupé soit d'armer des 
vaisseaux dans les ports, soit de recruter des hommes d'armes 
et des archers pour l'expédition de Bretagne. [Ibid., p. 1190 à 
1192. Lettres des 20 et 27 mars, des 10 et 14 avril.) 

1. Le 10 mars, Edouard III donnait à Gautier de Masny, 
sur le point de partir, 719 livres 10 sous pour ses gages : 
« Dilecto et fideli nostro Waltero de Mauny in obsequîum nos- 
trum ad partes Britanie profecturo, super vadiis suis et remu- 
neratione ei per nos concessa, septingentas et decem et novem 
libras, sex solidos. » (Record Office, Libérale Rolls, n* 601, 
m. 10. Eltham, 10 mars 1342.) Les clercs Gautier de Wete- 
wing et Alain de Killun avaient été chargés d'affréter des 
navires, a super expensis circa fretagium quarumdam navium 
in obsequium nostrum versus Britanniam profecturarum appo- 
nendum », et de payer en même temps les gages, tant de Gau- 
tier de Masny que des a monnayers » qui passaient avec lui en 



304 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1342 

Ledit messire Watier fist voulentiers le comman- 
dement du roy, si se mist en mer* avecques telle 
compaignie que ledit messire Aymery sceut devi- 
ser. Avecques luy alerent les ii frères de Layndale, 
messire Loys et messire Jehan La Haze, de Brabant, 
messire Hubert de Fresnay, messire Alain de Sire- 
houde et pluseurs aultres que je ne sçay tous nom- 
Bretagne pour la frappe des nouvelles monnaies, « et moneta- 
riorum in comitiva sua pro moneta ad opus régis cudenda. » 
Gautier de Wetewang devait se munir des balances et outils 
nécessaires pour la frappe monétaire : « Super expensis circa 
provisionem balanciarum et aliorum instrumentorum pro cus- 
sione monete facienda. » Jean de Watenhull était, de son côté, 
chargé de noliser dans les ports les nefs disponibles. 

1. Le 25 mai 1342, Edouard donnait ordre au trésorier de 
rÉchiquier de payer 55 livres à un Catalan, Bérenger de 
Vives, dont la galiote était allée rejoindre Gautier de Masny 
en Bretagne : « Liberate de thesauro nostro Berengario de 
Vivers de Cataloingna, lv Ib. pro vadiis suis et hominum, in 
quadam galiota sua ad partes Britannie versus Walterum de 
Mauny, ad explorandum supra mare inimicos nostros, nuper 
missorum. » (Record Office, Liberate Rollsy n° 601, m. 6.) Un 
acte, conservé au Record Office, dans les Régents Warrants 
and other Privy Seals (file 1538), daté de Londres, 29 juillet 
1342, parle de Gautier « ordeiné d'aler vers les parties de 
delà. » Ses gages devaient être payés par soixante-huit sacs de 
laine, le sac au prix de 6 livres, pris dans le comté de Sussex. 
La compagnie de Gautier comprenait cinquante archers et 
cinquante hommes d'armes (dont lui-même, comme banneret, 
douze chevaliers et trente-sept écuyers); en tout, cent hommes. 
Il touchait 4 sous par jour de solde. Le montant total des 
gages par jour s'élevait à 4 livres 10 sous, et celui des gages 
dus par quartier à 409 livres 10 sous. — M. de la Borderie 
(Hist. de Bretagne y t. III, p. 459, note 2) prétend que, à la date 
du 10 mai 1342, Gautier de Masny avait déjà quitté l'Angle- 
terre pour faire voile vers la Bretagne. 



1342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 305 

mer, et avecq vi'' archiers*. Maiz ung grand tour- 
ment de vent les sourprit sur mer, tant qu'il leur 
convint demourer sur mer bien par l'espace de 
LX jours*, ainchoys qu'ilz peussent parvenir à Haine- 
bon. Là, la vaillant contesse les attendoit de jour en 
jour, à grand mesaise de cuer, pour le très grand 
meschief qu'elle sçavoit que ses gens soustenoient. 

Chapitre LIV. 

Sommaire. 

Les bourgeois de Rennes rendent la ville à Charles de Blois, 
malgré Guillaume de Cadoudal^ qui se retire à Hennebont 
auprès de la comtesse de Montfort. Siège d'Hennebont. Sor- 
tie de Jeanne ; elle brûle le camp français^ va se réfugier au 

1. Le chiffre de Jean le Bel semble exagéré. Les noms des 
chevaliers qu'il cite doivent être ceux de la compagnie même 
de Gautier. Les autres commandants de compagnies étaient : 
le comte d'Oxford, avec quarante hommes d'armes (lui, un 
banneret, neuf chevaliers et vingt-neuf écuyers) et trente 
archers à cheval. Il touchait 8 sous par jour, le banneret 
4 sous, le chevalier 2 sous, l'écuyer 12 deniers, l'archer à 
cheval 6 deniers. — Michel de Ponynges, avec quinze hommes 
d'armes (lui, en qualité de banneret, quatre chevaliers et dix 
écuyers) et douze archers à cheval. — Guillaume Fitz Warin, 
avec dix hommes d'armes (un chevalier et huit écuyers) et dix 
archers à cheval. Le comte d'Oxford était encore en Angleterre 
le 17 juillet et Michel de Ponynges le 21. Quant à Fitz Warin, 
« ordeiné d'aler vers les parties de delà la mer, » il y était 
encore le 27 août 1342. (Record Office, Régents Warrants and 
other Privy SeeU, file 1538.) 

2. Dans le manuscrit de Rome, Froîssart, éd. Luce, t. II, 
p. 354, réduit ce temps à quinze jours. Selon Knighton (éd. 
Joseph Rawson Lumby, t. II, p. 23 et 24), Gautier de Masny, 
avant de venir à Hennebont, aurait guerroyé dans les envi- 
rons de Brest. 

I 20 



306 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL.. [1342 

château de Brayt et, quelques jours après, revient à Henne- 
bont. Charles de Blois entreprend le siège d'Auray. 

Comment les bourgoys de Rennes rendirent la cité à 
messire de Bloys^ malgré leur cappitaine^. 

Or est à sçavoir que messire Charles de Bloys et ces 
seigneurs de France seirent si longuement devant la 
cité de Rennes que ilz y firent très grand dommage, 
tant que les bourgoys en furent grandement ennuyez, 
et voulentiers se fussent souvent [acordez] à la rendre 
s*ilz osassent ; mais le gentil chevalier, messire Guil- 
laume de Quadudal, ne s'y vouloit acorder aucune- 
ment. Quant le commun et les bourgoys de la cité 
eurent assez souffert et ilz ne virent nul secours de nulle 
part venir, ilz se voulurent rendre ; maiz ledit messire 
Guillaume ne s'i voult acorder. Au derrain, ilz prirent 
messire Guillaume et le mirent en prison, et promirent 
à messire Charles de Bloys qu'ilz se rendroient Tende- 
main, parmi ce que chascun s'en iroit à tout le sien, 
là où il vouldroit. 

Ainsy fut la cité rendue audit messire Charles l'an 
de grâce mil CGC XLII, à l'entrée de may. Et le gentil 
chevalier, messire G[uillaume] de Quadudal, ne voult 
point demourer de la part messire Charles, ains s'en 
ala par devers la contesse à Hainebon, laquelle fut 
moult dolente des nouvelles de messire Âmaury de 
Qichon ne de sa compaignie. 

Quant la cité de Rennes fut ainsy rendue et les 

1. Cf. Froissart, éd. Luce, t. II, p. 141 § 164 à p. 147 § 168; 
Variantes, p. 354-365. Les manuscrits d'Amiens et de Rome 
n'ajoutent que des détails sans grande importance au récit des 
sièges de Rennes et d'Hennebont. 





t. 




1342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 307 

bourgoys eurent fait feaulté à messire Charles, les 
seigneurs se conseillèrent quelle part ilz iroient pour 
mielx achever la besongne. Le conseil à ce se tourna 
que on alast devant Hainebon, où la contesse estoit, 
puisque le conte estoit en prison; s'ilz pouoient 
prendre le chastel et la contesse, la guerre seroit 
finée. Ainsy fut fait ; si assiegerrent la ville et le chas- 
tel de Hainebon. La vaillant contesse estoit si bien 
pourveue et de vivres et de bonnes gens d'armes qu'il 
souffisoit bien à tenir le chastel; mais toudis estoit 
en l'attente aingoisseuse du secours d'Angleterre, et 
n'en oyoit nulles nouvelles, et bien se doubtoit de 
tempeste et de fortune sur mer. Avecques elle, dedens 
Hainebon, estoit l'evesque de Lyon en Bretaigne, 
duquel messire Henry de Lyon estoit oncle, qui estoit 
de l'aultre partie; et sy estoit messire Yvain de 
Tigury, le sire de Landreniaz, le chastelain de Guin- 
gant et pluseurs aultres que je ne sçay nommer. 

Quant la vaillant dame et les seigneurs entendirent 
que messire Charles les venoit assiéger, ilz firent 
commander que on s'armast et que on sonnast la 
cloche, affin que chascun alast à sa deffense. Ainsy fut 
fait sans contredit. Quant messire Charles et les sei- 
gneurs furent prez de Hainebon, et ilz virent la ville 
si forte, ilz firent leurs gens logier ainsy que pour 
tenir siège. Aucuns jœunes compaignons Jennevois, 
Espaignolz et Françoys, alerent jusques aux bailhes 
pour escharmucher, et aucuns de dedens issirent hors 
pour la deffense, ainsy qu'il avient en telles besongnes. 
Là eut souvent maint grand hustin, et y perdirent 
plus les Jennevoys qu'ilz n'y gaagnerent, par soy 
folement abandonner. Quant le vespre aprocha, chas- 



308 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [i342 

cun se retray à ses loges, puis eurent les seigneurs 
conseil que on bailleroit assault aux barrières, pour 
veoir le contenement de ceulx de dedens, et se ilz y 
pourroient rien gaagnier. Si baillèrent assault au tiers 
jour, et moult vassaument se deffendirent ceulx de 
dedens, tant qu'ilz firent retraire les assaillans et les- 
serent le chemin tout plain de mors ; et dura Tassault 
jusques à heure de nonne, depuis le matin. 

Quant les seigneurs virent leurs gens retraire, ilz 
furent durement couroussiez et firent reconmiencer 
l'assault, et ceulx de dedens se renforcèrent à l'assault 
deffendre. La vaillant contesse estoit armée et che- 
vauchoit sur ung gros coursier de rue en rue, resbau- 
dissant et semonnant chascun à deffense, et faisoit les 
femmes de la ville, dames et aultres, porter pierres 
sur les murs et getter sur les assaillans, et jetter pos 
plains de vive chaulx. 

Or, orrez le plus merveilleux fait^ et le plus hardi 
que oncques femme fist. Sachiez que la vaillant con- 
tesse, laquelle souvent montoit sur les tours pour 
regarder comment ses gens se deffendoient, regarda 
que tous ceulx de l'ost avoient lessé leurs loges et 
estoient prezque tous alez veir l'assault. Elle s'avisa 
d'ung beau fait et remonta sur son coursier, ainsy 

1. Dom François Plaine, dans son opuscule intitulé : Jeanne 
de Penthièvre, duchesse de Bretagne, et Jeanne de Flandre, 
comtesse de Mont fort, étude biographique et critique, p. 9, met 
en doute le récit de ce siège et regarde a comme entièrement 
fabuleux les exploits militaires accomplis par Jeanne de Flandre 
sous les murs de Hennebont. » De la Borderiey au contraire, 
dans son Hist, de Bretagne, t. ni, p. 452, accepte entièrement 
ce récit. Dom Morice, Hist, de Bretagne, t. I, p. 255 et 256, 
Tavait également accepté. 



1342] CHRONIQUE DB JEAN LE ^L. 309 

armée qu'elle estoit, et fist monter environ CGC honmies 
d'armes avecques elle qui gardoient une aultre porte, 
là où on n'assailloit point. Si issi hors, à toute sa 
compaignie, et se fery vassaument es tentes et loges 
vuydes de gens, fors que d'aucuns garôhons et gens 
d'office qui tous furent tuez, puis bouta le feu partout, 
et tantost fut toutars. 

Quant les seigneurs de France virent leurs loges 
ardoir et veirent les cris et les huées, trestous esbahys 
recoururent vers leurs loges, crians : € Trahys, tra- 
hys; » et nul ne demoura à l'assault. Quant la vaillant 
contesse vit l'ost ainsy troublé et tant de gens venir 
d'ung costé et d'aultre, elle rassembla ses gens, et 
pour ce qu'elle vit bien que sans donunage ne pour- 
roit rentrer en la ville, elle s'en râla par une aultre 
voye droit au chastel de Brayt^ , qui estoit à nn liewes 
de là. Quant messire Loys d'Espaigne fust venu aux 
loges qui ardoient, et vit la contesse et ses gens soy 
en aler, il courut aprez pour les consuivir, s'il peut, 
et tant les chevaucha qu'il en tua aucuns mal montez. 
Maiz la vaillant contesse si bien chevaucha, et la plus 
grand partie de ses gens, que elle vint à point au chas- 
tel de Brayt, où elle Ait grandement recheue et 
festiée. 

Quant messire Loys d'Espaigne sceut par les prison- 

1. Luce, dans son édition de Froissart, 1. 11^ p. xlyii, n. 2, se 
demande si on doit identifier Brayt avec Brecb (Morbihan, arr. 
de Lorîent; comm. de Pluvigner). Mais cette localité ne semble 
pas avoir eu de château au moyen âge. (Cf. Rosenzweig, Dict. 
topogr. du Morbihan.) M. de la Borderie, HisL de Bretagne, 
t. ni, p. 452-453, dit que la comtesse de Montfort dut se réfu- 
gier à Auray, qui est sur le chemin de Brech. (Cf. D. Morice, 
Hist. de Bretagne, t. I, p. 256.) 




310 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1342 

niers que c'estoît la contesse, laquelle avoit fait œlle 
entreprise, et qu'elle luy estoit aiusy eschappée, il en 
fiit moult dolent. Si s'en retourna à l'ost et conta aux 
seigneurs toute l'aventure. 

Les seigneurs qui estoient dedens Hainebon, quant 
ilz furent retrait de l'assault, ne pouoient penser^ 
comment la vaillant dame avoit ce avisé, maiz ilz 
furent toute la nuit en grand pensement de ce que la 
dame, ne nul de sa campaignie ne retoumoient à la 
ville. 

À l'endemain, les seigneurs de France qui avoient 
perdues leur tentes et leurs pourveances, eurent con- 
seil qu'ilz se logeroient d'arbres et de feuUes plus 
prez de la ville et qu'ilz se maintendroient plus sage- 
ment. Si alerent logier à grand paine plus prez de la 
ville, et disoient à ceulx de la ville : c Âlez, alez qué- 
rir vostre contesse, certes elle est perdue, vous ne la 
retrou verres maiz a pièce. » Quant ceulx de la ville, 
gens d'armes et aultres, ouïrent ces nouvelles, moult 
furent esbahys et eurent paour que grand meschief ne 
Aist avenu à leur dame ; si ne sçavoient que croire, 
pour tant qu'elle point ne retournoit et qu'ilz n'avoient 
nulles nouvelles d'elle. Si demourerent en tel paour 
par l'espace de v jours. Et la vaillant contesse, laquelle 
bien se pensoit que ses gens ne fussent en grand 
doubtance et cusanchon pour elle, pourchassa tant 
qu'elle eut environ v* compaignons bien armez, mon- 
tez et babilliez, et se parti de Brayt à la minuit, et 
s'en vint droit au point du jour à une porte du cha&- 
tel, et entra dedens à grand joye [et à grand son] de 

1. Le ms. donne : <c Et ne pouoient passer. » 



1342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 311 

trompes, de nakaires et d'aultres instrumens, de quoy 
les osts des Françoys furent grandement estourmîs, et 
s'armerrent tous en courant par devant la ville. Geulx 
de dedens montèrent sur les creneaulx, et lors com- 
mença ung grand assault, qui dura jusques à heure de 
nonne. Les seigneurs firent cesser d'assaillir, car leurs 
gens se laissoient tuer et navrer sans raison; si se 
retrairent à leurs loges et eurent conseil que messire 
Charles de Bloys iroit assiéger Chastel de Roy*, que 
le roy Artus fit faire et fermer; et iroient avecques 
luy le duc de Bourbon, le conte de Bloys, son frère, 
et le mareschal Bertran, et messire Henry de Lyon, et 
partie des Jennevoys, et messire Loys d'Ëspaigne. 

Le visconte de Rahayn et tout le remanant des Espai- 
gnolz demeurèrent devant Hainebon, et manderrent 
xii grands engins qu'ilz avoient laissié à Rennes, pour 
jetter contre la ville et le chastel, car bien veoient 
qu'ilz ne pouoient gaagnier à l'assaillir. Siques ilz 
firent ii osts, dont Tung demeura à Hainebon, Taultre 
ala assiegier Chastel Roy, qui estoit assez prez de là et 
dont nous parlerons, et nous tairons ung petit des 
aultres. 

ChAlPITRE LV. 

SOMMAIIUE. 

Siège d'Auray défendu par Henri et Olivier de Spinefort. 
Renaud de Guingamp, capitaine de Dinan, prend dans une 
embuscade Gérard de Malain qui, avec Pierre Portebœuf, 
tenait le château de Roche-Piriou, entre Vannes et Dinan, 
pour Charles de Blois. Au moment où, à l'instigation de Gui, 
évéque de Léon, les défenseurs d'Hennebont allaient se 

1. Auray, Morbihan, arr, de Lorient, ch.-l. de cant. 



312 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1342 

rendre à Louis d^spAgae, Jeanne de Montfort aperçoit la 
flotte anglaise venant à son secours. 

Comment messire Charles de Bloys tenait deux 

chasteaulx assiégiez^. 

Ledit messire Charles de Bloys se tray devant Chas- 
tel de Roy à toute sa compaignie, et s'y loga, et l'as- 
siega tout autour, et y fist assaillir et escharmucher, 
car ceulx du chastel estoient bien pourveus et garnis 
de bonnes gens d'armes pour tel siège soustenir. Si 
ne se voulurent rendre, ne laisser le service de la 
vaillant contesse, qui grands biens leur avoit fait, 
pour obéir à messire Gharle de Bloys, pour promesse 
qu'il sceut faire, car François ont toudis promis et mal 
payé. 

Dedens le chastel estoient bien n^' compaignons 
aydables les ungs aux aultres, desquelz estoient chap- 
pitaines deux vaillans frères, messire Henry de Penne- 
fort et messire Olivier. A quatre liewes de ce chastel 
estoit la cité de Venues, laquelle se tenoit pour la con- 
tesse fermement, et en estoit messire JefiEroy de Mala- 
trait cappitaine, gentil et vaillant homme. 

D'aultre part, seoit la bonne ville de Dynant, la- 
quelle n'estoit fermée que de fossez et de palys. Si en 
estoit cappitaine, de par le conte, ung vaillant homme 
qu'on clamoit le chastelain de Gingant, mais il estoit 
assiegié dedens Hainebon avecques la contesse, et 
avoit en la ville laissié madame sa femme, et sa fille, 

1. Cf. Froissart, éd. Luce, t. H, p. 147 § 168 à p. 150 § 169. 
Variantes, p. 366 à 372. Les manuscrits d'Amiens et de Rome 
offrent un récit un peu différent des mêmes faits. 



i342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 313 

et son fîlz messire Regnault, cappitaine en lieu de luy. 
Entre ces ii bonnes villes seoit ung moult fort chas- 
teau, qui se tenoit pour monseigneur Charles, et 
l'avoit fait bien garnir de bonnes gens d'armes, qui 
tous estoient Bourgongnons. En estoit gouverneur et 
maistre ung gentil escuier nommé Gérard de Malain^ 
et avoit avecques luy un hardi chevalier qu'on appel- 
loit messire Piere Portebœuf. Ces deux, avecques 
leurs compaignons, honnissoient et gastoient tout le 
pays, et destruisoient si grandement la bonne cité de 
Venues que on n'y pouoit apporter nulles pour- 
veances, ne nulle marchandise ne pouoit entrer ne 
venir hors, car chascun jour ilz chevauchoient l'ung 
jour par devers Venues, l'aultre par devers Dynant ; 
mais tant ilz chevaucherrent que ledit messire 
Regnault de Gingant prist par ung embuschement 
ledit Gérard de Malain à toute sa compaignie, environ 
XXV compaignons, et rescovist bien xiffl ou xv mar- 
chans à toute leur chevance, lesquelz ilz amenoient 
par devers ung chastel qu'on appelle Roche Perrot*. 
Maiz le jœune bachelier, messire Regnault, tous les 
prist et enmena à Dinant, dont il fut moult grande- 
ment honnouré. 

Or me tairay ung petit à parler de ceste matere, et 
retourneray à parler de la vaillant contesse, qui estoit 
dedens Hainebon, et de messire Loys d'Espaigne, qui 
tenoit le siège devant, et avoit si debrisié et froissié la 

1. Malain, Côte-d'Or, arr. de [Dijon, cant. de Sombemon. 
D. Morice, dans son Hist, de Bretagne, t. I, p. 259, Tappelle 
à tort Girard de Maulin. 

2. Roche-Piriou, auj. moulin à eau sur le Pont-Rouge, Mor- 
bihan, comm. de Priziac, cant. du Faoûet, arr. de Pontivy. 



314 CHRONIQUE DE JEAH LE KL. fl34î 

ville et la dortnre par les engins, que ceolz de dedens 
se oommenoerent à esmerveiller et avoir volenté de Cadre 
accord, car ilz ne veoient nul secours venir ne n'en- 
tendoient nulles nouvelles de secours. Dont il advint 
que l'evesque, messire Guy de Lyon S qui estoit oncle 
à messire Henry de Lyon, par cui conseil et confort 
le conte de Montfort avoit esté pris, ainsy comme 
vous avez ouy, parla ung jour à son nepveu par 
asseurance, et parlèrent tant d'ung costé et d'aultre, 
que ledit evesque debvoit tellement acorder à ses 
compaignons, que la ville fust rendue à messire Loys 
d'Espaigne ou nom de messire Charles de Bloys ; et le 
dit messire Henry, d'aultre part, debvoit tant faire 
que les compaignons s'en irdent francs et quittes et 
liges audit messire Charles, et ne perderoient rien du 
leur. Âinsy se départi ce parlement. Ledit evesque parla 
aux aultres seigneurs. La contesse tantost se doubta 
de malvais pourchas; sy leur pria, en Tonneur de 
Nostre Dame, qu'ilz ne voulsissent faire aucune faulte, 
car elle avoit espérance certaine d'avoir secours dedens 
trois jours. Mais ledit evesque parla tant à ces sei- 
gneurs et leur remonstra tant de raisons, qu'il les mit 
en grand effroy celle nuit et en grand esbahissement. 
A Tendemain tant leur conseilla, qu'ilz estoient prez 
que d'acord de soy rendre, et ledit messire Henry 
vint bien prez de la ville pour rechepvoir l'apointe- 

1. D'après Kervyn de Lettenhove, Froissart, t. IV, p. 437, 
Gui de Léon aurait succédé comme évéque de Léon à Pierre 
de Guéméné. D'après M. Luce, qui présente plusieurs hypo- 
thèses sans en adopter aucune, il pourrait se placer entre 
Guillaume III, évéque en 1335, et Guillaume IV, évéque en 
1349. (FroUsart, t. II, p. xux, n. 2.) 



1342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 3i5 

ment, quant la vaillant contesse, qui regardoit aval la 
mer par une des fenêtres du ehastel, commença à 
crier et à faire grand joye, et disoit quanques elle 
pouoit : € Je voy venir le secours que tant ay désiré. > 
Ghascun de la ville courut tantost sur les murs veoir 
que c'estoit. Si veirent tous clerement grande foison 
de naves, grandes et petites*, venir par devers Haine- 
bon, dont chascun fut merveilleusement reconforté, 
car bien se pensoit chascun que c'estoit messire 
Amaurry de Glichon qui amenoit ce secours d'Angle- 
terre, dont vous avez ouy parler, qui par XL jours 
avoit eu vent contraire. 

Chapitre LVI. 

SOXUÀI&E. 

L'évéque Gui de Léon sort d'Hennebont et va dans le camp 
français auprès de Louis d'Espagne. Réception des Anglais 
par Jeanne de Montfort. Sortie de Gautier de Masny avec 
Yves de Trésiguidy, le sire de Landerneau et d'autres, dans 
laquelle ils détruisent les engins des Français et mettent le 
feu au camp. 

Comment messire Watyer de Manny vint à grande 
compaignie à Hainebon^ où la contesse de Montfort 



estoit assiegié 



2 



Âdonques, quant le vaillant chastelain de Gingant, 

1. D'après le manuscrit de Rome de Froissart (éd. Luce, t. U, 
p. 374 et 376), le secours, amené par Gautier de Masny, se 
composait de 120 voiles portant 300 hommes d'armes et 
2,000 archers. 

2. Cf. Froissart, éd. Luce, t. II, p. 150 § 169 à p. 154 § 170. 



3i6 CHRONIQUl DK IBAN LE BEL. [1342 

messire Yve de Tigury, [et] messire Valerans de Lan- 
dreniaz, veirent venir le secours, ilz dirent à Tevesque 
qu'il pouoit bien oontremander son parlemait, car ilz 
n'estoient pas conseilliez de faire ce qu'il leur enhor- 
toit. Ledit evesque en Ait grandement couroussé, ^ 
dit : c Doncques, seigneurs, se départira nostre com- 
paignie, car vous demourrez de çà et je m'en iray par 
de là vers celluy qui a le plus grand droit, ce me 
semble. » Ainsi se départi ledit evesque de Hainebon 
et de%a la dame et tous les habitans, et s'en ala vers 
messire Henry, et luy conta comment tout le fait aloit. 
Ledit messire Henry Ait durement couroussé et fist 
tantost dressier le plus grand engin qui là fiist, et 
commanda qu'on ne cessast de jetter par jour ne par 
nuit. Doncq se parti de là et eumena son oncle à 
messire Loys d'Espaigne, qui le rechut honnourable- 
ment et joyeusement. 

La vaillant contesse fît appareillier à joyeuse chiere 
chambres, sales et hosteubc, pour herbergier aisie- 
ment ces seigneurs d'Angleterre qui là venoient, et 
envoya au devant de eulx moult honnourablement. 
Quant ilz furent venus et descendus, elle ala encontre 
eulx, et s'elle les festia et regraçia, ce ne fait point à 
demander, car elle en fît tant qu'on n'en pourroit plus 
penser. Si mena tous les chevaliers et escuiers logier 
ou chastel, et leur donna l'endemain à disner moult 

Variantes; p. 372 à 378. Les manuscrits d*Amiens et de Rome 
rapportent les mêmes faits, avec plus de développements. Le 
manuscrit d'Amiens fait en outre connaître les noms d*un cer- 
tain nombre de chevaliers qui accompagnèrent Gautier de 
Masny, dans sa sortie, pour détruire les engins placés devant 
Hennebont. 



i342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 3i7 

grandement. Toute la nuit ne cesserrent les engins de 
jetter, ne Tendemain aussy. 

Âprez disner, que moult grandement la dame eut 
festié ces seigneurs, messire Watier de Manny, qui 
estoit maistre souverain de tous ces Angles, appella 
d'une part messire Yvon de Tigury, et luy demanda 
de Testât de la ville et de Tost, puis regarda et dist 
qu'il avoit grand volenté d'aler abatre ce grand engin 
qui sy prez estoit assis et qui si grand ennoy leur fai- 
soit, mais qu'on le voulsist suivir. Messire Yvon de 
Tigury respondi que pas ne lui fauldroit à celle pre- 
mière envahye, aussy fit le sire de Landreniaz. 

Âdoncq s'ala tantost armer messire Watier de 
Hanny; aussy firent tous ceulx de sa compaignie, 
puis issirent paisiblement par une porte et menèrent 
avecques eulx CCO archiers, qui tant et si bien tirèrent 
que ilz enchâssèrent ceulx lesquelz gardoient l'engin ; 
et les gens d'armes, lesquelz aprez venoient, ochirent 
pluseurs des gardes, et abastirent ce grand engin, et 
détaillèrent tout par pièces, puis coururent de grand 
randon vers les tentes et les loges, et boutèrent le 
feu dedens, et tuèrent pluseurs de leurs anemis ain- 
choys que l'ost fust estourmy ne esmut, puis se reti- 
rèrent tout bellement à la ville. Quant ceulx de l'ost 
furent esmuz, ilz vinrent courant aprez eulx, ainsy que 
gens arragiez. Et quant le vaillant chevalier messire 
Watier de Hanny les vit acourir, il dist tout hault : 
€ Jamaiz ne soye je sauvé de ma chiere amye, se 
jamais je rentre en fortresse tant que j'avray versé 
ou rué par terre l'ung de ceulx qui viennent, ou qu'il 
m'avra reversé. » Adonq se retourna le gentil che- 
valier, le glaive au poing, l'escu au col, par devers 



318 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [i342 

le[s] anemis. Âussy iSrent les ii frères de Lendale, la 
Haze de Brabant, messire Yvon de Tigury, le sire de 
Landreniaz et tous les aultres compaignons et Breben- 
chons, et ungs et aultres, et en firent verser des pre- 
miers venans pluseurs les jambes contre mont ; aussy 
en y eut il aucuns d'eulx versés par terre. Lors com- 
mença ung très fort hustin, car tousjours venoient 
gens de 1 ost. Si convint, en la fin, que les Angles et 
les Bretons se retraissent à la fortresse. Là eust on 
peu veir d'une part et d'aultre belles envahyes, res- 
cousses et assaulz d'une part et d'aultre. Sur tous 
aultres y eut los et honneur messire Watier de Manny ; 
aussy eurent ses compaignons comme messire Y[von] 
de Tigupy [et] le sire de Landreniaz, qui ne s'y 
oublièrent pas, ains y firent de si belles proesses qu'on 
les doibt bien tenir pour prœux. 

Quant ilz veirent qu'il estoit temps de retraire, ilz 
se retrairent tout bellement et sagement jusques à 
leurs fossés, et là combatirent jusques à tant que leurs 
gens fussent rentrez ens à sauveté. Mais sachiez que 
les aultres archiers, lesquelz n'avoient point esté à 
abatre les engins, estoient issus hors de la ville et 
trairent si fort qu'ilz firent reculer l'ost des Françoys, 
et y eut grand foison de mors et de navrez. Quant 
ceulx de l'ost virent que leurs gens estoient ainsy 
appointiez et qu'ilz perdoient sans riens conquester, 
ilz firent leurs gens retraire à leurs loges. Aussy 
pareillement se retirèrent ceulx de la ville. Qui adonq . 
veist la vaillant contesse descendre du chastel et bai- 
sier messire Watier de Manny et ses compaignons, 
les ungs aprez les aultres, deux foys ou trois, il 
pouoit bien dire que c'estoit une vaillant dame. 



1342] chronique de jean le bel. 319 

Chapitre LVII. 

Sommaire. 

Louis d'Espagne lève le siège d'Hennebont, rejoint Charles de 
Blois devant Auray, puis va mettre le siège devant Dinan. 
En passant, il prend le château de Conquest, dont la garni- 
son est massacrée. Reprise de ce château par Gautier de 
Masny. Prise de Dinan. Sac de Guérande. Reddition d*Au- 
ray. Escarmouche de Ploërmel^ siège et prise de Vannes. 
Siège de Garhaix. 

Comment messire Loys d'Espaigne se parti de Haine- 
bon et ala assiegier et prendre II bonnes villes j Dynant 
et Garlande^. 

A Tendemain, messire Loys d'Espaigne appella le 
viseonte de Rahain, Tevesque de Lyon, messire 
Henry, le maistre des Jennevoys, pour aviser qu'ilz 
feroient, car ilz veoient la ville de Hainebon si forte 
et le secours qui venu y estoit, mesmement les 
archiers, qui tous les gastoient, que ilz ne faisoient 
que perdre temps et ne veoient manière comment 
peussent riens conquester. Si s'acorderent qu'ilz des- 
logeroient Tendemain et s'en iroient vers Ghasteau de 
Roy, que messire Charles de Bloys avoit assiegié. Ainsy 
l'endemain se départirent. Ceulx de la ville firent 
grands cris et grandes huées aprez eulx quant ilz les 

1. Cf. Froissart, éd. Luce, t. Il, p. 154 § 170 à p. 160 § 172. 
Variantes, p. 378 à 392. Dans les manuscrits d'Amiens et de 
Rome, Froissart rapporte les mêmes faits avec plus de déve- 
loppement. Dans le manuscrit de Rome, p. 388 à 391, on 
trouve, à la fin du § 171, les faits que Jean le Bel exposera 
dans le chapitre suivant. 



3^0 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [^342 

virent deslogier; aucuns issirent pour fraper en la 
queue, mais ilz furent lourdement radiassiez, et y en 
eut de mors ains que peussent rentrer en la ville. 

Quant messire Loys d'Espaigne fut venu à tout son 
ost à l'ost de messire Charles de Bloys, et luy eut 
compté toute la manière pour quoy il avoit levé son 
siège de devant Hainebon, il fut ordonné que il et toute 
sa compaignie iroient mettre le siège devant Dinant^ 
laquelle n'estoit fermée que de palys et d'esgue. Âinsy 
demoura une espace de temps Haînebon en paix, et 
grandement se refortiffia et ledit messire Loys se de- 
parti de l'ost messire Charles pour tirer vers Dynant. 
Âinsy qu'il y aloit, il passa assez prez d'ung viel chastel 
qu'on clamoit Conquest^, dont estoit cappitaine pour 
la contesse ung vaillant chevalier de Lombardie, qu'on 
appelloit messire Martin, bon guerrieur et hardi, et 
avoit avecques luy pluseurs souldoiers. Quant ledit 
messire Loys sceut que le chasteau estoit de l'acord de 
la contesse, il fit tirer son ost devant et le fist assaillir 
moult asprement, et dura l'assault tout le jour jusques 
à la nuit. Celle nuit se loga l'ost messire Loys devant 

1. Selon M. Moran ville [Chronographia regum Francorum^ 
t. II, p. 174, n. 3). Jean le Bel aurait désigné sous ce nom 
Guéméné-sur-Scorf (Morbihan, arr. de Pontivy), qui, au 
XIV* siècle, portait le nom de Kemenet-Guégamp, Kémené- 
Guingant. (Voy. Dict. topogr. du Morbihan. Cf. de la Borderie, 
Hist. de Bretagne, t. III, p. 460, n. 3.) 

2. On ne peut identifier cette localité avec le Gonquet (Finis- 
tère, arr. de Brest, cant. de Saint-Renan). Kervyn de Letten- 
hove, dans son édition de Froissart, t. IV, p. 438, voudrait y 
voir le château de Gomper, dont les ruines subsistent encore 
dans la commune de Goncoret (Morbihan, arr. de Ploârmel, 
cant. de Mauron). (Gf. Froissarty éd. Luce, t. 11,^ p. li, n. 1.) 



i342] CHRONIQUE DJS JEAN LE BEL. 321 

le chastel. À l'endemain, il fîst bailler Tassault et 
aprocha Tost si prez des murs que, malgré ceulx de 
dedens, ilz firent ung grand trou dedens les murs, 
car les fossez n'estoient pas parfons. Si entrèrent ens 
à force et mirent tout à mort ; puis y mit messire Loys 
un bon chastelain et lx Espaignolz pour le garder, et 
s'en ala assiegier la ville de Dynant. 

La vaillant contesse et messire Watier de Manny 
eurent nouvelles que messire Loys, à tout son ost, 
estoit arrèsté devant le chastel de Conquest; si appella 
messire Watier tous ses compaignons et souldoiers et 
dist : « Seigneurs, ce seroit une belle aventure se 
nous pouions tant faire que nous fissons l'ost partir 
de devant Conquest et desconfire messire Loys. » 
Ghascun s'acorda à ce propos. Si se partirent Tende- 
main de Hainebon et tirèrent vers le chastel de Con- 
quest. Tant chevauchèrent qu'ilz y vinrent entre midi 
et nonne, mais ilz trouverrent que le chastel avoit 
esté gaagnié le jour devant, et tout tué, et aultres 
gens mises dedens. 

Quant le vaillant chevalier messire Watyer veit ce, 
et qu'il ne se pouoit combatre audit messire Loys, il 
en eut moult grand dœul et dist qu'il ne se partiroit 
de là jusques à ce qu'il sçavçoit quelles gens avoit ou 
chastel et comment il avoit esté gaagnié. Si s'apres- 
terrent pour l'assaillir et monterrent jusques au chas- 
tel tous cargiez. 

Quant les Espaignolz virent ce, ilz conmiencerent à 
jetter pierres et soy deffendre grandement, et ceulx 
de dehors à assaillir, et traire les archiers si hydeu- 
ment que ceulx de dedens n'osoient mettre teste à 
crenel. Tant dura l'assault que ceulx de dehors appro- 
1 21 



322 CHRONIQUE DE JEAN LR BEL. [4342 

cherent les murs et trouverrent le trou par où les 
gens de messire Loys estoient entrez ou chastel, 
siques par oelluy mesment y entrèrent les Angles 
et tuèrent tout, exceptez x que le seigneurs prinrent 
à mercy, puis se retrairent les Angles et les Bretons à 
Hainebon à grand joye, et laissèrent le chasteau de 
Gonquest tout seul, lequel avoit esté pris en ung jour 
et en Taultre reconquis, qui fut très grand proesse. 

Or retourneray je à messire Loys d'Espaigne, qui 
fist logier son ost autour de la bonne ville de Dynant, 
et fist tantost faire petis vasseaulx pour l'assaillir par 
yaue et par terre. Quant les bourgoys de la ville 
veirent ce, et bien sçavoient que leur ville estoit peti- 
tement close contre telle poissance, si eurent paour 
petis et grands, pour quoy conununement s'acor- 
derent de soy rendre, sauves leurs corps et leurs 
biens. Ainsy ilz se rendirent au quart jour, malgré 
leur cappitaine messire Regnault de Gingant, et le 
tuèrent ou millieu du marché pour ce qu'il ne s'y 
vouloit pas acorder. Quant messire Loys d'Ëspaigne 
eut esté par deux jours en la ville, et il eut pris la 
feaulté des bourgoys, il leur donna pour cappitaine 
celluy Gérard de Malain, escuier, qu'il trouva dedens 
prisonnier avec messire Portebœuf, et s'en ala tan- 
tost par devers une moult grosse et forte ville séant 
sur mer, qu'on nomme Garlande^ et l'assiega par 
terre. Si trouva assez prez^ grande quantité de vas- 

1. Guérande, Loire-Inférieure^ arr. de Saint-Nazaire, ch.-l. 
de cant. 

2. Jean le Bel désigne sans doute ainsi le port du Croisic^ 
(Loire-Inférieure, arr. de Saint-Nazaire, ch.-l. de cant.), qui 
est en effet à peu de distance de Guérande. 



1342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 823 

seaulx et naves plaines de vins que marchans avoient 
là amené pour vendre. Si eurent tantost lesdits mar- 
chans vendu leur vin et furent mal payez. 

L'endemain, ledit messîre Loys fist prendre toutes 
ces naves et ens monter gens d'armes, Espaignolz et 
Jennevois, et assaillit on la ville par mer et par terre, 
et ne se deffendi gueres longuement, car assez tost 
elle fut pris à force et toute robée et exillée, et mis à 
l'espée petis et grands, fenunes et enfans, et v esglises 
arses et violées, dont ledit messire Loys fut grande- 
ment couroussé, et en fit pour ce pendre xnn* qui 
avoient ce fait. Et là fut gaagnié moult grand trésor, 
car la ville estoit riche et comblée de tous biens. 

Quant ilz eurent ainsy gaagnié celle grosse ville et 
ilz ne sceureut plus où avant tirer, ledit messire Loys 
eut conseil de soy mettre en mer en la compaignie de 
messire Otton Darue- et d'aucuns des Jennevois et 
Espaignolz pour soy aventurer sur la marine, et 
l'evesque de Lyon, le visconte de Rohan, et messire 
Henry de Lyon et tous les aultres s'en revindrent à 
l'ost de messire Charles de Bloys, qui estoit encores 
devant Ghastel de Roy, et y trouverrent grand foison 
des seigneurs et barons de France nouvellement 

1. FroUsart^ éd. Luce, t. II, p. 157, en indique vingt-quatre. 

2. Ayton ou Antonio Doria, marin génois, qui entra au ser- 
vice de la France par traité du 25 octobre 1337 ; il fut tué à la 
bataille de Crécy, le 26 août 1346. (Voy. L.-H. Labande, les 
Doria de France, Études historiques et généalogiques, Paris, 
Picard, 1899, in-8®, p. 21-40, et J. Viard, Documents parisiens 
du règne de Philippe VI de Valois^ t. II, p. 134, lettres du 
mois de janvier 1342, par lesquelles le roi, en récompense des 
services rendus par Ayton Doria dans ses guerres, lui donna 
plusieurs maisons sises à Paris] . 



324 CHRONIQUE DB JEAN LE BEL. [4342 

venus, conune messire Loys, conte de Valence, et le 
conte d' Aussoirre, et pluseurs aultres ^ . Mais ceulx du 
chastel estoient si contrains par famine qu'ilz avoient 
par yui jours mengié leurs chevaulx, et ne les vou- 
loit on prendre à mercy, se simplement ne se ren- 
doient. 

Quant ilz se virent en telle nécessité, ilz se mirent 
en la voulenté de Dieu, et passèrent tout parmi Tost à 
Tung des costez. Aucuns y furent avisez et tuez, et 
messire Henry de Pennefort, et son frère, et aucuns 
aultres que ne sçay nommer eschaperent par ung bos^ 
quet et s'en alerent tout droit à Hainebon ; là ftirent 
ilz bien recheus. Ainsy reconquist messire Charles de 
Bloys le fort Chastel de Roy par Tafamer, et y fut 
devant x sepmaines. Si le fit rapareillier, refortif- 
fier et garnir de nouvelles pourveances, puis s'en 
parti et ala à toute sa poissance assiegier la cité de 
Venues, dont messire Jeffroys de Malatrait estoit cap* 
pitaine. A l'endemain, aucuns compaignons bretons 
issirent hors de la cité et se logèrent en une ville 
nommée Ploremel ; si saillirent quant ilz virent leur 
cop sur l'ost et fort l'escharmucherrent, mais trop 
folement s'abandonnèrent, car ilz se laisserrent en- 
clorre, dont perdirent grande foison de leurs com- 
paignons, et qui pœut, il s'en refui à Plaremel, et 
ceulx de l'ost aprez. Aprez, ceulx de l'ost baillèrent 
assault à la cité de Venues moult radement, et tant, 
qu'ilz gaagnierent les barrières des portes. Là fut ung 
merveilleux assault, et y furent pluseurs, que mors 

1. Froissarty éd. Luce, t. Il, p. 158, ajoute les noms des 
comtes de Porcien, de Joigny et de Boulogne. 



1342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 325 

que navrez, et dura l'assault jusques à la minuit ^ 
Adonq fut acordée une trêve, laquelle debvoit 
durer Tendemain par tout le jour, affin que les bour- 
gois eussent conseil de rendre ou non. 

A Tendemain, ilz conclurent par telle manière qu'ilz 
rendroient la cité malgré leur cappitaine, messire Jef- 
froy de Malatrait, lequel quant il vit ce, il sailli hors 
de la ville descongneuement, tandis que on parlemen- 
toit de Tappointement et rendicion de la cité, et s'en 
ala à Hainebon. Ainsy eut ledit messire Charles de 
Bloys la cité de Venues, et y entra, et prit la feaulté 
des bourgoys et y séjourna v jours, puis s'en parti et 
ala assiegier une ville qu'on appelle Cray s. Si m'en 
tairay ung petit, et parleray de messire Loys d'Es- 
paigne. 

CHAPrrRE LVIII. 

SOMMAIKE. 

Du port de Guérande, Louis d'Espagne va dans la Basse-Bre- 
tagne, à Quimpèrlé, à Quimper, à Saînt-Mathieu-de-Fine- 
Po terne. Gautier de Masny le poursuit, lui prend ses vais- 
seaux et lui barre le chemin. Il s'échappe sur un bateau 
avec trois cents hommes seulement et se réfugie à Rennes. 
Les Anglais assiègent le château de Roche-Piriou, défendu 
par Gérard de Malain, puis celui du Faouët, défendu par 
Renier de Malain; ils échouent, et, en retournant à Henné- 

1. D'après le P. Denifle, la Désolation des églises en France^ 
t. n, p. 21, la ville de Vannes fut prise avant le 31 mai 1342. 
Il cite une supplique faisant connaître que Louis, fils aîné de 
Gui, comte de Blois, faillit être tué devant Vannes par un 
prêtre qui défendait cette ville. 



326 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1342 

bout, prennent le chÂteau de Glay-la-Forét, dont la garni- 
son est passée au fil de Tépée. 

Comment messire Watyer de Manny et ses eompaignons 
sieuvirent par mer messire Loys d^Espaigne et le 
deseonfirent^ . 

Vray est que quant messire Loys d'Espaigne fut 
monté ou port de Garlande, il et ses eompaignons 
alerent tant, nagant et vaulcrant par mer, qu'ilz 
vindrent en Bretaigne bretonnant, au port de Gam- 
prely^ et assez prez de Gampecornetin^ et de Saint 
Molos de Fine Poterne^, et issirent de leurs vaisseaulx 
et alerrent ardoir et rober tout le pays, et y trou- 
verrent si grand trésor et richesse que merveille 
seroit du raconter ; puis s'en alerent aultre part faire 
semblablement, et ne trouvoient personne qui leur 
contredist. 

Quant le vaillant chevalier, messire Watier de 
Manny, et messire Amaurry de Glichon sceurent ces 
nouvelles, ilz eurent conseil qu'ilz tireroient celle part 
et se combasteroient à messire Loys d'Espaigne, puis 
le descouvrirent à messire Yvon de Tigury, à messire 
de Gingant, à monseigneur de Landreniaz, à monsei- 

1. Cf. Froissart, éd. Luce, t. II, p. 160 § 172 à p. 169 
1. 5. Variantes, p. 388 à 402. Les manuscrits d'Amiens et de 
Rome rapportent les mêmes faits sous une autre forme avec 
quelques détails en plus. 

2. Quimperlé. 

3. Quimper. 

4. D'après S. Luce, Froissan, t. II, p. liv, n. 1, Jean le Bel 
aurait ainsi désigné Saint-Mathieu, Finistère, arr. de Brest, 
cant. de Saint-Renan, comm. de Plougonvelin. 



1342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 327 

gneur de Quadudal, à messîre Jeffroy de Malatrait, à 
messire Henry de Pennefort, aux ii frères de Lendale, 
à la Haze, à messire Hugue de Milhy, à messire Jehan 
le Boutillier, à messire Humbert de Fresnay, à mes- 
sire Alain de Surhonde, maistre des archiers, et à tous 
les chevaliers et escuiers qui estoient dedens Haine- 
bon, lesquelz tous s'acorderent d'aler avecques eulx. 
Si se mirent tous es naves, et ne cesserrent de nagier 
tant qu'ilz furrent arrivez là où les naves de messire 
Loys estoient ancrées. Si les prirent, et tuèrent tous 
ceulx qui les gardoient, et y trouverrent si grand avoir 
qu'ilz s'en esmerveillerent grandement, puis se mirent 
à terre et virent villes ardoir et gaster pays en toutes 
pars. Si se partirent en trois batailles par grande 
sagesse affin qu'ilz trouvassent plus tost leurs anemis, 
et laisserrent nf archiers pour garder leurs naves et 
celles qu'ilz avoient gaagnié, puis se mirent à la voye 
par pluseurs chemins par devers les fumieres. Si tost 
que messire Loys sceut la venue des Angloys, il eut 
grande paour; si rassembla toutes ses gens et se mit 
au retour par devers ses naves. Ainsy qu'il retour- 
noit, tous ceulx du pays, femmes et hommes, le sui- 
voient, car il emportoit* toute leur chevance. 

Si rencontra l'une des in batailles, et vit bien que 
deffendre le convenoit. Si se mist à l'aventure et 
fery dedens si radement que celle première bataille 
eust esté desconfite, se n'eussent esté les aultres n qui 
sourvindrent par les cris et les huées qu'on y faisoit. 
Adoncques commença le hustin à renforchier, et les 
archiers si fort à traire que les Jennevois et Ëspai- 

1. Le manuscrit met par erreur : « emporteur. » 



328 CHRONIQUE DB JEAN LE BEL. [1342 

gnolz furent desconâtz et prezque tous tuez, car ceulx 
du pays mesmement y sourvenoient à piques et à 
maques, et les tuoient comme pourcheaulx, et sy 
rescouirent de leurs pertes au mielx qu'ilz peurent, 
siques à grand meschief se parti de la bataille mes- 
sire Loys d'Espaigne, navré en pluseurs places, et 
s'en affiiy en ses naves, et ne retournèrent avecques 
luy, de bien vi" hommes, que environ m% et y laissa 
mort ung sien nepveu, que on appelloit messire 
Âlfons d'Espaigne, qu'il avoit là mesmement fait che- 
valier. Quant il fut venu à ses naves, il les trouva si 
bien gardées qu'il n'y pœut entrer; si se mist à 
grand meschief en ung vaissel qu'on appelle ling, à 
tout ce qu'il avoit de gens, et se prit à nager le plus 
radement qu'il pœut. 

Quant ces seigneurs d'Angleterre et de Bretaigne 
eurent desconfis leurs anemis, et ilz sceurent que mes- 
sire Loys d'Espaigne s'en estoit ainsy parti, ilz se 
prindrent à aler aprez, tous tant qu'ilz peurent, et 
laissèrent les gens du pais convenir du remanant. 
Quant ilz furent à leurs vaisseaulx, ilz virent que mes- 
sire Loys d'Espaigne s'en aloit, fuiant par mer tant 
qu'il pouoit; si nagerrent le mielx que ilz pœurent 
aprez ledit messire Loys, car il leur estoit advis que 
riens n'avoient fait, se ledit messire Loys leur eschap- 
poit. Hz eurent bon vent, si bon que à souhet, pour 
quoy ilz ne le rataindirent pas, ains firent tant les 
maronniers de messire Loys qu'ilz parvindrent à ung 
port qu'on appelle Gredo, si y descendirent tous. 
Longtemps n'y avoient séjourné, quant ilz entendirent 
que les Angles estoient là arrivez. Lors, tantost, mes- 
sire Loys monta sur petis chevaulx qu'il emprunta 



4342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 329 

en la ville et tira pardevers Rennes, qui estoit assez 
prez de là. Aussy le siewirent tous ceulx de sa com- 
paignie, qui mielx mielx, et quant les Angles et les 
Bretons le sceurent, ilz coururent aprez et ocirent tous 
ceulx qu'ilz rasconsiewirent, mais rataindre ne pœu- 
rent ledit messire Loys; si retournèrent à la ville de 
Gredo, et là séjournèrent pour celle nuit pour eulx 
reposer. 

A l'endemain, ilz se mirent à chemin par mer pour 
venir à Hainebon à la vaillant contesse, maiz ilz 
eurent vent contraire, si leur convint prendre terre à 
m liewes prez de Dynant, puis se mirent à chemin 
par terre et gasterrent le pays entour Dynant, et pre- 
noient chevaulx telz qu'ilz le pouoient trouver, l'ung 
sans selle, l'aultre sans bride; et tant alerent qu'ilz 
vindrent une nuit assez prez de Roche Periot. Quant 
ilz furent là venus, messire Watier de Manny dit : 
« Certainement je iroye volentiers assaillir ce chastel, 
combien que moult soye travaillié, se j'avoye compai- 
gnie. > Les aultres chevaliers luy dirent ; c Sire, 
alez hardiement, nous vous suiverons volentiers. » 
Adoncques montèrent tous la montaigne pour aler 
assaillir le chastel. A ce point, dedens estoit cil 
escuier qu'on clamoit Gérard de Malain, comme chas- 
telain, qui avoit esté prisonnier à Dynant, ainsy que 
vous avez ouy, et fist armer toutes ses gens pour def- 
fendre le chastel. Là eut moult dur assault, et y eut 
pluseurs chevaliers et escuiers navrez, entre lesquelz 
messire Jehan le Boutillier [et] messire Hubert de Fres- 
nay furent si lourdement bleciés, qu'il les convint 
reporter aval en un pré gésir avecques les aultres 
navrez. 



330 CmomOUB de je an le bel. [1342 

Cil Gérard de Malain avoit ung frère moult hardi 
escuier qu*on appelloit Renier de Malain , et estoit 
ohastelain d'ung aultre chastelet qu'on appelloit 
FaueteS qui estoit à mains d'une liewe prez de Roche 
Periot. Quant il entendi que Rretons et Angles assail- 
loient son frère, il fist tantost armer ses compaignons 
jusques à XL, et s'en ala par devers Roche Periot pour 
aviser s'il pourroit aidier à son frère en aucune 
manière. Si luy avint si bien qu'il vint en ce pré où 
ces chevaliers gisoient navrez avecques les aultres, si 
les prit et enmena à Fauete, son chastel. Aucuns de 
leur maisnie s'en affîiirent à messire Watier luy con- 
ter l'aventure. Quant les chevaliers entendirent le cas, 
ilz ftirent moult dolans et firent cesser l'assault, et 
s'en alerent qui mielx mielx par devers Fauete pour 
consuivir les chevaliers qu'on y menoit, mais ilz ne 
pœurent avoir si grande haste que ledit Renier de 
Malain ne fust ainchoys rentré en son chastel, à tout 
ses prisonniers. Quant les gens messire Watier de 
Manny furent là venus l'ung devant l'aultre, ainsy 
traveilliez qu'ilz estoient, ilz commencherrent à assail- 
lir le chastel, mais petit y firent, car ledit Renier et 
ses compaignons se deffendirent vaillaument. Or estoit 
tart, si eurent conseil ceulx de dehors qu'ilz se loge- 
roient celle nuit autour du chastel, pour mielx 
assaillir l'endemain. 

Gérard de Malain sceut tantost que ces seigneurs 
s'estoient partis de là et le beau fait que son frère 
avoit fait pour le secourir, si en eut grand joye; et 
sceut que ces seigneurs s'en estoient aie devant Fauete 

1. Auj. Le Faouët; Morbihan, arr. de Pontivy, ch.-l. de cant. 



1342] CHRONIQUE DE JEAN LB BEL. 331 

pour le conquérir, si se pensa qu'il feroit aussy beau 
secours à son frère, comme il luy avoit fait. Si monta 
la nuit à cheval et vint ung petit devant le jour à 
Dynant * et parla à messire Pierre Portebœuf , son bon 
compaignon, qui estoit souverain de Dynant, et luy 
conta l'aventure et pour quoy il estoit là venu. Si 
eurent conseil que, le jour venu, ilz assembleroient 
les bourgoys de la ville et leur remonsterroient la 
besongne et les feroient armer pour aler lever ce 
siège de Fauete. Quant grand jour fut venu, les bour- 
gois furent assemblez, et fut conclu qu'ilz iroient lever 
le siège. Si se mirent à chemin bien vi-* hommes, ungs 
et aultres. 

Messire Watier de Manny et ses aultres compai- 
gnons, quant ilz sceurent les nouvelles par ung espye, 
ilz eurent conseil que, considéré le bien et le mal, le 
meilleur et le plus seur seroit de eulx partir et retraire 
vers Hainebon, car s'ilz attendoient là longuement, 
ilz y pourroient avoir dommage. Si se partirent de là 
et laissèrent leurs n compaignons en prison jusques à 
tant que amender le pourroient. 

Âinsy qu'ilz s'en retournoient à Hainebon, ilz 
vi[n]rent passer delez ung chastel qu'on appelloit 
Glay la Forest^, qui, xv jours devant, s'estoit rendu 

1. Froissarty dans le manuscrit de Rome, éd. Luce, t. II, 
p. 401, dit que Charles de Blois avait envoyé des renforts à 
Dinan, entre autres le sire de Ghatillon, le vicomte de Kohan, 
le sire d'Amboise. Dans le récit de Jean le Bel, il ne peut être 
question de Dinan, Gôtes-du-Nord, beaucoup trop éloigné de 
Roche-Piriou, Morbihan, pour qu'un cheval puisse parcourir 
la distance qui sépare les deux localités en une nuit. (Voy. ci- 
dessus, p. 320, note 1.) 

2. Sur ridentifîcation de cette localité, voy. Froissarty éd. 



332 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [4342 

à messîre Charles de Bloys, et Tavoit laissé en la garde 
de messire Henry de Lyon et à messire Goy de Glày, 
qui devant le tenoit, lesquels adoncques n'y estoient 
pas, ains estoient avecq messire Charles devant Craaiz. 
Quant le vaillant chevalier, messire Watier de Manny, 
veit le chastel de Glay la Forest, qui estoit merveil- 
leusement fort, il dit à ces seigneurs de Bretaigne 
qu'il ne se partiroit de là, jasoit que moult travaillié 
lîist, jusques à tant qu'il avroit veu la manière de ceulx 
de dedens et baillié assault. Si conunanda que chascun 
s'armast et aux archiers qu'ilz s'aprestassent, et prit 
ses armes, et monta la montaigne jusques aux barrières 
et fossez du chastel. Tous ses compaignons le sui- 
virent, Angles et Bretons ; si baillèrent l'assault moult 
radement et ceulx de dedens aussy ne faillirent pas à 
deffense, jasoit ce qu'ilz n'eussent point de cappitaine. 
Là eut ung bel assault qui dura longuement jusques à 
basses vesprez, et s'i porta chascun d'ung costé et 
d'aultre moult vaillanment. Messire Watier semonnoit 
grandement les assaillans et se mettoit toudis au 
devant des aultres ou pluà grand péril, et les archiers 
tiroient si ouniement que ceulx de dedens n'osoient 
mettre teste à crenel. Et fist tant messire Watier et ses 
compaignons que les fossez furent raemplis tous d'es- 
train, de bos, par quoy ilz vinrent jusques aux murs, 
et piquèrent tant de grands maillés de fer que les 
murs furent trowez une toise de large. Ainsy eurent 
le fort chastel par force et tuèrent tous ceulx qu'ilz y 

Luce, t. II, p. Lvi, n. 1, ce ne peut être Gouy-la-Forêt, près 
de Landerneau, mais plutôt le château de Coët (mot breton 
signifiant la forêt], situé à dix kilomètres nord-est d'Hennebont^ 
dans la commune de Languidic. 



1342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 333 

trouveirent. Si se logerrent là et rendemain ilz se 
mirent à chemin tant qu*ilz vinrent à Hainebon. 

Quant la vaillant contesse sceut leur venue, elle ala 
au devant d'eulx moult joyeusement et les festia, baisa 
et acola moult gracieusement, ainsy qu'elle le sçavoit 
bien faire. Elle fist appareillier au chastel pour les 
rechepvoir moult noblement ; sy donna à disner à tous 
chevaliers et escuiers et leur demanda à tous de leurs 
belles aventures et merveilleux faitz, jasoit ce que elle 
en sceut une grande partie. Là furent ramentevées 
maintes proesses aventureuses, mains faitz périlleux 
et hardis, maintes armes et entreprises, selonc que 
chascun avoit fait. Si les debvoit on et doibt tenir pour 
prœux, et singulièrement messire Watier de Manny, 
qui oncques ne fut recréant d'entreprendre faitz péril- 
leux et aventureux*. Car qui bien vouldroit considérer 
les faitz d'armes qu'ilz firent en desconfissant messire 
Loys d'Espaigne, mettre à mort les Jennevois et Espai- 
gnolz, et chasser ledit messire Loys par mer et par 
terre, et assaillir le chastel de Roche Periot, et puis le 
chastel de Fauet, et puis prendre d'assault le fort 
chastel de Glay la Forest, et puis de là partir et reve- 
nir à Hainebon sains et saufs, dont ilz estoient partis ; 
telle chevauchée doibt bien estre réputée honnourable 
et notable grandement, et tous ceulx quy y furent, har- 
dis et prœuz tenus. 

Chapitre LIX. 

Sommaire. 
Prise de Vannes. Siège et prise de Garhaix. Gautier de Masny 

1. Les dernières lignes de ce chapitre n'ont pas été repro- 
duites par Froissart. 



334 GHRONIQini DE JEAN LB BEL. [1342 

demande des secours à Edouard m. Louis d'Espagne et 
beaucoup d'autres seigneurs viennent rejoindre Charles de 
Blois qui assiège Hennebont. 

Comment les seigneurs de France prirent la ville de 
Craaiz et puis assieg errent Hainebon ^ . 

Âinsy que ces seigneurs Angles et Bretons furent 
revenus à Hainebon, comme vous avez ouy, messire 
Charles de Bloys avoit conquis la cité de Venues et 
assiegié la ville de Craaiz, et Tavoit durement cons- 
traint que elle ne se pooit longuement tenir. Par quoy 
la vaillant contesse et messire Watier de Manny 
envoyèrent tantost grands messages au roy Edowart, 
luy signifians comment messire Charles de Bloys 
avoit conquis la cité de Rennes et de Vennes et les 
aultres bonnes villes et chasteaulx de Bretaigne, et 
qu'il conquerroit tout le remanant, se il ne venoit à 
secours hastivement. Ces messages s'en alerent par 
mer vers Angleterre et firent leur message le mielx 
qu'ilz poukroient^. Maiz je m'en tairay ung petit, car 
ceulx de la ville de Craiz ne se pœurent si longue- 
ment tenir que le secours leur venist à temps, si se 
rendirent à messire Charles de Bloys, leurs vies et 
biens saufs. 

Quant ledit messire Charles et les aultres seigneurs 
eurent pris la feaulté des bourgoys, et y eurent 
demeuré pour leur repos et aise par l'espace de 
VI jours, ilz eurent conseil qu'ilz iroient assiegier 

1. Cf. FroUsart, éd. Luce, t. II, p. 169 1. 5, à p. 171 § 177. 
Variantes, p. 402 à 404. 

2. Ftoissart, éd. Luce, t. II, p. 169, dit que les ambassadeurs 
de Jeanne de Montfort trouvèrent Edouard III à Windsor. 



1342] CHRONIQUE DB JEAN JLE BEL. 335 

Hainebon, et de là ne se partiroient pour bien ne pour 
mal, tant qu'ilz Tavroient et seroîent vengiez de ces 
Angles qui ainsy avoient desconfit messire Loys d'fSs- 
paigne. Si vinrent devant Hainebon, qui estoit gran- 
dement renforcié et avitaillié. 

Quant messire Loys d'Ëspaigne sceut ces nouvelles, 
qui gisoit à Rennes navré et n'estoit pas encore bien 
guery, il se fist appareillier et fit tant qu'il vint en 
Tost messire Charles devant Hainebon. Ledit messire 
Charles et les aultres seigneurs le virent voulentiers 
et luy firent grand honneur, car ilz ne Tavoient veu 
depuis la bataille dessusdite. La compaignie de France 
croissoit grandement de jour en jour, car grand foi- 
son des seigneurs et chevaliers de France qui vendent 
du roy d'Espaigne, lequel faisoit guerre en Guemade 
aux Sarrazins, quant ilz passoient par Poitou et ilz 
oioyent parler des guerres de Bretaigne, ilz tiroient 
celle part. 

Ledit messire Charles avoit fait dreschier xv ou 
xv[i] grands engins, qui jettoient ouniement grosses 
pierres jusques aux murs de Hainebon ; maiz ceulx de 
dedens n'en tenoient gueres de conte, ains venoient 
aux creneaulx et les pinsoient de leurs chapperons et 
disoient par despit : c Alez, alez quérir vos compai- 
gnons qui gisent en Campreli. » De quoy messire 
Loys d'Espaigne avoit grand despit. 

Chapifre LX. 

SoMMAIfiS. 

Louis d'Espagne demande à Charles de Blois Jean le Bouteil- 
1er et Hubert de Fresnay^ détenus au Faouet^ et veut les 



336 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1342 

faire décapiter; ils sont délivrés par Gautier de Masny. 
Levée du siège d'Hennebont. Prise de la ville de Jugon 
livrée par un traître. Conclusion de trêves. Jeanne de Mont- 
ft>rt se rend en Angleterre auprès d'Edouard III. 

Comment messire Loys voloit faire deeoler II chevaliers^ 
lesqueh furent vaillanment rescoux par messire 
Watier de Manny^. 

Un jour vînt ledit messire Loys d'Espaigne, et 
demanda ung don à messire Charles de Bloys, devant 
tous les seigneurs, en guerredon de tous les services 
que fait luy avoit. Ledit messire Charles ne sçavoit pas 
quel don il luy vouloit demander, si luy octroya assez 
legierement. Quant le don fut octroyé, messire Loys 
dist : € Grand mercys. Dont vous prye je que vous 
me faces venir les ii chevaliers qui sont en vostre 
chastel de Fauete, en prison, messire Jehan le Boutil- 
lier et messire Hubert de Fresnay, et les mes donnez 
pour faire ma volenté; c'est le don que je vous 
demande. Hz m'ont chassé, desconfît et navré, et 
tué messire Alfons, mon nepveu, que tant amoye, si 
ne me sçay ne veul aultrement vengier d'eulx que de 
leur copper la teste devant leurs compaignons layens 
enfermez^. > Ledit messire Charle tout esbahy demoura 

1. Cf. Froissarty éd. Luce, t. II, p. 171 § 177 à p. 181. 
Il donne plus de développements au récit de la délivrance 
d'Hubert de Fresnay et de Jean le Bouteiller. Variantes, 
p. 404 4 417. 

2. M. de la Borderie, Hist, de Bretagne, t. III, p. 468, n. 2, 
rejette cet épisode du siège d'Hennebont comme invraisem- 
blable et contraire aux principes chevaleresques du moyen 
âge, qui protégeaient la vie des prisonniers de guerre; il le 
qualifie de a racontar anglais manifestement calomnieux. » 



1342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 337 

et luy respondi courtoisement : c Certes, sire, les 
prisonniers vous donneray je, mais ce seroit poy 
d'onnour à vous et grande cruaulté et grand blasme à 
nous tous, se vous faisiez desdits chevaliers ce que 
dit avez, et nous seroit à tousjours reprouvé, et 
avroient nos anemis bonne occasion de faire ainsy 
des nostres quant ilz les prendront, et pœut avenir 
de jour en jour, Pour quoy ne vueilliez demourer en 
telle oppinion. » Messire Louys respondi incontinent 
et dist que pour homme du monde il n'en feroit 
aultre chose : c Et se vous ne me tenez vostre conve- 
nant, sachiez que je me partiray de vous -et plus ne 
vous serviray n'ameray. » Messire Charles vit bien 
que c'estoit acertes, si n'osa plus courousser ledit 
messire Loys, ains envoya tantost certains messages 
au chastel de Fauete pour amener ces deux vaillans 
chevaliers. Ainsy fut fait, conMne dit fut; les ii cheva- 
liers furent amenez assez matin ung jour en la tente 
messire Charles. Quant messire Loys d'Ëspaigne les 
sceut venus, il les ala veoir, aussy firent pluseurs 
aultres seigneurs. Si leur dist messire Loys : c Sei- 
gneurs chevaliers, vous m'avez blechié du corps et 
osté de vie mon très amé nepveu, si fault aussy que 
vous morez ; de ce ne vous pœut homme vivant def- 
fendre. Si vous confessez se vous volez, et priez 
mercy à Nostre Seigneur, car vostre derrain jour est 
venu. » Les chevaliers furent moult esbahis, disans 
qu'ilz ne pouoient croire que vaillans hommes, ne gens 
de proesse deussent faire ne consentir telle cruaulté 
que de mettre à mort chevaliers pris en fait d'armes 
par guerres de seigneurs, et se fait estoit, pluseurs 
aultres le pourroient comparer en cas semblable. Les 

I 22 



338 GHBONIQUE DE JEAN LE BEL. [1342 

aultres seigneurs qui là estoient, de ces parolles 
eurent grande pitié, maiz pour chose qu'on sceut dire 
ne remonstrer audit messire Loys, faire ne se pœut 
que il ne convenist que les u chevaliers n'eussent les 
testes coppées aprez disner. 

Toutes les parolles et responses, lesquelles furent 
entre messire Loys et messire Charles à l'occasion de 
ces deux chevaliers, furent tantost sceues de monsei- 
gneur Watier de Manny et messire Âmaurry de Cli- 
chon par espies, qui tondis aloient couvertement 
d'ung ost à l'aultre. Si remonstrerent les n chevaliers, 
c'est assavoir : messire Watier et messire Amaury, à 
leurs compaignoiîs la grande pitié de ces ii chevaliers, 
puis commencerrent à penser l'ung d'ung costé, 
l'aultre d'aultre. Au derrain conmiença le prœu et le 
vaillant chevalier, messire Watier de Manny, à parler 
et dire : c Seigneurs, ce seroit grand honneur pour 
nous se nous pouions secourir et sauver ces deux 
chevaliers, et se nous mettions en aventure et nous 
faillions^ si nous en sçavroit le bon roy Edowart bon 
gré. Aussy feroient tous prœux honunes qui en 
orroient parler quant nous en avrions fait nostre 
pouoir. Si vous en diray mon advis, se vous avez 
talent d'entreprendre, car il me semble qu'on doibt 
bien le corps aventurer pour la vie de deux vaillans 
chevaliers sauver. J'ay avisé, s'il vous plaist, que nous 
nous armerons et partirons en deux pars; l'une des 
pars istra maintenant par ceste porte tandis qu'on- 
disnera, et s'en iront rengier les compaignons sur ces 
fossez et monstrer pour escharmucher l'ost, et je croy 
bien que ceulx de l'ost accourront tantost celle part. 
Vous, messire Amaurry, en serez cappitaine, s'il vous 



1342J CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. 339 

plaîst, et avrez avecques vous bons archiers pour les 
sourvenans detrier et faire reculer; et je prendray 
cent de mes compaignons et v"" archiers, et istrons 
par celle posterne d'aultre part couvertement, et ven- 
drons ferir par derrière en leurs loges que nous trou- 
verrons vuydes. Et j'ay bien avecques moy qui scet la 
voye aux tentes messire Charles de Bloys où les 
n chevaliers sont, et je vous promet que nous ferons 
nostre debvoir de les délivrer, et les ramènerons à 
sauveté, se à Dieu plaist. » Ce conseil et advis pleut 
bien à tous, pour quoy ainsy fut fait que le gentil 
chevalier l'avoit avisé, et furent les ii chevaliers aux 
quelx on debvoit tantost copper la tète, aprez disner, 
délivrez et ramenez à Hainebon, et ceulx qui les gar- 
doient tuez. Et d'aultre part, messire Amaurry, qui 
escharmuchoit l'ost, rentra en la ville à grand joye, 
luy et sa compaignie, réservé que le sire de Landre- 
niaz et le chastelain de Gingant furent priz de Taultre 
costé; maiz bien disoit on que ce avoit esté de leur 
voulenté, car tantost furent quitte de leur prison et se 
tournèrent de la partie messire Charles de Bloys 
encontre la vaillant contesse, laquelle mainte courtoi- 
sie leur avoit fait. Celle nuit, dedens Hainebon, 
Angles et Bretons menerrent grand joye pour les 
II chevaliers rescoux et pour la vaillant entreprise, et 
messire Loys d'Espaigne fut d'aultre part en grand 
tristresse pour ce qu'il avoit ainsy perdu les chevaliers. 
Trois jours aprez celle aventure, tous ces seigneurs 
de France qui estoient par devant Hainebon s'assem- 
blèrent en la tente de messire Charles de Bloys pour 
avoir conseil qu'il estoit de faire, car ilz veoient la 
ville et le chastel de Hainebon fort à merveilles et gar- 



340 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [1342 

nis de très bonnes gens d'armes, qui poy les doub- 
toient ; et tousjours leur venoient par mer nouveaulx 
vivres, et estoit le pays d'autour si gasté que ceulx de 
Tost n'avoient où fourragier, et si estoit l'iver pro- 
chain, par quoy ilz ne pouoient là longuement demou- 
rer ; siques tous ces poins considérez, ilz s'acorderrent 
communément qu'ilz se partiroient de là, et conseil- 
lèrent à messire Charles que par toutes ses cités, villes 
et fortresses, il meist bonnes garnisons et gens des- 
quelz il se peut et deut fier, et que s'on trouvoit 
manière d'avoir trêves jusques à la Penthecouste, qu'il 
s'i acordast legierement. 

À ce conseil se tindrent tous ceulx qui là estoient, 
car ce estoit entre la Saint Remy et le Toussains, l'an 
de grâce mil CGC et XLII * . Si se partirent ceulx de 
l'ost, seigneurs, ungs et aultres, et s'en ala chascun 
en sa contrée, et ledit messire Charles s'en ala vers 
Craaiz^ à tout ses seigneurs et barons nobles de Bre- 
taigne, et retint avecques luy pluseurs seigneurs de 
France pour luy aidier à conseillier. 

Quant il fut venu à Craaiz et commença à ordonner 
de ses besongnes et de ses garnisons, il avint que 
ung riche marchant et bourgois de la ville qu'on 
appelle Gigan^ fut encontre de son mareschal, est assa- 
voir messire Robert de Beaumanoir*, et fut pris et 

1. Dans le manuscrit de Rome, Froissart (éd. Luce, t. II, 
p. 411), dit que le siège d'Hennebont fut levé a environ le 
Saint Luch » (18 o.ctobre). 

2. Garhaix, Finistère, arr. de Ghateaulin, ch.-l. de cant. 

3. Jugon, C6tes-du-Nord, arr. de Dinan, ch.-l. de cant. 

4. D'après Kervyn de Lettenhove, éd. Froissart, t. XX, 
p. 286, ce ne serait pas Robert, mais Jean de Beaumanoir, 
celui qui prit part au combat des Trente. 



1342] CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. . 341 

amené par devant messire Charles. Cil bourgoys fai- 
soit toutes les pourveances à la contesse, et d'elle 
estoit grandement amé, et estoit bien creu en la ville 
de Gingan, laquelle estoit moult noblement fermée et 
bien située, et avoit ung beau chastel de Tacord de la 
contesse, dont estoit chastelain ung vaillant chevalier, 
qu'on nommoit messire Gérard de Rochefort. Cil 
bourgoys ainsy pris eut grand paour de morir, si 
requist qu'on le laissast aler par raenchon. Brief à 
parler, messire Charles le fist examiner et enquerre 
d'unes choses et d'aultres, et enfin promit qu'il traï- 
roit la ville de Guigan et liverroit l'une des portes à 
ung jour certain, car il estoit si bien de la ville qu'il 
en gardoit les clefs. Et pour mielx faire la chose seure, 
il mit son filz en hostage, et ledit messire Charles 
luy convenance de bailler v*" livres de terre heredita- 
blement. 

Le jour vint que la porte fut ouverte à minuit, et 
entra messire Charles en la ville à grand poissance. 
Le guet du chastel l'aperchut, si commença à corner : 
€ Aux armes, trahy ! trahy ! » Les bourgoys qui de ce ne 
se doubtoient, quant ce virent, ilz se conunencerrent à 
esmouvoir et fuir par devers le chastel, et mesme- 
ment le bourgoys qui les avoit trahy se mist à la fuite, 
par couverture, avecques eulx, et entra ou chastel 
conrnie les aultres. Quant le jour fust venu, messire 
Charles et ses gens entrèrent es maisons des bourgoys 
et prirent ce qu'ilz trouverrent, et quant messire 
Charles vit le chastel si fort, il dist qu'il ne se parti- 
roit de là jusques à ce qu'il l'avroit à sa volenté. Le 
chastelain et les bourgoys congneurent bien tantost 
que cil bourgoys les avoit trahy, si le pendirent tan- 



1 iï#» «amie- 



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piîtit «feile «t oe cwiix ^ BreuZs» et porieny dïiiil 



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Il;c« ^I et en ^«îrra ies r<:ii^r« a li* if:c:i»**, fxr«it îcc:Iï« 
par J^3*-?«». -rcurte-Me -ie M:!ir«:rt- Le Tes»ire»ii âpre* Rfim- 
mjc^m iUi i' m^n 13^ A-:a. a*:., J 241». z» 41 et 45 . 
L* tiîTte i»» ce5 tr^-ïe* «^ c*irt-»* par S. Ljtre, eii. .^"îcsscrt, 
t. m^ p. a, a- 1- Œ D. M:n.:e, !?-«. i«r M^^fti^v. t. L p. 234. 



TABLE DES SOMMAIRES 



Pkologue. 



Pages 



Jean le Bel se propose de raconter d^une manière véri- 
dique Thistoire d'Edouard III, roi d'Angleterre, et des 
guerres qu'il soutint. Noms de quelques chevaliers 
anglais qui se distinguèrent en sa compagnie ... 1 

Chapitre V. 

Règnes d*Édouard V et d'Edouard II. Luttes contre les 
Ecossais. Familles d'Edouard II et de Philippe le Bel, 
roi de France. Influence des Spencer sur Edouard II. 
La reine se réfugie auprès de son frère Charles IV, 
roi de France, qui lui refuse assistance pour rentrer 
en Angleterre. Elle va alors, avec son fils et les che- 
valiers qui l'accompagnaient, à la cour de Jean de 
Hainaut et lui demande son appui 4 

Chàfitrx II. 

Jean de Hainaut promet son aide à Isabelle pour la rame- 
ner, ainsi que son fils, en Angleterre. Leur embarque- 
ment à Dordrecht. Ils débarquent près de l'abbaye de 
Saint-Edmond, reçoivent des renforts et mettent ensuite 
le siège devant Bristol, où Edouard II et les Spencer 
se sont renfermés 15 

Chàpites III. 

Reddition de la ville de Bristol. Hugues Spencer le vieux 
et le comte d'Arondel sont pris, jugés et exécutés 
devant le château de Bristol, où se trouvent encore 
Edouard II et Hugues Spencer le jeune 21 

Chàpitbe IV. 

Fuite d'Edouard II et d'Hugues Spencer le jeune. Pris 



342 CHRONIQUE DE JEAN LE BEL. [4342 

tost aux creneaulx du chastel. Ce fut bien fait, comme 
il me semble. 

Quant il virent que messire Charles ne se partiroit 
de là jusques à tant qu'il eust le chastel à son dit, et 
virent qu'ilz n'avoient pas assez pourveances pour 
tant de gens soustenir, ilz s'acorderrent qu'ilz se ren- 
droient saufs leurs corps et le remanant de leurs biens 
qui demourez leur estoient. Ledit messire Charles s'y 
acorda et prist la feaulté d'eulx. Ainsy il eut la bonne 
ville et le chastel de Gingan. 

Tandis que ces besongnes se faisoient, aucuns vail- 
lans hommes traitèrent tant que entre ledit mes- 
sire Charles et la vaillant contesse furent acordées 
trêves à durer jusques au premier jour de mayS qui 
seroit l'an mil CCC XLIII. La vaillant contesse s'i 
acorda legierement, aussy firent tous ses bienvueillans, 
car le noble roy Edowart aussy l'avoit ainsy mandé. 

Donques tantost que ces trêves furent fermées, la 
vaillant contesse se mit en mer et ala en propre per- 
sonne parler au roy d'Angleterre. Si me tairay ung 
petit d'elle et de ceulx de Bretaigne et parleray dudit 
roy Edowart. 

1. Froissart, éd. Luce (t. 11^ p. 414), dit dans le manuscrit 
d'Amiens que ces trêves devaient durer jusqu'au milieu de mai 
et dans le manuscrit de Rome [ibid,^ p. 416) jusqu'à la Saint- 
Jean-Baptiste. Ces trêves sont sans doute celles qui, à la demande 
d'Henri de Malestroit, conseiller, maître des requêtes de Phi- 
lippe VI et en vertu des. pouvoirs à lui donnés, furent conclues 
par Jeanne, comtesse de Montfort, le vendredi après Rémi- 
niscere 1341 (1" mars 1342) (Arch. nat., J 241», n«« 41 et 43). 
Le texte de ces trêves est publié par S. Luce, éd. Froissarty 
t. III; p. u, n. 1. Cf. D. Morice, Hist. de Bretagne^ 1. 1; p. 254. 



TABLE DES SOMMAIRES 



Prologue. 



Pages 



Jean le Bel se propose de raconter d'une manière véri- 
dique Thistoire d'Edouard III^ roi d'Angleterre^ et des 
guerres qu'il soutint. Noms de quelques chevaliers 
anglais qui se distinguèrent en sa compagnie ... 1 

Ghàpithe P'. 

Règnes d'Edouard P' et d'Edouard II. Luttes contre les 
Ecossais. Familles d'Edouard II et de Philippe le Bel, 
roi de France. Influence des Spencer sur Edouard II. 
La reine se réfugie auprès de son frère Charles IV, 
roi de France, qui lui refuse assistance pour rentrer 
en Angleterre. Elle va alors, avec son fils et les che- 
valiers qui l'accompagnaient, à la cour de Jean de 
Hainaut et lui demande son appui 4 

CHÀPiTas II. 

Jean de Hainaut promet son aide à Isabelle pour la rame- 
ner, ainsi que son fils, en Angleterre. Leur embarque- 
ment à Dordrecht. Ils débarquent près de l'abbaye de 
Saint-Edmond, reçoivent des renforts et mettent ensuite 
le siège devant Bristol, où Edouard II et les Spencer 
se sont renfermés 15 

Chapitre III. 

Reddition de la ville de Bristol. Hugues Spencer le vieux 
et le comte d'Arondel sont pris, jugés et exécutés 
devant le château de Bristol, où se trouvent encore 
Edouard II et Hugues Spencer le jeune 21 

Chapitre IV. 

Fuite d'Edouard II et d'Hugues Spencer le jeune. Pris 



344 TABLE DES SOMMAIRES. 

et ramenés à Bristol^ le roi est envoyé sous bonne 
garde dans un château, et Hugues Spencer conduit à 
Hereford, où il est mis à mort. Départ d'une partie 
des compagnons de Jean de Hainaut; ce dernier reste 
avec quelques-uns 24 

Chapitre Y. 

Parlement tenu à Londres, à Noël 1326, à la suite duquel 
Edouard II fut déposé et la couronne transmise à son 
fils Edouard III 30 

Chàpitbe VI. 

Sacre d'Edouard III. Jean de Hainaut et ses compagnons 
quittent TAngleterre après l'Epiphanie pour aller au 
tournoi de Gondé-sur-l'Escaut. Ils sont comblés de 
dons et de faveurs; quinze cents jeunes chevaliers 
d'Angleterre les accompagnent pour prendre part au 
tournoi ,, 32 

Chapitre VII. 

Pour gouverner l'Angleterre, Edouard III et sa mère 
prennent dans le conseil des hommes tels que le comte 
de Kent, Roger de Mortimer, Thomas Wage, etc. 
Après Pâques, Robert Bruce défie Edouard^ Celui-ci 
concentre son armée à York et demande aide à Jean 
de Hainaut, qui le rejoint trois jours avant la Pente- 
côte. Enumération des principaux seigneurs venus 
avec Jean de Hainaut 35 

Chapitre YIII. 

Fêtes données à York en l'honneur de Jean de Hainaut 
et de ses compagnons. Rire entre les archers anglais 
et les valets des seigneurs de Hainaut. Haine des 
Anglais pour ces derniers. Abondance et bon marché 
des vivres à York et dans les environs 42 

Chapitre IX. 

Après un séjour de trois semaines à York, Edouard III 
ordonne de préparer tout le matériel nécessaire pour 
la poursuite des Ecossais. L'armée anglaise traverse 



TABLE DES SOMMAIRES. 345 

Durham, entre dans le Northumberland et vient sur la 
Tyne à la recherche des Écossais 48 

Chapitre X. 

Comment les Écossais font leurs expéditions^ leur manière 
de vivre et de combattre. Le roi Robert Bruce étant 
malade, ils ont à leur tête le comte de Murray et 
Guillaume de Douglas 50 

Chapitre XL 

Edouard III divise son armée en trois batailles pour 
s'engager à la poursuite des Écossais. Difficulté de la 
marche à travers un pays sauvage et très accidenté . 53 

Chapitre XII. 

Pendant plusieurs jours, Edouard III est à la recherche 
des Écossais. Son armée manque de vivres et souffre 
du froid et de la pluie. Cherté des approvisionnements 
apportés de Newcastle. Récompense promise à celui 
qui indiquera où sont les Écossais. Quelques jours 
après, un écuyer vient dire où ils se trouvent ... 56 

Chapitre XIII. 

Edouard III se prépare à attaquer les Écossais; mais il 
doit y renoncer, leur position étant trop forte. Après 
trois jours d'escarmouches, les Écossais se retirent sur 
une montagne plus escarpée; les Anglais les y assiègent. 
Surprise du camp anglais par Guillaume Douglas. Souf- 
frances et fatigues des Anglais et en particulier des 
chevaliers du Hainaut. Après dix-huit jours, les Écos- 
sais abandonnent leur position, laissant sur place plus 
de cinq cents grosses bêtes, des chaudières, des 
broches, etc. L'armée anglaise, exténuée, revient alors 
à Durham, où elle retrouve ses chariots et ses tentes. 
Dislocation de l'armée; les chevaliers du Hainaut 
retournent en leur pays 63 

Chapitre XIV. 

Ambassade envoyée d'Angleterre en Hainaut afin d'obte- 
nir pour Edouard III la main d'une des filles de Guil- 



346 TÀBLB DBS SOMMAIRIS. 

laume de Hainaot^ comte de Hollande et de Zélande. 
La proposition est agréée, les dispenses sont accor- ^ 

dées. Mariage de Philippe de Hainaut, qui est amenée 
à Londres par son oncle Jean de Hainaut. Fêtes don- 
nées en son honneur. Elle garde près d'elle Gautier de 
Masny, qui devint un des hommes les plus preux de 
cette époque 77 

Chapitks XV. 

Après le retour des Ecossais dans leur pays, Robert 
Bruce meurt en recommandant à ses seigneurs son fils, 
David Bruce, et en demandant à [Jacques] de Douglas 
de porter son cœur au Saint-Sépulcre, en accomplis- 
sement d*un vœu qu'il n'avait pu remplir pendant sa vie . 82 

Ghapitee XVL 

Jacques de Douglas quitte TEcosse pour aller en Terre 
Sainte. Il séjourne quelque temps à TEcluse, puis va 
au secours du roi d'Espagne, alors en guerre avec le 
roi de Grenade. Il est tué dans un engagement. Mariage 
du roi d'Ecosse David avec la sœur du roi d'Angle- 
terre 86 

GaAPITBE XVII. 

Charles IV le Bel, marié trois fois, meurt sans laisser de 
fils. Les douze pairs et les autres seigneurs réunis à 
Paris donnent la couronne de France à Philippe de 
Valois, qui est sacré à Reims le jour de la Trinité 1328, 
écartant ainsi la reine d'Angleterre Isabelle, ce qui 
provoqua de grandes guerres 89 

Chapitre XVHI. 

Victoire remportée par Philippe de Valois, à Cassel, sur 
les Flamands 93 

Chapitre XIX. 

Haine de Philippe VI pour Robert d'Artois, qui revendi- 
quait le comté d'Artois. Robert se réfugie auprès de 
Jean de Namur. Le roi, après avoir fait emprisonner la 
femme et les enfants de Robert, défie le comte de 



TABLE DES SOMMAIRES. 347 

Namur. Robert va alors auprès du duc de Brabant; 
mais Philippe VI, ayant fait ravager le pays de ce der- 
nier, Robert s'enfuit en Angleterre. Edouard III le 
retient à la cour et de son conseil et lui assigne en fief 
le comté de Richmond 95 

Chapitre XX. 

Après son mariage, Edouard III gouverne avec le conseil 
de sa mère, du comte de Kent, de Roger de Mortimer 
et de plusieurs autres seigneurs. Sur les insinuations 
de Roger de Mortimer, le comte de Kent est décapité. 
Puis, Mortimer, accusé d'avoir des liaisons avec la 
reine mère, subit lui-même le dernier supplice. Isabelle 
est enfermée dans un château . . i 100 

Ghapit&e XXI. 

A l'expiration des trêves avec l'Ecosse, Edouard III 
réclame la ville de Berwick au roi David et lui demande 
de reconnaître sa suzeraineté sur le royaume d'Ecosse. 
David refuse. Arrivée de Robert d'Artois en Angle- 
terre déguisé en marchand. Edouard III soumet la 
réponse du roi d'Ecosse au parlement, qui dit qu'on ne 
peut la souffrir. Convocation de l'armée anglaise à 
Newcastle 104 

Chapitre XXII. 

Expédition d'Edouard III en Ecosse; il ravage tout le 
pays jusqu'à Aberdeen. Prouesses de Gautier de 
Masny et de Guillaume de Montagu. Jean le Bel rap- 
pelle les luttes d'autrefois dans les forêts d'Ecosse, 
entre Robert Bruce et Edouard l" 109 

Chapitre XXIII. 
Siège de Berwick 112 

Chapitre XXIV. 

Jean, comte de Namur, et ses frères Gui et Philippe vont 
en Angleterre rejoindre leur oncle Robert d'Artois et 
se mettre au service d'Edouard III. Ils tombent dans 
une embuscade et sont faits prisonniers par les Ecos- 



348 TABLE DES SOMHAIRES. 

sais. La garnison de Berwick, manquant de vivres, est 
obligée de se rendre. Edouard III y met une garnison 
anglaise ainsi que dans toutes les villes prises sur les 
Ecossais 113 

Chapitre XXV. 

Ambassade d'Edouard III auprès du comte de Hainaut, 
lui demandant son aide pour recouvrer la couronne de 
France. Le comte donne le conseil de s'entendre avec 
le duc de Brabant, Tévêque de Liège, le duc de 
Gueldre, Tarchevéque de Cologne, le marquis de 
Juliers, le sire de Fauquemont. A la suite d'une 
seconde ambassade, formation d'une alliance contre le 
roi de France. L'évéque de Liège et le roi de Bohême 
n'en font pas partie 119 

Chapitre XXVI. 

Dissension entre les Flamands et le comte Louis. Puis- 
sance de Jacques d'Artevelde, qui fait tuer ou bannir 
les partisans du comte. Ceux qui sont bannis se retirent 
à Saint-Omer, où on les appelle avolés et outre" 
avolés 128 

Chapitre XXVII. 

Les ambassadeurs anglais recherchent l'amitié de Jacques 
d'Artevelde et des Flamands. Arrestation et exécution 
de Sohier de Courtrai. Négociations avec les Flamands, 
qui consentent à laisser passer le roi d'Angleterre à 
travers la Flandre. Les ambassadeurs avancent aux 
seigneurs d'Allemagne la moitié des sommes qui leur 
avaient été promises 131 

Chapitre XXVIII. 

Après avoir traité avec le roi d'Angleterre, le duc de 
Brabant, voulant éviter le ressentiment de Philippe de 
Valois, lui envoie son conseiller [Léon] de Crainhem pour 
expliquer sa conduite. Voyage d'Edouard III à Anvers, 
où il réunit, entre la Pentecôte et la Saint-Jean 1337, 
le duc de Brabant, le duc de Gueldre, le marquis de 
Juliers, Jean de Hainaut, le sire de Fauquemont et 



TABLE DES SOMMAIRES. 349 

d'autres chevaliers pour avoir leur avis. Ils déclarent 
à Edouard III^ après des atermoiements, qu'ils n'ont 
pas de motifs de défier le roi de France et lui donnent 
le conseil de s'adresser à l'empereur d'Allemagne . . 134 

Chapitre XXIX. 

L'empereur ainsi que plusieurs autres seigneurs pro- 
mettent leur aide au roi d'Angleterre contre Philippe 
de Valois. Edouard III est proclamé vicaire de l'Em- 
pire. Le roi d'Ecosse vient à la cour de France deman- 
der du secours contre les Anglais. Philippe de Valois 
lui promet son appui 142 

Chapitre XXX. 

Séjour du roi et de la reine d'Angleterre à Louvain. Le 
marquis de Juliers retourne auprès de l'empereur. 
Conduite tortueuse du duc de Brabant. Assemblée 
d'Herck dans laquelle Edouard III est reconnu comme 
vicaire de l'Empire. Edouard III et les seigneurs se 
donnent rendez- vous trois semaines après la Saint-Jean 
pour aller à Cambrai. Duplicité du duc de Brabant, 
qui envoie [Léon] de Crainhem auprès de Philippe VI. 
Dépens du roi d'Angleterre. Préjudice porté aux 
Anglais par les vaisseaux du roi de France. Défi porté 
à Philippe de Valois par les seigneurs d'Allemagne, 
alliés d'Edouard III 146 

Chapitre XXXI. 

Au mois de septembre, le roi d'Apgleterre, à la tête de 
1,600 armures, quitte Vilvorde pour attaquer Philippe 
de Valois. Ënumération des principaux seigneurs qui 
l'accompagnent. Ils se décident à attaquer Cambrai. 
Guillaume de Hainaut, par crainte de représailles et 
sur les conseils qu'on lui donne, envoie des messa- 
gers au roi de France, à Péronne, et lui fait ofirir 
600 armures de fer pour défendre son royaume . . . 153 

Chapitre XXXII. 

Edouard III ravage tout le pays autour de Cambrai pen- 
dant que Philippe VI est à Péronne avec son armée. 



350 TABLE DES SOMMAIRES. 

Dévastation de la Thiérache. Philippe de Valois marche 
contre les Anglais. Il, se trouve en présence de ses 
ennemis à Buironfosse; son hésitation à livrer bataille. 
Edouard III, manquant de vivres, se retire; chaque 
parti s'attribue la victoire 157 

Chapit&e XXXIII. 

Après Buironfosse, Edouard demande aux Flamands de 
lui venir en aide, et pour faire cesser leur hésitation, 
prend le titre de roi de France. Il retourne en Angle- 
terre et laisse les comtes de Salisbury et de Suffolk 
autour de Lille. Tous deux sont faits prisonniers et 
conduits au Châtelet, à Paris 165 

Chapithe XXXIV. 

Agressions sur mer des Français contre les Anglais. Pen- 
dant l'hiver 1340 (n. st.), Philippe VI fait la guerre à 
Jean de Hainaut; Chimay et plusieurs autres villes sont 
ravagées. Sac d'Aubenton par Guillaume de Hainaut. 
Prise d'Escaudœuvres par Jean, duc de Normandie; 
garnisons laissées de part et d'autre dans les villes. . 169 

Chapitre XXXV. 

Le duc de Normandie assiège Thun-l'Évéque. Le comte 
de Hainaut, pour se défendre, demande le secours du 
duc de Brabant, du duc de Gueldre, du marquis de 
Juliers et fait hommage de son comté à l'évêque de 
Liège. Voyant qu'il ne peut secourir Thun, il aide la 
garnison à s'échapper 174 

GHiiPiTius XXXVI. 

Bataille de l'Ecluse. Edouard III va à Gand, où il se con- 
certe avec le comte de Hainaut pour provoquer une 
réunion à Vilvorde avec le duc de Brabant et Jacques 
d'Artevelde 177 

Chapitre XXXVII. 

Les alliés décident de mettre le siège devant Tournai. 
Philippe VI renforce la garnison. Disposition des assié- 
geants. Le comte de Hainaut ravage le pays autour de 



TABLE DES SOMMAIRES. 351 

Lille et entre Tournai et Douai. Enumération des prin- 
cipaux combattants, tant du côté des assiégeants que 
de celui des assiégés. Défaite des Flamands à Saint- 
Omer; leur panique à Cassel 181 

Chapitbb XXXVIII. 

Les défenseurs de Tournai, menacés par la famine, 
mettent hors de la ville les bouches inutiles. Philippe 
de Valois rassemble une armée à Arras pour secourir 
la ville. Enumération des principaux seigneurs fran- 
çais et étrangers qui sont autour de lui. L'armée du 
roi de France, allant au secours de Tournai, se trouve 
arrêtée par une rivière qu'elle ne peut franchir et 
campe sur ses bords. Plusieurs Brabançons et Hai- 
nuyers, sous la conduite de Waflard de la Croix, vont 
fourrager autour du camp français. Us sont repoussés. 
Noms d'un certain nombre de prisonniers et de tués . 191 

Chapitre XXXIX. 

Entremise de l'abbesse de Fontenelles, mère de la reine 
d'Angleterre et sœur de Philippe de Valois, pour ame- 
ner une trêve. Conclusion de la trêve d'Esplechin. Les 
deux partis s'attribuent la victoire. Trahison des Bra- 
bançons. Jean de Hainaut fait arrêter et mettre à mort 
plusieurs habitants de Bruxelles 202 

Chapitre XL. 

Les Sarrasins ayant mis le siège devant la ville de Tarifa, 
le roi d'Espagne et le roi de Portugal unissent leurs 
forces pour les chasser. Défaite des Sarrasins. Les rois 
chrétiens assiègent ensuite Algésiras 213 

Chapitre XLI. 

Mort de l'évêque de Liège Adolphe de La Mark. Son 
neveu, Engilbert de La Mark, lui succède. Mort de 
Louis de Bavière en 1345. Charles, fils de Jean, roi de 
Bohême, est élu roi des Romains. Il ne peut se faire 
couronner à Aix qu'au mois d'août 1349. La peste. Les 
Flagellants. Persécution des Juifs 220 



352 TABLE DES SOMMAIRES. 

Ghapitbe XLII. 

Couronnement de Charles à Milan^ puis à Rome. Mort 
de Jean de Brabant, qui laisse trois filles mariées. 
Arrangement relatif au Brabant. Guerre entre la 
Flandre et le Brabant à cause de Malines. Défection 
des communes de Bruxelles et de Louvain qui se 
rendent au comte de Flandre. Le duc Wenceslas 
s'enfuit en Allemagne. Le comte reçoit la soumission 
des autres villes, sauf de Bois-le-Duc. Il relâche les 
otages livrés. Les villes commencent à regretter 
Wenceslas 226 

Chapithe XLIII. 

Après la bataille de Poitiers, où Jean le Bon fut pris, le 
comte de Flandre alla à Paris témoigner sa sympathie 
au Dauphin. En son absence, les Brabançons firent 
revenir le duc Wenceslas, qui rentra en possession de 
Louvain et de toutes les autres bonnes villes que le comte 
de Flandre lui avait prises, sauf de Malines, qui, par 
suite d'un accord de la ville de Louvain et de Tévôque 
de Liège, resta au comte de Flandre 233 

Chapitre XLIV. 

Le comte de Flandre attaque le Brabant, qui est égale- 
ment dévasté par le comte de Namur. Solennité de la 
cour tenue à Metz, en 1357, par l'empereur Charles. 
Il cherche à ménager la paix entre son frère Wences- 
las, duc de Brabant, le comte de Namur et la Flandre. 
Refus du comte de Flandre de faire la paix. Alliance 
du Brabant et de Guillaume, comte de Hainaut. Avant 
la reprise des hostilités, ce dernier parvient à ménager 
une trêve entre eux et à faire conclure la paix . '. . 236 

Chapitre XLV. 

Guillaume, comte de Hainaut, étant, devenu fou, le gou- 
vernement de ce pays est remis entre les mains de son 
frère le duc Albert 243 

Chapitre XLVI. 

Mort de Jean III, duc de Bretagne, au retour de Tournai. 



TABLE DES SOMMAIRES. 353 

Droits de Jean de Montfort et de Charles de Blois au 
duché de Bretagne. Immédiatement après la mort du 
duc, Jean de Montfort va à Nantes recevoir le serment 
de fidélité des habitants^ puis de là se rend à Limoges^ 
où il s'empare du trésor que son frère y avait amassé. 
Fêtes de Nantes. Le comte de Montfort assiège et prend 
Brest^ Rennes, Hennebont, la Roche-Piriou, le château 
d'Auray, la Forest, Carhaix. Après avoir ainsi conquis 
toute la Bretagne, il va en Angleterre, fait hommage 
du duché à Edouard III, puis revient à Nantes . . . 244 

Chàpiteb XLYII. 

Charles de Blois se plaint à Philippe Vl de Tusurpation 
de Jean de Montfort. Philippe VI cite ce dernier devant 
la cour des pairs ; il vient à Paris, mais s'enfuit sans 
attendre le jugement. L'armée, pour reconquérir la 
Bretagne, s'assemble à Angers. Siège et prise de 
Champ toceauz. Sac de Carquefou. Siège de Nantes. 
Les bourgeois livrent la ville; le comte de Montfort 
est fait prisonnier et envoyé à Paris. Sa femme récon- 
forte ses partisans et vient à Hennebont 260 

Chapitre XLVIII. 

Les Écossais continuent la guerre contre Edouard III. 
Avec l'appui de Philippe VI, ils entrent dans le Nor- 
thumberland, ravagent tout le pays et reprennent 
toutes les forteresses, sauf trois. Surprise d'Edimbourg. 
Trêves conclues avec Edouard III. Retour de David, 
roi d'Ecosse, qui réunit une forte armée pour attaquer 
l'Angleterre. Sac de Durham. Siège du château de 
Salisbury; belle résistance des assiégés sous la con- 
duite de la comtesse de Salisbury 272 

Chapitre XLIX. 

Guillaume de Montaigu va à York demander du secours. 
Edouard III, à la 4ête d'une forte armée, vient pour 
délivrer le château. Avant son arrivée, les Ecossais 

lèvent le siège 287 

I 23 



354 TABLE DES SOMMAIRES. 

Chapitre L. 

Après le départ du roi David, Edouard III vient au châ- 
teau de Salisbury. Brillamment reçu par la comtesse, 
il sent en lui la passion s'allumer pour elle. Son 
trouble est remarqué par ses ^ens, qui le croient pré- 
occupé de la fuite des Écossais 290 

Chapitre LI. 

Edouard III poursuit les Ecossais jusqu'à la forêt de Jed- 
burgh. Après plusieurs escarmouches, de nouvelles 
trêves sont conclues. Le comte de Murray, prisonnier 
du roi d'Angleterre, est mis en liberté en échange du 
comte de Salisbury, que rend le roi de France . . . 294 

Chapitre LIL 

Au printemps, les seigneurs français, qui s'étaient reti- 
rés après la prise de Chantoceaux, reviennent en 
Bretagne aider Charles de 'El ois, resté à Nantes pen- 
dant l'hiver, à reconquérir tout le pays. Ils décident 
d'assiéger Rennes, dont le capitaine est Guillaume de 
Cadoudal. Principaux partisans de la comtesse de 
Montfort. Hervé de Léon, depuis la prise de Nantes, 
est devenu le plus actif soutien de Charles de Blois . 297 

Chapitre LUI. 

Pendant le siège de Rennes, Jeanne de Montfort envoie 
Amaury de Clisson en Angleterre traiter du mariage 
de son fils avec une fille d'Edouard III. Cette proposi- 
tion est bien accueillie et le roi envoie à son secours 
Gautier de Masny, qui part avec 6,000 archers. Des 
vents contraires les retiennent soixante jours sur mer 
avant de pouvoir atteindre Hennebont 300 

Chapitre LIV. 

Les bourgeois de Rennes rendent la ville à Charles de 
Blois, malgré Guillaume de Cadoudal, qui se retire à 
Hennebont auprès de le comtesse de Montfort. Siège 
d'Hennebont. Sortie de Jeanne; elle brûle le camp